Kaaro, un mariage heureux entre danse mahoraise et danse contemporaine à Avignon

La scène est intimiste, elle baigne dans des lumières chaudes. La pièce Kaaro, démarre avec une silhouette bleue derrière une corde à linge. Une femme suspend délicatement des tee-shirts bariolés. L’installation traverse toute la scène proposant deux espaces, deux mondes. Monte une berceuse qui prie à l’enfant de s’apaiser, pour mieux recevoir peut-être.

Manguina zaza

manguiney

Manguina zaza

Manguina

Derrière les linges qui font rideau, d’un geste lent, Maud Marquet empoigne une bassine blanche zébrée de ton rouge. On pense à ces femmes mahoraises qui tiennent la maison, le foyer, avec des gestes qui ont des résonances dans la danse contemporaine. Normale, toute la substance de la pièce est tirée de trois mois de résidences où chorégraphes, scénographes et danseurs se sont immergés dans les villages de Mayotte pour tendre l’oreille, avec les yeux grands ouverts pour observer, se nourrir. « Nous voulions être en totale fidélité avec le réel de Mayotte, avec une question centrale, comment mêler danse traditionnelle et danse contemporaine », explique Annabelle Locks, costumière dans le projet Kaaro. « Sur place on a pris beaucoup de photos, enregistré pleins de sons des chansons, filmés les danses pour restituer tout cela dans le spectacle » ajoute Maud Marquet (chorégraphe et danseuse).

Il y a cette scène très belle de corps emmêlés avec les deux danseurs (Jeff Ridjali et Damien Guillemin) qui sont pris dans ce qui s’apparente à un enroulement de vague, avec au milieu une danseuse longiligne, prise à la fois en étau, mais se libérant pour mieux revenir. La figure est belle, les couleurs des vêtements sont en contrastes avec les corps blanc et noir, emmêlés, métissés. « Cette scène est née d’une photo prise sur une plage de Mayotte, j’ai été saisie par cette image très forte des jeunes enfants qui se donnaient la main en tournant sur sur eux même, tous ces mouvements m’intéressait beaucoup dans notre travail de recherche », poursuit Maud Marquet.

« Sans que cela soit péjoratif, nous avons été très intéressés par une certaine forme de nonchalance dans l’île, des moments de lassitudes qui font sens pour nous dans la danse. Le langage des corps est très fort. On a beaucoup observé les Mama Shingo à Bandrélé, elles ont pleins de postures nonchalantes qui nous ont beaucoup parlé » ajoute la chorégraphe.

Sur la scénographie, « j’ai très vite voulue reproduire ces scènes de linges suspendus dans les cours, avec une profusion de couleurs, c’est les premières images qui m’ont marquées en arrivant, avec les visages, l’expression des visages. »On a acheté ces tee-shirt à des vendeurs à la sauvette et nous les avons teint avec la terre de l’île. Nous avons d’abord pensé le faire avec du Mdjenguey foure mais on n’a pas pu en trouver, on a même passé une annonce à la radio, sans succès.

« Ce travail c’est la recherche sur les identités françaises en nous intéressant dans ce projet à comment les gens vivent à Mayotte. »

Dans la pièce on oscille entre le Daïra, le Débah, le Maganda, le Chakacha, autant de richesses que « l’on voulait mêler à notre pratique actuelle, pour voir comment tout cela s’articule ». En jouant à Mayotte, on a été attentive aux réactions des mahorais.  » On  a été saisi par la manière dont les gens portent les charges, des postures qui poussent la charge vers le haut qui fait mouvoir leur corps (contrairement à ici en Europe, les charges nous tirent vers le bas). Des postures, des démarches qui donnent des scènes très belles pour la danse, nous nous en sommes beaucoup nourris », constate Annabelle et Maud.  « Nous étrangers, on y a vu des gens qui se tiennent, la posture des corps dit beaucoup sur l’état des gens, sur la manière de se comporter, sur la manière de marcher ». « Quand on a présenté le spectacle sur l’île, certains nous remerciaient d’avoir intégré leur danse dans le spectacle, d’autres des plus jeunes notamment qui ne reconnaissaient pas les jeux des échasses, avec cette scène montrant Jeff Ridjali, marchant sur des noix de cocos reliés par une corde, avec ce son sourd au contact du sol. Signe peut-être des traditions qui se perdent ». Des échasses qui étaient utilitaires autrefois à Mayotte, quand les gens n’avaient pas de moyens d’acheter des chaussures, ils s’en servaient pour éviter de marcher dans la boue, après s’être lavés les pieds avant d’aller au lit, plus tard, c’est devenu un jeu d’enfants, avant de complètement disparaître aujourd’hui », complète le chorégraphe Jeff Ridjali.

