Daniel Labonne : «  Le théâtre peut encore soigner nos obsessions tumultueuses et apaiser la violence que nous réinventons ».

 

Lafimela est la dernière pièce publiée à ce jour par Daniel Labonne , auteur dramatique et comédien mauricien. Une pièce en deux actes écrite en hommage à Kaya (Joseph Reginald Topize), chanteur poète de l’île Maurice, mort tragiquement en 1999.

Lafimela est un titre formé de trois mots combinés pour retrouver la musicalité et la fragile originalité créole, précise l’auteur. Le titre veut dire « cette fumée-là » ou « la fumée dont il est ici question ».

 

PROJECT-ILES : Pourquoi revenir sur cette période trouble de l’histoire de Maurice ?

Daniel Labonne : L’histoire n’est ni trouble, ni heureuse. Il faut laisser au lecteur et au spectateur le soin de tirer sa conclusion. Le devoir de l’artiste et du dramaturge est de porter témoignage. L’artiste ne fait pas l’histoire non plus : sa tâche consiste à renvoyer à la société un reflet d’elle-même. C’est le souci de vérité qui sous-tend la démarche de l’artiste. Comme disait Camus, l’important est de faire son métier. Dans le contexte du livre LAFIMELA, je ne fais que mon métier après que l’artiste Kaya ait fait le sien. Il ne s’agit pas non plus d’une ‘période’ comme vous dites, mais d’un incident. Une allumette qui s’enflamme presque par accident et qui s’éteint d’elle-même. Cependant, le bref instant que dure cette flamme jette un éclairage singulier. L’on voudrait que ce soit banalisé, que la routine soit vite ramenée à la fabrication et consommation des nouvelles. Mais tout comme le médecin doit identifier le moindre symptôme chez son patient, fut-il bref et sans effet précis, il revient à l’artiste de se pencher sur la société avec la même sollicitude. Dans ce contexte, c’est la mort du chanteur populaire dans des circonstances suspectes et la réaction populaire inattendue qui cognent à la porte de l’histoire. C’est cette mort subite et violente qui transforme et l’œuvre et la dimension de cet artiste. Un tel impact pourrait bien s’inscrire dans le temps. Je ne serai pas surpris que dans cinquante ou cent ans, l’on se souvienne de Kaya en tant qu’artiste ayant marqué son époque et sa société.

 

PROJECT-ILES : Que représente la figure de Kaya pour le dramaturge que vous êtes ?

 

Daniel Labonne : Je vous surprendrais peut-être en vous disant que le dramaturge avait plus un souci de style au moment de la genèse de LAFIMELA. Comment trouver sa propre voix en ce début de siècle marqué par une forte odeur d’extinction ? Que faut-il dire et comment le dire ? La pièce a été écrite d’un trait en 2006, soit sept ans après les événements. Lorsque j’avais découvert la musique de Kaya, je fus frappé par la qualité de ses textes et l’originalité de cette voix qui dépassait l’élément purement  musical. Il redéfinissait la langue et la réclamait avec une unique autorité. Seuls les poètes détiennent ce genre d’autorité. Sa voix s’élevait au dessus des médiocres disputes et des précieux nouveaux savants de la société. Le hasard a voulu que je le rencontre un soir, chantant dans un bar à moitié vide, à Grand Baie. Il chantait Marley. Lorsqu’il m’a été présenté, il m’a fait l’effet d’un homme affable et humble. Il y avait dans le personnage comme une mystique marleysienne… Ce qu’il représente ? D’abord, que l’Ile Maurice a une longue tradition de poètes et dans ce sens il est rassurant de découvrir à la fois une confirmation de cette tradition et une nouvelle orientation poétique. Il est rare qu’un pays soit sous l’emprise d’une telle émotion à l’égard d’un artiste disparu. Le phénomène est universel et je ne fais pas du nationalisme. Finalement, comme l’atteste mon livre EMPOWERING THE PERFORMER et ma thèse universitaire, j’avance que l’artiste et le poète auraient en notre période trouble un rôle nouveau et unique à jouer. A ce titre, signaler l’universel dans un incident insulaire fait partie de ma recherche et de ma mission. Identifier un personnage théâtral qui valorise la pièce et éduque le spectateur fait partie des défis qui se posent au dramaturge devant la page blanche.

 

 

PROJECT-ILES : Vous auriez très bien pu tomber dans une pièce à thèse pour parler de cet « incident »?

 

Daniel Labonne : Cela aurait été une vraie défaite pour moi. Je suis homme de théâtre et poète avant tout. D’où mon recueil MARRONNAGES paru chez l’Harmattan avant LAFIMELA. Poète malgré les contradictions qui jalonnent mon existence, comme peuvent l’attester mes amis proches. J’ai plus de principes que de convictions. Certains canons gouvernent mon travail de dramaturge. Le devoir d’enseignement accompagne tout bon théâtre. La place de la beauté reste primordiale. Le devoir d’être soi-même loin de l’imitation servile et la mode du moment est une autre exigence. Le défi de dégager une voix qui soit juste, qui apporte un peu de lumière et un minimum de joie reste un constant souci. Surtout, faire la place de la poésie au théâtre. Le tribalisme et la propagande sont non seulement vulgaires : ils sont des obstacles à l’élévation poétique. La pièce à thèse est une corvée pour l’acteur.

 

PROJECT-ILES : Pourquoi cette obsession de la fumée ?