« A Mayotte, nous nous sommes rendus compte du rapport très fort qu’ont les gens par rapport à la terre, au territoire, ça nous a totalement bouleversé, car ici en Europe, en occident on a tendance à considérer que tout ce qui est terrestre est bas. Cette résidence à Mayotte nous a complètement émerveillés, transformés, enrichie humainement », confie Annabelle Locks.

Dans Kaaro, on danse jusqu’à l’épuisement, on chante aussi, on psalmodie. « A chaque représentation j’en sors légère, comme vidée, c’est une forme d’exorcisme » confie Maud Marquet.

Kaaro, créé à Mayotte, a été d’abord montré dans l’île, avant de venir à Avignon, d’autres tournées sont d’ores et déjà prévus.

Une très très belle proposition de Mayotte au contact du monde.

Nassuf DJAILANI

 

Cie En Lacets : Compagnie de danse Rémoise qui produit et diffuse des spectacles où s’entremêlent les formes et les fonds artistiques.

Cie Jeff Ridjali

« KAARO est une création réunissant 2 hommes et 1 femme, élaborée sur l’île de Mayotte et sur l’Hexagone pendant 2 ans. Il s’agit d’un travail d’écriture contemporaine dont les sources d’inspiration sont autant les danses et musiques ancestrales que l’étude du geste au quotidien, un travail pour se nourrir des différences,  voyager dans la culture de l’autre et l’enrichir. KAARO c’est la volonté de rendre compte de manière poétique d’observations sur le terrain, la rencontre entre ce que l’on imagine trouver à Mayotte et ce que l’on y trouve vraiment, le fantasme d’un ailleurs et la réalité du lieu. KAARO c’est un pas vers l’autre, où chacun est clé de voûte, c’est le doigt pointé vers l’interdépendance réelle et nécessaire entre deux cultures pour qu’elles s’épanouissent, pour comprendre d’où l’on vient et pour savoir où l’on va, pas à pas.

Ce trio tout en finesse est issu d’une rencontre à fleur de peau entre des artistes de Reims et de Mayotte. De nombreuses résidences croisées à Mayotte et en Métropole ont permis de confronter des vécus, des savoirs, des pratiques, des cultures différentes pour trouver un « geste » commun.  De cette expérience a surgi KAARO, ce pas l’un vers l’autre, ce geste qui rapproche pour infléchir notre regard sur des cultures ancestrales. De et avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin. »

 

 

 

Au centre du très beau projet Kaaro, Jeff Ridjali, chorégraphe et danseur mahorais se produit avec ses amis de la compagnie Rémoise En Lacets dans le OFF du festival d’Avignon.

Rencontre.

« Ce projet KAARO est très important pour moi, car avec tout le travail du collectage de nos danses, ça permet aux jeunes mahorais d’avoir des grilles de lecture des danses mahoraises au contact des autres. Pour moi, la danse doit permettre de s’éveiller à cette culture. Sans s’enfermer dans le folklore. Cela dit, toutes ces danses d’origine bantu pour la plupart, comme le chakacha, ou encore le Biyaya enrichissent la danse contemporaine. des danses qui se dansent en cercle, moi je l’ai déployé dans l’espace. Par les danses on voit que l’esclavage a existé chez nous. Ce sont des danses à trois temps, sur des rythmes ternaires qui peuvent parfois basculer en binaire par rapport aux frappes au sol (je pense au chakacha par exemple : une danse de frappe au sol avec des onomatopées pour intimider l’ennemi. Ce sont des danses d’attaque). Dans ce projet, nous l’avons artistique, avec des sauts, des chutes, on l’a rendu encore plus intéressante, avec de l’extrapolation. On voit jusqu’où ces danses pouvaient aller, elle est devenue très kinesthésique. Les danses mahoraises sont des danses très passives, et on les a rendu très physique. Je pense par exemple au Mbadziyo, une danse très lente comme dans le débah, le Moulidi, le Shengué) une danse très noble, une danse de port de tête, d’inclinaison de tête, très flottante, qui donne une sensation de flottement. Un mouvement emmène un autre. Une danse qui part de l’intérieur de nous avant de se déployer. En même temps, je ne voulais pas que la pièce donne quelque chose de trop lourd, je voulais une pièce joyeuse. On a fait une synthèse de toutes les danses. En 50 minutes, on ne pouvait pas revisiter tout le répertoire. J’ai une formation en danse contemporaine, et c’est durant mon apprentissage et recherche aux Etats-unis que j’ai pris conscience de ma quête identitaire. Le retour à Mayotte a permis de déformer de ma formation en danse contemporaine et d’enrichir mes recherches dans la façon de mouvoir le corps. On a une grande culture liée à l’esclavage, au brassage des peuples (swahili, bantu, chirazienne, ou encore avec le Yemen), ça se traduit aussi dans la langue. Le langage des corps permet aux mahorais de se reconnaître, de se comprendre, lors des danses collectives. Quand on accueille les gens, on les reçoit en chanson, en danse. C’est une richesse que l’on apporte aussi  la République. On est issue d’une culture animiste, populaire, religieuse qui est très riche. C’est important de montrer cette richesse par le biais de la création contemporaine. Ce que je recherche c’est que les gens connaissent mieux Mayotte, il y a tellement de mélanges. Et le fait d’avoir eu une formation en danse contemporaine, ça m’a permis de décortiquer, ce me permet de créer une continuité, pour transmettre, et pour ce faire, il faut créer une pédagogie. Parce que nos danses doivent être développées dans des centres chorégraphiques, pour les protéger, les faire vivre, les faire évoluer aussi. Sinon, nous sommes foutus, il faut des lieux dignes de ce nom, des lieux de recherches pour que les Mahorais se réapproprient leur culture ».

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Danse – Mayotte / France

 

Conception / Mise en scène / Chorégraphie Maud Marquet et Jeff Ridjali

Technique / Lumières  Laura Robinet

Scénographie / Costumes  Annabelle Locks

Musique  Marine Bailleul

 

Avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin,

 

Compagnie En Lacets et Compagnie Jeff Ridjali

Coproduction Laboratoire Chorégraphique de Reims
Soutiens Ministère de l’Outre Mer et le Ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Alsace Champagne Ardenne Lorraine, DAC Mayotte, la Région Grand Est, Conseil départemental de la Marne et la Ville de Reims
Résidences  Bergerie de Soffin, Nouveau Relax de Chaumont, Manufacture d’Aurillac, Resi(danse de Mayotte, L’Echangeur CDC – Hauts de France

Durée : 50 minutes

Tarif : 17 € / 12 €

Publicités

Les violences raciales aux USA dans un texte poignant de Ernest J. Gaines dans le OFF du festival d’Avignon

La scène est dépouillée, juste un tapis noir au sol, un banc posé sur le côté. Un comédien, seul en scène interprète un type qui vient de commettre un meurtre et qui, surprise, veut se dénoncer à la police.