 

Daniel Labonne : Ce n’est pas une obsession. C’est un traitement poétique et visuel appliqué à la scène. Il est très difficile de nos jours de surprendre le spectateur et d’apprécier les plaisirs simples. Nous vivons dans un monde de blasés ou les enfants sont gavés d’images et les adultes sont traités comme des enfants…Par ailleurs, les mots sont vidés de sens, usés à l’excès. Par les medias, par la communication automatique gérée par la technologie. Les images envahissent sans cesse notre vécu en laissant peu de place à l’imaginaire. Dans LAFIMELA, j’ai voulu revenir à la simplicité et à l’innocence. Ramener le spectateur au plaisir sain de la transparence et au jeu d’illusion de la scène. Rêver, cette aptitude humaine que l’on voudrait coloniser. Je prétends que le théâtre peut encore soigner nos obsessions tumultueuses et apaiser la violence que nous réinventons constamment. Dans ce sens, la fumée est synonyme au silence visuel. Il fallait représenter une paix illusoire dans un contexte de violence. Pour appui, je me suis inspiré du débat sur la drogue et la décriminalisation… Et puis, il ne faut pas oublier l’importance du rituel au théâtre qui doit résister aux automatismes et l’extravagance du cinéma, de la télévision… Dans toutes les cultures, la fumée se prête au rituel.

 

PROJECT-ILES : Dans une interview au Mauricien, vous parlez de projet d’école de théâtre, de votre volonté de faire de cet art, un enseignement dans votre île, ou en est la situation aujourd’hui à Maurice ?

 

Daniel Labonne : Cela devient chaque jour plus un vœu qu’une volonté… Puisque la seule réalité devient la mortalité et je ne suis plus très jeune. Cette même réalité oblige l’homme de théâtre à rendre le message plus clair et a passer le relai malgré et contre tout… Il y a une certaine urgence. Je réalise maintenant que la recherche que j’ai entreprise dans les années 70s à Maurice est totalement méconnue. Aussi je m’empresse de produire un ouvrage qui expose les tenants et les aboutissants de cette recherche qui répondait a cette question ‘Quel Théâtre Pour Quel Peuple ?’ Je prépare également la publication de la pièce la plus élaborée étant sortie de ce travail fort sérieux : ‘SAPSONA ou Apres La Mort La Tisane’. Mais il faut être encore plus pragmatique. C’est ainsi qu’un projet est né autour de mon premier livre CAP SUR L’ILE MAURICE (Papa Laval). Ceux qui aiment cette comédie musicale portant sur la période post esclavage, me conseillent de lier cette pièce avec la formation d’acteurs, de chanteurs, de danseurs et de techniciens de théâtre. L’idée serait de lier la production de la pièce à la formation et de mettre sur pied un théâtre communautaire privé dans lequel les jeunes et moins jeunes joueraient leur propre histoire…La situation a Maurice ? Points de vue de l’observateur : un jeune homme vient de succomber à la violence policière en détention ; les deux théâtres bijoux de l’ile (le Théâtre de Port-Louis et le Plaza ) où j’ai souvent joué en tant qu’acteur, sont toujours à l’abandon ; le concept d’un seul peuple (lepep) vient d’être ressuscité lors des récentes élections générales avec un slogan en kreol (Vire mam) qui rétablit le lien organique de la langue avec le peuple qui l’a développée. De manière générale,  il y a moins de liberté pour la création théâtrale et moins de curiosité de la part du public…

 

PROJECT-ILES : Depuis Londres parvenez-vous à continuer à faire entendre votre voix singulière dans l’océan indien ? Est-ce que Lafimela sera montée prochainement dans votre pays, à Londres ou en France ?

Daniel Labonne : Je continue mon ‘marronnage’ faute de mieux… Cela dit, je ne suis pas à plaindre et j’ai le privilège de choisir mon style de vie. Certes, je saigne secrètement que personne ne m’ait jamais invité à simplement faire du théâtre dans mon pays. Et ce, malgré mes efforts en tant qu’acteur, metteur-en-scène, dramaturge, formateur et chercheur. La différence de Londres, c’est que précisément on m’y a invité un jour à venir enseigner et mettre en scène. Par frustration, je brûle mon énergie en tant qu’entrepreneur. Heureusement qu’il me reste l’écriture. Et comme vous le savez, il importe peu que l’on soit à Londres, à Rio ou à Paris, si l’on se fie à l’écriture. L’important est de rester fidèle à ses principes, de se discipliner à l’ouvrage, et de nourrir ses racines. Là encore, mon ‘marronnage’ me permet de rôder régulièrement dans le bassin de l’Océan Indien… Oui, mon vœu est de voir sur scène LAFIMELA à Paris où je compte des amis chers. Au moins un théâtre envisage d’insérer la pièce dans sa programmation. Au moins un acteur connu a signalé vouloir être de la partie avec LAFIMELA. Au moins, un metteur en scène… Mais pourquoi pas monter la pièce LAFIMELA à La Réunion, voire dans le cadre du festival créole des Seychelles ou de Montréal ? Le dramaturge guette les moindres signes avec une anxiété toute maternelle…

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

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Patiemment l’oeuvre de Mia Couto fait sa place en Europe

En France, Mia Couto est publié par les éditions Chandeigne, Albin Michel mais surtout par les éditions Métailié. Rencontre avec Pierre Léglise-Costa, directeur de la collection Bibliothèque portugaise aux éditions Métailié, qui revient pour Project-îles sur l’œuvre de l’un des plus prestigieux écrivain inscrit à son catalogue. Pierre Léglise-Costa est aussi historien de l’art et linguiste, professeur, commissaire d’expositions, critique et traducteur. Il est spécialiste des pays de langue portugaise.

accordeur de silences

couto

PROJECT-ILES : D’abord comment s’est opérée votre rencontre avec l’œuvre de Mia Couto ?