Nous sommes dans une boîte de nuit, une jolie fille se fait aborder. Éclate une bagarre, et gars est planté… Une histoire presque banale, sauf qu’ici le personnage, un Noir de 19 ans décide de se rendre. « Il se retrouve en cellule avec dénommé Munford, un abandonné des lieux et Hattie, un transsexuel manipulateur. Le vieux taulard l’exhorte à ne pas se vendre au blanc qui le fera sortir non sans contrepartie, à purger sa peine pour être autrement libre, autrement digne. »

Afficher l'image d'origine

Rencontre avec Abdon Fortuné Koumbha :

Est-ce que vous pourrez nous parler de la naissance de ce projet ?

Abdon Fortuné Koumbha :

C’est né d’une histoire d’amitié entre le metteur en scène Hassane Kouyaté et moi-même. C’est d’abord une rencontre humaine, qui a débouché sur une rencontre artistique. Nous avions tous les deux un grand désir de monter un spectacle Acteur-conteur. Et pendant 5 ans, nous avons cherché un texte fort qui raconte l’humain. Un texte avec un propos fort. Et puis un jour, une amie nous a parlé parlé de ce livre de Ernest J. Gaines et ça nous a semblé évident, que c’était ce texte là qu’il nous fallait.

Qu’est-ce qui a fait que ça a été évident pour vous deux ?

Ce texte part d’une histoire banale, nous sommes dans une boîte de nuit, une banale scène de bagarre, suite à une agression raciste. Et nous nous sommes rendus compte que l’actualité nous a rattrapé, les tueries racistes aux Etats-Unis, les policiers blancs qui tuent des Noirs pour un Oui ou pour un Non. Et ce qui est fort et paradoxale dans ce texte, c’est ce que nous font ressentir les personnages, l’un des protagonistes confie qu’il est presque mieux protégé, plus en sécurité en prison que dehors, du coup il continue de tuer pour y retourner au trou.

Ce que soulève ce texte concerne l’humanité toute entière, le racisme est sous-jacent, même parmi les Noirs le racisme est parfois encore plus féroce. C’est le rapport de l’homme parmi ses semblables.

Le texte de Ernest J. Gaines est un texte très dur, d’une grande crudité, sans prendre de détours pour parler du racisme, de la haine, comment l’avez-vous reçu comme lecteur ?

Je suis comédien, j’incarne un rôle, un personnage, je ne fais qu’interpréter ces mots de l’auteur, en totale fidélité à l’auteur.

Un mot sur le roman, et son adaptation, est-ce que vous jouez l’intégralité du texte ?

Non, il a fallut faire des coupes, sans trahir l’auteur. Le metteur en scène a adapté le texte pour que ça tienne sur une heure. Tout en ayant en tête l’idée d’un spectacle acteur /conteur.

C’est difficile d’être un seul en scène pour un texte aussi dense ? Deux des trois spectacles que présente Hassane Kouyaté dans le OFF du festival d’Avignon sont d’ailleurs des seuls en scène.

C’est un exercice difficile, mais qui est plaisant, ça demande beaucoup de concentration, mais l’avantage c’est qu’on ne conte que sur soi, on se livre, on est dans une fragilité, mais c’est ça qui est plaisant, de prendre des risques.

Un mot sur la musique…

La musique de Dez Mona (rock allemand, un choix d’Hassane Kouyate), donne une respiration, c’est comme la vie, on a besoin de respirer, de dormir , pour mieux entendre un propos fort, celui de Ernest Gaines.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

L’orchidée violée, un texte bouleversant de Bernard Lagier, dans le OFF à Avignon

orchide¦üe viole¦üe_2-®blind
Avec Astrid Mercier dans le rôle de la mère (©crédit photo : blind)

La scène démarre avec une femme sur sa rockingchair. Elle a les yeux dans le vide. Elle balance sur elle-même comme absente à elle-même. Elle trône au-dessus d’une table circulaire qui oblige à la voir.

« Quelque part dans une cité populaire Maria est seule, enfermée dans son appartement face à un miroir. Une question se pose à elle, en ce jour du quinzième anniversaire de son fils : doit-elle tuer ce fils qui est responsable des maltraitances qu’elle subit après avoir été la cause d’un passé plein de souffrances ? Doit-elle le livrer à la mère patrie ? Quels liens unissent la mère de famille et la mère patrie dans cette détresse ?
Ce texte est un voyage dans l’inconscient et le conscient, dans la souffrance d’une femme qui a bien les contours d’un pays en questionnement. »

Seule en scène, Astrid Mercier nous plonge dans cette journée anniversaire, celle des quinze ans de son fils, mais aussi et surtout dans la quinzième année de son viol. On ne sait pas trop dans quelle société nous sommes, même si on pense à l’univers caribéen, on ne sait pas non plus à quelle époque nous sommes. Mais l’histoire est forte, celle d’une femme violée qui se confie sur un meurtre qu’elle prémédite. Faut-il tuer ce fils ? Ce fils que le régime réclame, car les fils doivent être des soldats.

La mise en scène est très belle, avec de belles lumières qui ponctuent un texte rythmé, exigeant que sert très bien la comédienne. Une parole tissée de plusieurs morceaux tantôt jazzy, avec Night poem de Felipe Cabrera et Leonardo Montana, tantôt sur des morceaux plus entraînant, comme Bwa brilé de Eugène Mona.

L’orchidée violée, dans une mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté avec Astrid Merci, à l’Espace Roseau à 14h10 (Relâches  les lundis).

Rencontre avec Bernard G. Lagier, présent au festival.

Est-ce que vous pouvez nous parler de la genèse de ce texte, qu’est-ce qui a motivé l’écriture de L’orchidée violée, mis en scène par Hassane Kassi Kouyaté ?

Bernard G. Lagier :

Oui, j’ai voulu dans ce texte travailler sur la violence dans les familles, l’idée étant d’élaborer un diptyque qui consiste dans une première partie : Mon père tout puissant, qui évoque la violence entre le père et le fils, leurs dits et non dits sur la façon de voir la société. La deuxième partie qui s’intitule L’orchidée violée c’est le rapport d une violence entre mère /fils.

Concernant la rencontre avec l’éditeur ?

C’est d’abord une rencontre à Québec avec Soeuf Elbadawi, avec qui j’ai commencé à parler de ce texte.  Et c’est lorsque nous nous sommes retrouvés à nouveau en Martinique dans le cadre d’une résidence que l’éditeur de Bilk&soul m’a fait la proposition de m’éditer, quand il a su que Hassane Kouyaté avait l’intention de l’adapter au théâtre. J’avais déjà écrit auparavant, Moi chien créole…chez LANSMAN.

Un titre évocateur, plein d’engagement, est-ce que vous vous décrieriez comme un auteur engagé, dans l’engagement?

Non, clairement non, je n’écris pas de pièce politique, c’est vrai qu’il y a dans mes textes, et dans celui là en particulier plusieurs confrontations, avec un questionnement politique et sur ce que l’on laisse sur ce territoire que l’on appelle le monde. J’aborde aussi la question des dominés, du rapport que les hommes peuvent avoir entre eux. La question politique n’est pas au centre, mais je l’évoque de manière détournée.  Elle reste pourtant importante.

Comme avec Moi chien créole, ce texte L’orchidée violée est également un monologue…

Moi chien créole soulève la question de l’errant sans statut qui observe le monde. Dans cette pièce on a affaire à deux individus qui abordent la question de l’amour qu’il ne sait pas exprimer, et la question de la révolte, avec le chien comme personnage principal. Pour la forme, je m’intéresse beaucoup aux monologues. Moi chien créole est un texte qui a été joué entre autres au studio theatre de la comédie française, ou encore à Montréal, dans une mise en scène de Sylvain Bélanger, avec Erwin Wech.

Vous faites une analogie entre la mère et la mère patrie

Oui, je me suis posé la question de comment cette mère devient une symbolique de la mère patrie avec ses tares, ses souffrances, son incapacité à trouver des réponses rassurantes pour son enfant. On est au jour et elle décide de le tuer, sans vraiment passer à l’acte. L’enfant a 15 ans, il est né d’un viol à l’âge de 15 ans. La fille-mère est jetée à la rue par son père, avec sa famille qui ne la comprends pas, ne la ménage pas, ne la pardonne pas. C’est aussi indirectement le viol de la terre natale que j’évoque, le viol des populations autochtones, dépossédés de leur âme.