Pierre Léglise-Costa : Cela fait très longtemps que je connais et suis son travail. Le premier livre de lui que j’ai lu a été je crois Terra Sonâmbula (Terre somnambule) en 1992. Depuis au moins une dizaine d’années que je souhaitais (avec Anne Marie Métailié, naturellement) pouvoir éditer dans notre collection « Bibliothèque portugaise » des romans de Mia Couto. Le premier a été Jesusalem, en français  L’accordeur de silences en 2011)

PROJECT-ILES : Comment décide-t-on quand on est éditeur en France de donner à lire un écrivain d’une région complètement absent des radars des lecteurs Français lambda ?

poisons de dieu, remedes du diable

Pierre Léglise-Costa : Un bon éditeur est celui qui découvre et surtout fait découvrir des auteurs et une littérature qu’il aime ou admire ou/et connaît bien. Dans le cas de Mia Couto, ces premiers romans traduits en français avaient déjà connu de bonnes critiques dans la presse et c’était plus facile, disons. Fin août, début septembre, dans ma collection chez Métailié, on publie le premier roman d’un écrivain angolais totalement inconnu en France. Il est un grand écrivain pour la jeunesse et dans ce cadre d’ailleurs couvert de prix au Portugal, Brésil et évidemment en Afrique. Os Transparentes (Les Transparents) est son premier grand roman « pour grandes personnes » en quelque sorte. Évidemment, le travail auprès de la presse, des libraires, des bibliothécaires et toujours plus difficile, le nom Angola est connu de tous mais de là à l’associer à un grand écrivain c’est une autre chose. Dans notre cas, le fait que nous publions depuis 2006 (Le marchand de passés) l’œuvre de José Eduardo Agualusa (remarquable écrivain également angolais) la logique est plus naturelle.

PROJECT-ILES : Il y a une part de militantisme dans votre démarche ? Faire traduire un écrivain lusophone, parlant et écrivant un portugais du Mozambique, avec des histoires racontées dans une langue nouvelle et surprenante, poétique qui donnent à voir de l’intérieur comment reprend vie un pays ravagé par des décennies de guerre d’indépendance ?

Pierre Léglise-Costa : La traduction est forcément complexe, car Mia Couto invente parfois ses mots, son imaginaire est mozambicain, il faut bien travailler la traduction de façon d’une part à transmettre la musique, le rythme, l’imaginaire de ses textes et aussi d’oser quelques inventions de langage qui correspondent aux siens. Mais Mia Couto comme tout grand écrivain part d’abord de sa réalité et de son environnement et par la force de sa littérature et de son pouvoir d’évocation peut toucher bien au-delà de l’Afrique de l’hémisphère sud. Quant au « militantisme » que vous évoquez, pourquoi pas, je revendique en tout cas la volonté de faire connaître des œuvres en dehors des circuits pré-établis par telle ou telle presse ou les habitudes de « confort » intellectuel.

PROJECT-ILES : Comment l’œuvre de Mia Couto est-elle perçue en France, en terme de vente par exemple ? Ses œuvres traduites en Français sont-elles plus lues en France que dans le reste des pays francophones ?

Pierre Léglise-Costa : Quand je vais à Bruxelles et que je vais toujours dans les bonnes librairies de la ville, les œuvres de Mia Couto sont bien mises en valeur. Le Temps, le grand quotidien suisse de Genève, rend souvent compte de nos publications et admire cet auteur. Après il faudrait faire une étude plus approfondie.

PROJECT-ILES : Mia Couto n’a pour l’instant pas été primé par aucun Prix en France, alors même que son œuvre est largement au-dessus de pleins d’auteurs primés en France, est-ce que vous faites le pari des Prix types Médicis, ou même Wepler pour donner à son œuvre, belle, puissante, une visibilité encore plus grande ?

Pierre Léglise-Costa : Mia Couto a eu beaucoup de prix dans le monde lusophone. En 2007, il a eu le Prix de l’Union Latine des Littératures (comprenant les pays de langues latines). En 2014, il a eu le Neustadt International Prize for Literature (une sorte de consécration américaine) et – et c’est important- en 2013 le Prix Camões, qui est le prix donné par tout le monde de la littérature et aussi de la culture de tous les pays lusophones dans le monde. Nous attendons un prix en France, évidemment. Les prix littéraires en France sont souvent difficiles à obtenir pour des auteurs étrangers. Je n’entre pas ici dans des considérations sur l’attribution des prix. Disons que nous attendons le Nobel…

Propos recueillis par Nassuf Djailani

Tao Ravao : « J’ai été impressionné par leur absence de haine » à propos de Rano, rano, rano

 

Tao Ravao, c’est d’abord la touffeur d’une chevelure en bataille. Poivre et sel. Au milieu du visage un sourire radieux qu’il offre au passant. Avec une barbichette surélevée d’une moustache bien peignée qui fait penser aux vieux sages de la mythologie chinoise. Une chemise à poix, ouvert jusqu’à la poitrine. Des mains délicates, avec des doigts qui produisent de la magie. Autour de lui une kabossy, une valiha ainsi qu’une guitare électrique, témoignent de la palette d’un poly-instrumentiste. Fondu au milieu des photographies mettant en scène les rescapés du massacre de 47, Tao donne la réplique à la voix de Raharimanana, et le spectacle s’appelle Rano, Rano, Rano, l’une de meilleures programmations de la 31ème édition du festival des Francophonies en Limousin.  Entretien avec le bluesman Tao Ravao, complice du dramaturge malgache, Raharimanana.