Est-ce qu’on peut se permettre de situer l’Histoire dans l’espace, on pourrait être en Haïti, non ?

On est dans la caraïbe, mais on est aussi partout dans le monde où il y a de la domination. C’est une pièce qui se déroule dans un temps intemporel, nous sommes dans une société coloniale, mais nous sommes aussi le 14 juillet 2016 à Nice par exemple, là où il y a des pseudos Héros qui au nom des dictats assassinent .Les dictateurs, les dominants sont toujours à l’œuvre. Pour l’essentiel on est dans une société dans laquelle des formes de domination existent. Mais je n’ai pas eu le souci de situer la pièce dans un pays donné, on peut être à la fois à Fort de France, à Port au Prince ou ailleurs.

Est-ce que la pièce telle que vous l’aviez écrite c’est ce qui est restitué sur scène ?

C’est le texte intégral, avec la seule réserve que le texte initial est ponctué en amont et en aval d’un poème que le metteur en scène n’a finalement pas retenu. Son idée était que la comédienne, Astrid Mercier livre un texte qui est plein de souffrance, en le livrant froidement sans le poème.

Le choix musical est très beau…

Oui, on entend du Hugues CHARLEC au début, ensuite Night poems de Leonardo Montana Felipé Cabrera ou encore du Eugène Mona.

Si on se résume, cette pièce c’est l’histoire d’une fille mère violée à 15 ans, qui au jour du quinzième anniversaire de son enfant, se souvient comment tout s’est déglingué…

Est-ce que c’est faux de voir aussi un aspect de votre pièce comme une charge contre l’engagement des fils d’outre-mer dans l’armée comme seul alternative qui s’offre à eux comme seule perspective de s’accomplir en société, c’est un peu cela que l’on comprend en creux, avec ce président qui veut des fils soldats qui s’engagent pour défendre la patrie ?

Je veux seulement poser le problème de nos jeunes et de leur désarrois et d’une absence de vrais propositions pour les aider à s’en sortir. J’interroge la militarisation, les fanatismes religieux les idées arrêtées, les certitudes, les stigmatisations. Et me semble-t-il aucune ne répond aux problèmes de la société actuelle. J’écris pour poser des questions, interroger les logiques pour montrer comment elles peuvent être vicieuses.

Une écriture de la déconstruction ?

Oui, parce que je me rends compte qu’on ne répond pas aux questions fondamentales. Et que les réponses ne sont pas à la hauteur. Prenez  Maria, personnage principal de la pièce, elle n’est pas aidée par sa famille, qui ne cherche pas à la comprendre après son viol, et sa grossesse, elle est jetée à la rue. On se rend compte que celui qui lui propose la religion est tout aussi vicelard. Je parle aussi du ridicule du sexe facile, de l’impasse politique du président Vonvon. Elle lui dit à un moment donné, « tu n’en voudras pas de ce fils », parce que son fils n’a pas vocation à devenir un soldat, et qu’il n’y a que les utopies qui nous aide à grandir. Elle démonte tout l’argumentation des nationalismes, des dictatures. Et que la vraie volonté est de considérer ces enfants comme des demi dieu. Que la patrie ne doit pas sérier ses propres enfants. L’interrogation principale commence dans la déconstruction de l’argumentaire militariste. Maria se révolte, elle cherche d’autres lumières qu’elle voit dans les yeux de son fils.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

Rencontre avec Sergio Grondin à propos de En attendant Dodo…

PROJECT-ILES:

Est-ce que vous pouvez nous parler de l’origine de ce spectacle ?