 

 

PROJECT-ILES : Vous confiez dans de nombreux interview que vous avez pris le nom de votre mère malgache, et en recevant votre mail ce matin, je lis Roger Patier, Tao c’est le nom d’artiste pourquoi ce choix ?

 

Tao Ravao : Je suis né en 1956 à Antananarivo de père français et de mère malgache : j ai choisi Tao, car je suis très imprégné par la philosophie taoïste, Lao Tseu, Lie Tseu, Tchouang Tseu.

Ravao est le nom de ma mère dont je chante la mémoire dans mon dernier album VAZO : je le porte par amour pour ma mère et pour mon île natale.

PROJECT-ILES : Vous êtes né en 1956, 47 ce n’est pas très loin quand vous naissez à Madagascar, et sans remuer des choses douloureuses, avez-vous eu des parents inquiétés, touchés par ce massacre ?

 

Tao Ravao : Bien sur que oui, car la zone dans laquelle a eu lieu les combats sont très proches de chez ma mère, je n’en sais pas beaucoup plus…

 

PROJECT-ILES : Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de 47 ?

Est-ce qu’on en parlait autour de vous ? Vous avez vécu à Madagascar jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de quitter le pays en suivant vos parents j’imagine. Est-ce qu’ils vous parlaient de l’Histoire tumultueuse, tragique entre Madagascar et La France ?

 

Tao Ravao : J’ai entendu parler de 1947 dans toute son ampleur il y a 18 ans en lisant le livre de JACQUES TRONCHON sur MARS 1947, puis je suis allé vers d’autres livres et j’ai commencé à travailler sur le projet avec Jean-Luc [Raharimanana] il y a 5 ans ; on en parlait pas, de toutes les manières j’ai quitté l’île à l’âge de 12 ans, j’étais je pense trop jeune pour que l’on me raconte ce qui s’était passé.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui vous a décidé à accompagner Raharimanana à Madagascar pour rencontrer les survivants ?

Tao Ravao : Je suis allé à Mada avec Jean-Luc car le projet me tenait à cœur, j’avais déjà enregistré une chanson en hommage aux insurgés sur mon album SOA  paru en 2004 chez Marabi.

PROJECT-ILES : Comment se sont déroulées ces rencontres ? Qu’est-ce que ça vous a appris sur vous, sur votre histoire personnelle en tant qu’enfant de ses deux pays ? Un déchirement, une envie de s’engager, de dire, de créer ?

Tao Ravao : J’ai appris en écoutant ces témoins toute l’horreur de cette période, et j’ai été impressionné par leur humanité : absence  de haine…

PROJECT-ILES : Qu’est-ce que vous avez souhaité raconter dans votre écriture musicale du spectacle Rano Rano ? A vous écouter on entend bien sur la douleur, la nostalgie, la violence, l’apaisement, la douceur…

Tao Ravao : J’ai essayé dans les compositions musicales de respecter leur parcours, leurs choix, leurs déterminations, leurs luttes et de l’exprimer, de le traduire en musique comme ferait un musicien de flamenco traversé par le DUENDE, ou comme un musicien de BLUES dont je suis très proche, un cri, un son, du feeling, pour abattre les murs du silence et sublimer leur propre histoire qui est aussi la mienne…

PROJECT-ILES :  On retient à un moment donné vers la fin du spectacle une phrase qui dit « que ce n’était pas tous les Français qui torturaient », qu’est-ce que vous pensez de cette phrase ?

Tao Ravao : J’entends par cette phrase toute l’humanité que portent en eux ces combattants…

PROJECT-ILES : Pourquoi ce choix du Blues comme mode d’expression ?

Tao Ravao : Le blues,  car je viens moi-même du blues. Le blues c’est la musique de la révolte, du cœur, de l’intégrité sans aucune compromission avec les lois du marché ! Sa force émotionnelle et son rythme hypnotique, entêtant, m’ont paru comme une catharsis, une TRANSE capable de porter leur histoire.

PROJECT-ILES : Quels sont les artistes qui vous ont influencés ?

Tao Ravao : Mes maîtres, mes influences viennent du blues, de B.B. King, Albert King, Homesick JAMES, Robert JONSHON, Jimi HENDRIX, et pour la partie malgache  RAKOTOZAFY, le maître incontesté de la valiha. Mais j’écoute aussi bien du flamenco que du jazz, et les musiques africaines : Farka TOURE, Toumani DIABATE, Boubacar TRAORE.

PROJECT-ILES : Vazo, c’est la complainte, vous cherchez d’une certaine manière à raviver la mémoire douloureuse pour chercher à apaiser, à vous apaiser vous-même ?

Tao Ravao : VAZO est un hommage à la mémoire de ces héros qui ont su se lever contre un système oppressif. C’est une complainte et non une plainte…

PROJECT-ILES : Vous rentrez d’une tournée dans l’océan indien, notamment à Madagascar, comment vos compatriotes regardent cette œuvre, ce spectacle Rano, Rano ?

Tao Ravao : La tournée s’est très bien passée : beaucoup d’émotion, de fierté, de part et d’autre partagées !!!

PROJECT-ILES : La musique et le théâtre ont-ils remplacés les livres d’Histoire à Madagascar ?

Tao Ravao : Non, la musique et le théâtre ne doivent en aucun cas remplacer les livres d’histoire mais présenter un autre angle d’approche. L’histoire des peuples ne doit jamais être faite par des personnes qui peuvent la tronquer… d’ou la nécessité  pour nous natifs de la prendre en charge sous toutes ces formes.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Sergio Grondin : « Kokbatay » ou comment boxer la vie dans le réel réunionnais

 

 

 

 

Kokbatay, c’est l’histoire d’un homme qui se bat pour se guérir de l’accès de violence. Une histoire forte avec une belle langue, portée à la scène par le comédien réunionnais Sergio Grondin. Rencontré au festival des francophonies en Limousin, il était à Limoges pour défendre « Kokbatay », mis en scène par David Guachard.

« Avec cette pièce j’ai voulu parler du rapport qu’a ce pays avec la violence. La Réunion est un pays hyper-développé avec une population très violente. Un pays qui est présenté comme une île paradisiaque où la réunion des peuples marche à la perfection. Sauf que c’est loin d’être le cas. Il y a une opposition très forte entre la sauvagerie et la civilisation ».

Cette violence extrême est incarnée par John le Rouge, le personnage principal de la pièce.

 « J’ai grandi avec l’image du père, ancien joueur de football, un homme qui ne se laissait pas faire. Un homme qui allait au bal avec un couteau fourré au creux du jean, au cas où. Pour l’enfant que j’étais, il était la figure du cowboy. Adolescent, j’avais des rapports très compliqué avec les autres, avec mon père. J’aimais la castagne, et il ne fallait pas me chercher, sans que cela ne se termine par des coups de poings. Dans nos pays, l’image du caïd est très présente. Cela pose la question de quel héritage laisser aux enfants. Les pères violents ne renvoient pas d’autres images à leurs enfants qui n’ont que la violence pour s’exprimer.

C’est aussi une lettre aux parents, à ce pays, à La France, dont j’aime la langue. Il y a une vraie interrogation, regarder ce père en face, pour accéder à une seconde peau, il est urgent pour nous d’être des hommes ».

Rencontre (un entretien que vous pouvez retrouver dans son intégralité dans la version papier de la revue ):

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Sergio Grondin dans Kokbatay (DR)
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Sergio Grondin dans Kokbatay (DR)

PROJECT-ILES : D’abord sur le dispositif du plateau, ce bac rempli d’eau, avec un tabouret sur lequel vous êtes tantôt assis, tantôt debout c’est le symbole, une métaphore de l’île ? Cette eau dans ce bac, symbolise à la fois le sang et l’océan indien dans lequel vous évoluez ? C’est une idée assez intéressante qui fait appel à l’imaginaire, au voyage, c’était cela l’idée de départ ?

Sergio Grondin : C’est tout à la fois l’île, le « ron de kok » – ces espaces où s’affrontent les coqs de combat -, le ring de boxe, le ventre de la mère. L’eau dans laquelle baigne mon personnage c’est la représentation du sang, de la sueur, du liquide amniotique, et l’océan. Ce tabouret c’est mon refuge, un podium, un piton, le plus haut du pays, l’endroit d’où je regarde mon histoire défiler.

PROJECT-ILES : La musique en plus de la vidéo est très présente dans le spectacle, entre les comptines ou balades que vous chantez, on croit reconnaître Kokbatay interprété par Baster, autant de références qui font appel au fond culturel réunionnais, c’est vraiment une démarche identitaire que vous accomplissez dans ce spectacle ? Comme une recherche de reconquête de votre être ?

Sergio Grondin : Vous avez bonne oreille, c’est effectivement le morceau de Baster remixé par Kwalud, le musicien du spectacle. Tout mon travail est axé autour de mon identité, ou plutôt de ma recherche identitaire, un retour vers les racines qui font de mon peuple ce qu’il est aujourd’hui mais, évidemment, vers ma propre origine. Mais les deux sont intrinsèquement liés. La privation de parole est une douleur très présente dans notre  jeune histoire, nous les descendants d’esclaves qui n’avaient le choix que de se taire, nous dont la langue est encore nié, nous dont les souffrances n’apparaissent dans aucun livre d’histoire, nous les invisibles, les français d’outremer, les africains d’ailleurs. C’est évidemment une reconquête mais plus encore une affirmation de soi face à l’autre, sans volonté de confrontation mais juste une envie d’un regard égal.

PROJECT-ILES : La machette que l’acteur extirpe de l’eau est un point de bascule dans cette pièce, on est au sommet de cette violence qui rejaillit et qui coule tout au long de la pièce, c’est le symbole du meurtre du père, vous avez besoin de tuer symboliquement le père, et de toute la figure paternaliste qu’il y a derrière la tutelle de La France ?

Sergio Grondin : On est un pays qui est à la fin de son adolescence, à un moment où il est symboliquement important de « tuer le père », de choisir sa propre route. Il est question d’autonomie, d’indépendance, de choix qui ont toujours été des peurs pour ce père symbolique et qui nous ont étés transmises. Au regard des « autres », de ces gens de France, enfants du départementalisme et de l’esprit de Debré, nous, gens des îles, sommes restés de grands enfants, des pupilles de la Nation. Il est, selon moi, essentiel d’apprendre enfin à marcher de ses propres pas, ce qui ne veut pas dire renier complètement cette paternité, mais avancer, enfin, vers un ailleurs bâti de nos propres mains. Et peut-être reconnaitre enfin cette mère qui est la nôtre, africaine et fière. Mais c’est là une autre histoire.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

 

Ghizza : un hymne à la vie, à la liberté

Faïza Soulé Youssouf, jeune romancière comorienne vient de publier Ghizza, à tombeau ouvert, aux éditions Cœlacanthe. Son roman prend place dans une scène littéraire comorienne d’expression française où les hommes semblent avoir le monopole de l’écriture et proposent des discours sur les femmes. Ce premier roman de Faïza Soulé Youssouf résonne comme une rupture avec les thématiques habituelles que l’on a l’habitude de lire chez les romanciers comoriens de la première génération post-indépendance. Elle revient dans cet entretien sur son premier roman.

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourrez nous parler de vous de votre entrée en littérature. Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin d’écrire ?

Faïza Soulé Youssouf : J’ai toujours su que j’allais écrire un jour. Maintenant, s’il faut un déclencheur, je dirais que c’est Touhfate Mouhtare qui m’a permis de me jeter à l’eau.  Du jour où j’ai su qu’elle avait publié Ames suspendues,  aux Editions Cœlacanthe, j’ai commencé à écrire.  Un besoin frénétique d’écrire s’est emparé de moi.  Je ne savais pas sur quoi j’allais écrire, le plus important étant que je le fasse. J’ai écrit une phrase. Puis, deux et ainsi de suite. La nouvelle est devenue un roman. Et le roman s’appelle Ghizza.

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PROJECT-ILES : Nous avions prétendu dans un premier article que vous étiez la première romancière comorienne, une erreur rectifiée depuis. Mais, nous avons envie de vous demander si vous avez écrit en tant que femme comorienne qui a des choses à dire sur sa société.

F.S-Y. : Je ne me considère pas comme une femme ayant des choses à dire. Je suis une citoyenne qui a des choses à dire. J’aurais très bien pu être un homme.  Ce que je fais ne s’articule pas autour du fait que je sois une femme, je le fais parce que je suis originaire de ce pays et qu’il est une source d’inspiration permanente pour moi, source de frustration, source de joie, de peine. Maintenant, il est certain que la femme aurait plus à gagner si elle s’émancipait mieux. Ce serait un plus, si les femmes écrivaient plus. Guerroyaient plus. Revendiquaient plus.  Le combat  pour l’émancipation de la femme s’est perdu en chemin. J’ai presque envie de parler de posture de circonstance. Je me trompe peut-être mais toujours est il qu’il n’y a pas, 40 ans après l’indépendance, une leader qui a su s’imposer tout au long des années. Nous nous contentons de ce que nous avons, c’est-à-dire des miettes, et c’est bien dommage. Les femmes «  fortes » se sentent obligées de se cacher derrière leur mari, pour ne pas les offenser ou leur faire de l’ombre…

PROJECT-ILES :    Vous dites que le pays est une source d’inspiration permanente pour vous, mais quand on lit votre roman, ressortent une difficulté/un refus à/de nommer ce pays, cet espace comorien et à se nommer (s’agissant de la narratrice). On a l’impression que le refus des valeurs promues par la société de votre narratrice est consubstantiel à cette difficulté/ce refus à/de nommer, se nommer. Partagez-vous cette lecture? 

F.S-Y. : Je voulais raconter l’histoire d’une fille pommée, peu importe l’endroit d’où elle est issue, le plus important étant qu’elle est pommée. Je n’ai pas déterminé un espace géographique bien défini par choix. Ce n’est ni une difficulté ni un refus mais un choix. Je me dis que son histoire pourrait être similaire à des milliers d’autres histoires, ici comme ailleurs. C’est un choix que j’assume pleinement. Et ce refus n’est pas orienté par le refus des valeurs de la société, non.  C’est plus le refus «  du carcan ». C’est une femme du monde, à quelques exceptions près. Elle pourrait être somalienne, irakienne, afghane, nigérienne.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous lisez les auteurs femmes de l’océan Indien ? On pense notamment à Ananda Dévi, Natacha Appanah, Coralie Frei, Touhfate Mouhtare, Michèle Rakotoson, ou d’autres auteures dont vous souhaitez nous parler.

F.S-Y. : Non. J’ai longtemps cherché celui de Touhfate Mouhtare durant un moment, ensuite j’ai renoncé. Je vais de nouveau partir à sa recherche. Elle a une plume…

 

PROJECT-ILES : Et, est-ce que les œuvres des auteures femmes vous importent-elles particulièrement ? Est-ce que vous pouvez nous en parler  de votre point de vue ?

F.S-Y. : Non, je lis  ce que je trouve aux Comores. Et notre pays n’est pas connu pour « sa politique culturelle ».  Donc, je lisais tout ce que je trouvais.  Femmes ou hommes, je lis un peu de tout, peu importe. Maintenant oui, j’aime Toni Morrison, tout comme j’aime Amin Maalouf. J’aime Nothomb comme j’aime Yasmina Khadra. Balzac comme Gavalda.  Je n’ai lu qu’un livre de Henri Troyat, Faux jour, qui m’a beaucoup impressionnée. Tout comme  La petite fadette  ou La Princesse de Clèves.  Je ne lis pas «  par genre » mais par coup de cœur. Arrêtez de vouloir tout lier à la parité, au genre.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourrez nous parler de vos influences littéraires ? Vous parlez de Kundera, de Victor Hugo au début du livre. La musique est très présente aussi dans votre œuvre. Vous écrivez en écoutant de la musique ?

Je ne sais pas si je peux parler d’influences littéraires. Cependant, j’ai commencé à lire très jeune.  Mes premiers voyages ont commencé avec les mots. De la Comtesse de Ségur à Zola,  en passant par les bandes dessinées, je lisais tout ce que je trouvais. Et cela dépendait de ce qu’il y avait à l’alliance française. Maintenant, j’aime beaucoup ce qu’écrivent Amélie Nothomb, Anna Gavalda. J’ai beaucoup aimé  L’insoutenable légèreté de l’être  de Kundera. J’ai lu de tout. Je suppose que toutes ces lectures m’ont forgée. Pour ce qui est de la musique, cela dépend de mon humeur du moment. Je peux écrire avec de la musique plein les oreilles et parfois le moindre bruit coupe mon inspiration. Il faut juste que je sois dans ma bulle. Que personne ne me parle. Que je sois seule au monde.

PROJECT-ILES : On remarque que vous innovez dans le choix des thèmes, c’est une forme de rupture avec ce qu’on a l’habitude de lire dans la littérature comorienne. C’est-à-dire que ce n’est pas un roman identitaire. Est-ce que c’est conscient ?

F.S-Y. : Non, pour la simple raison que j’ai écrit sans savoir de quoi aller parler mon roman. J’écrivais comme ça venait et ça a donné Ghizza. Ce n’est pas un roman identitaire, dites-vous ? Peut-être. Pourtant, j’ai l’impression que le thème identitaire est partout. Ceci étant, je redécouvre mon roman à travers les critiques que je lis. Comme une première fois.  Chacun l’explique à sa manière. Je pense que c’est très bien. Je me rappelle qu’au début, quand on me demandait de quoi Ghizza parlait, je ne savais pas quoi répondre.

PROJECT-ILES : Avec ce premier roman, vous avez quelque part complètement tourné le dos aux thèmes courants des romanciers comoriens (le colonialisme, la politique, la migration, l’exil). Est-ce une façon de dire qu’il y a d’autres thèmes possibles, de montrer, par exemple, qu’il y a des gens qui vivent dans ce pays, des gens qui ont d’autres préoccupations que celles identitaires, politiques, anticoloniales ? C’est ce qu’on ressent à la sortie de ce roman. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

FSY : Je me dis que tout a été dit à ce sujet. Je suis née 10 ans après l’accession du pays à l’indépendance. A 4 ans, Ahmed Abdallah Abdérémane est assassiné. A 10, Saïd Mohamed Djohar est exilé à La Réunion.  Je n’ai pas vraiment vécu les péripéties de notre  jeune histoire. Les mercenaires, je ne connais pas dans le sens où j’étais jeune à l’époque où ils régnaient. Je me dis qu’il est normal que ce qui m’inspire aujourd’hui n’ait rien à voir.  Pour répondre à votre question, je pense qu’il y a d’autres thèmes possibles. Il y a tellement de sujets à traiter.  Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille. Les sujets sont là, à notre portée. Des sujets que nous partageons peut-être avec d’autres peuples du monde. La mer, cet océan qui nous entoure, n’a jamais été une barrière. J’ai toujours voulu savoir ce qu’il y avait  de l’autre côté. De quelles façons ces peuples vivaient ?  En quoi, nous étions égaux, différents ? Je crois en l’humain, peu importe sa religion, ses croyances. A mon grand regret, la tolérance qui prévalait ici s’effrite dangereusement.

PROJECT-ILES : Nous trouvons que le procès en sorcellerie qu’on vous fait sur les scènes de sexe est un mauvais procès. Ce roman est réussi parce qu’il y a une langue, un rythme. Comment analysez-vous toute l’hystérie autour de la très belle scène d’amour sur la plage?

F.S-Y. : Je n’analyse rien du tout. Je préfère suivre cela de très loin. Au début, je voulais savoir ce qui se disait et ensuite, je me suis dit que ça n’en valait pas la peine.  Résumer plus d’une centaine de pages à la scène de sexe qui se déroule à la plage est extrêmement réducteur, à mon avis.  J’ai tellement entendu à ce sujet, qu’à un moment j’ai eu un peu peur.  Ensuite, je me suis dit, c’est la vie et c’est comme cela. Je disais à mes amis, que «  les détracteurs » oublieront mon roman et passeront au sujet favori des Comoriens : l’article 13 de la constitution. Et je pense que j’avais un peu raison.

 

PROJECT-ILES : Dans Ghizza, le portrait que vous peignez de la mère de la narratrice est assez peu flatteur. Cette mère qui ne sait pas communiquer avec sa fille, qui échange des textos, qui fuit son regard, qui sursaute quand sa fille lui murmure un bonjour. Qu’est-ce que vous aviez voulu dire à travers ce portrait ? Le portrait des tantes non plus n’est pas très positif. On a le sentiment, à vous lire, que ce roman montre que les femmes ne savent plus parler, elles n’inspirent que du dégoût.  Et en même temps, les hommes sont l’objet d’une quête, d’un amour : le très grand amour de la narratrice pour le père disparu trop tôt, et la quête d’amour, la recherche d’un réconfort et plaisir charnel chez les amants. Comment expliquez-vous ce déséquilibre ?

F.S-Y. : Complexe d’Œdipe peut-être ? La recherche de ce père disparu ?  L’héroïne idéalisait son père, ce qui fait que personne ne lui arrivait à la cheville. Face à cela, il y a une mère avec laquelle, elle ne s’entend pas, des tantes qui ne la comprennent pas. Une fille qui ne se reconnaît pas dans les valeurs promues par la société dans laquelle elle vit. Peut-être que s’il y avait eu d’autres femmes dans ce roman, elles n’auraient pas forcément le mauvais rôle.  En réalité, la femme n’a pas le mauvais rôle dans ce pays. Elle est une source sûre, un pilier,  dommage qu’elle n’ait pas assez confiance en elle, qu’elle ne puisse pas se libérer de ses chaines pour voler de ses propres ailes.

PROJECT-ILES : il y a un trouble qui se crée avec le Père, surtout que ce roman, c’est aussi la recherche du père perdu.  La claque, c’est que le père s’avère ne pas être le père. Et, elle ne l’apprend qu’à sa mort. Quel déchirement ! Et puis, ce père dont elle a partagé le lit jusqu’à ses 15 ans, provoquant une jalousie féroce de la mère. Qu’est-ce qu’il faut entrevoir ? L’inceste que vous ne nommez jamais ?

F.S-Y. : Je vous laisse deviner. Je ne peux pas répondre à cette question pour la simple raison que je ne suis pas dans la tête de Ghizza. Mais, au-delà, ce qui est dommage, c’est le fait qu’un père renie la fille qu’il a élevée à cause d’une histoire de semence. Ça arrive souvent et c’est dommage. L’enfant est une victime et rien d’autre. Ce qui se passe entre les adultes devrait rester entre eux.

PROJECT-ILES : Votre roman est aussi un roman d’amour, même si c’est la dépression que vous semblez décrire tout le long.  C’est vraiment le besoin d’amour le leitmotiv de ce roman en creux?

F.S-Y. : L’héroïne a une folle envie d’être aimée, un besoin constant d’attention qu’elle n’a pas. C’est un roman d’amour, peut-être bien. Mais plus que l’amour, ce roman est, je crois, un hymne à la vie et à la liberté. L’envie d’exister par elle-même est tellement forte que Ghizza  en devient presque folle. Elle erre dans les cimetières à la recherche d’un peu de paix et d’amour.  Elle fuit la compagnie des hommes et recherche celle des morts.

PROJECT-ILES : « Hymne à la vie et à la liberté », dites-vous ? Mais, finalement, le roman montre que la vie et la liberté ne sont possibles que dans et par la folie. Comment expliquez-vous cela? 

F.S-Y. : La société dans laquelle évolue l’héroïne est profondément basée sur l’ordre établi, laquelle étouffe toute forme d’individualité. Les habitants doivent tous se ressembler et obéir aux mêmes codes. Les personnes qui peuvent ou veulent  faire fi de cela, sont considérées comme étant marginales. Et être «  marginal » en nos pays implique une certaine folie. Ou même une folie certaine, c’est selon. Maintenant s’il nous faut être fous ou considérés comme tels afin de réaliser nos rêves ou d’être ce que nous avons envie d’être et non ce que l’on attend de nous, alors, osons la folie !

PROJECT-ILES : Au final, cette narratrice est-elle folle ? Pourquoi ce choix d’une figure marginale, pour dénoncer, pour défier un ordre? 

F.S-Y. : Je pense qu’elle est folle, ou fait semblant de l’être.  Ou alors pas folle mais profondément déprimée, pour ne pas dire dépressive. Concernant la figure marginale, je pense avoir répondu plus haut.

PROJECT-ILES : On constate tout au long du roman la récurrence de la formule « je me roule en boule ». Des détails qui ont échappé à la relecture ou c’est voulu ?

F.S-Y. : Non, c’était voulu. Une manière de montrer et démontrer la solitude de l’héroïne.

 

PROJECT-ILES : On note, par ailleurs, de très belles scènes, notamment quand la narratrice se rend dans ce palais désaffecté, quand elle évoque ses rêveries. Et puis, cette scène très belle de la cigarette sur fond de coucher de soleil, l’une des plus belles de ce roman. Ce qui fait dire que vous êtes vraiment une romancière. Le souci du détail fait vraiment partie de votre technique d’écriture ?

F.S-Y. : En tant que journaliste, surtout lors de mes reportages, j’ai l’habitude de dire que le diable se cache dans les détails. Je note tout. Frénétiquement. En tant que romancière, je ne sais pas. Tout dépend de l’inspiration du moment. J’ai beaucoup aimé aussi la scène du palais. Ce palais existe, en réalité, je l’aime vraiment beaucoup. Il est en train de tomber en ruine. Il est déjà en ruine. Une façon aussi de lui rendre hommage. Laissez-moi le temps finir mon deuxième roman, ainsi, vous saurez si le souci du détail fait vraiment partie de ma technique d’écriture.

PROJECT-ILES : Vous disiez plus haut que ce qui vous inspire aujourd’hui n’a rien avoir avec les préoccupations de vos prédécesseurs. Mais quel(s) sens prend l’acte d’écrire pour vous, jeune femme, comorienne, indianocéane?

F.S-Y. : Non que cela n’a rien à voir mais nos prédécesseurs ont connu l’oppression coloniale et l’indépendance qui l’a suivie. Moi, je suis née «  libre ». Et ils sont donc plus à même de raconter des histoires  liées à tout cela. Je ne pense même pas que je me considère indianocéane, région que je connais finalement très peu. En tout cas, je ne me suis jamais identifiée comme telle.

En tant que comorienne et en tant que femme du monde (un archipel peut très vite devenir un carcan, cela dit,  la mer a toujours été une invitation au rêve et à l’évasion), l’écriture m’a toujours permis de me libérer, depuis très jeune. Je suis quelqu’un d’émotionnel. Chaque chose peut m’inspirer une histoire, aussi infime soit-elle ; Ecrire me permet de m’affirmer en tant qu’individu et non en tant que femme. J’existe par l’écriture, qui a, à  plusieurs moments, été salvatrice pour moi. Je suppose que ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussée à être journaliste aujourd’hui. Je crois en la magie des mots. En leur puissance, aussi.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI et Soidiki Assibatu.