 

Sergio Grondin : La paternité, c’est en un mot ce qui m’a donné envie de me pencher sur ce genre que j’ignorais tellement, le jeune public. Moi qui ai toujours raconté des histoires dures et adultes, je me suis demandé et si j’avais quelque chose à lui raconter à ce petit bonhomme qui vient d’arriver dans ta vie. C’était pour moi comme une projection dans mes inquiétudes liées à la parentalité, et cette chose qu’on appelle l’amour inconditionnel. Mes deux précédents spectacles – Kok Batay et Les Chiens de Bucarest – traitaient de mon rapport au père, et puis je le suis devenu à mon tour et j’avais envie de m’interroger ma propre présence à la paternité. C’est un rapport tourmenté, mais heureux, difficile, mais poétique et plein d’espoir.

 

Pourquoi ce dispositif, le couple, l’enfant absent, la vidéo ?

Que cherchez-vous à raconter ? La présence absence, la nostalgie, la perte ?

S.G : Ce que je cherche à raconter, c’est avant tout le fait qu’on reste à tout jamais lié aux siens, à cette partie de nous, cet enfant, qui un jour décide de nous quitter. Ici les deux parents ne font qu’attendre ce fils qu’un drame éloigne inexorablement d’eux et l’écran, omniprésent, symbolise ce manque cette attache, cette connexion, ce réseautage, ce lien froid et nécessaire. L’écran est, comme dans nos vies, allumé en permanence, et dans sa rémanence se lisent nos angoisses.

Que veut dire la musique dans cette pièce?

S.G : La musique est très présente dans mon travail, ici elle est le lien à l’enfance, à l’imaginaire détraqué des parents, comme une entêtante berceuse dont ils ont du mal à se défaire;

Un mot sur les comédiens, c’est qui ce père? Son histoire à ce comédien musicien? C’est votre première collaboration?

S.G : J’ai rencontré Éric, un peu par hasard, au fil de mes pérégrinations artistiques, le courant est très vite passé. C’est un touche-à-tout, à la fois comédien, musicien, chanteur, show man. On a eu très vite envie de collaborer, de monter quelque chose en commun, et puis je n’ai jamais eu assez de temps disponible. Quand l’envie de ce spectacle est née, c’était une évidence, il fallait quelqu’un qui soit dans à la fois dans l’innocence et dans l’espièglerie, et finalement d’assez indolent, le personnage du père c’était tout à fait lui.

Parlez-nous de cette mère, pourquoi l’avoir imaginé en short comme ça, une mère rock & roll, un peu susceptible, touchante, aimante.

S.G : Je voulais à tout prix éviter le cliché des parents au look un peu suranné, le thème de la pièce est rock’n’roll, il fallait qu’un des deux parents le soit aussi, un peu excentrique, décalé. La mère devait porter ça, l’énergie enlevée au père, la folie du couple. Lucie, la comédienne, est naturellement remplie de cette énergie, il a plutôt fallu la canaliser, équilibrer son côté brut par de la tendresse.

C’est la première fois que vous le montrez ce spectacle?

S.G : Il a déjà été joué, à la Réunion, peu de fois, il commence tout juste son existence, c’est une bonne étape que de passer par la case Avignon, cela permettra, j’espère, à notre Dodo de prendre son envol.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

Césaire admirablement interprété par le Burkinabé Etienne Minoungou à Avignon

Cahier d'un retour au pays natal l photo Adrian Zapico & Carmine Penna

La scène s’ouvre sur un homme dormant sous une couverture usée rose. Et c’est d’abord une voix grave qui vous saisi. Celle du comédien Burkina bé, Etienne Minoungou :

Au bout du petit, cette ville étalée…

On entre en plein conte.

L’homme-poète est habillé de costume orange, d’un pull gris et d’un tee-shirt rouge vert et jaune, les couleurs du Burkina (couleurs panafricains), comme un clin d’oeil à l’Histoire en marche. Tout est suggéré chez Minoungou, l’élégance d’un comédien en pleine maîtrise de son art.

Quand il se met debout, c’est une masse d’homme, avec des bras larges, une tignasse d’où ruisselle de petites perlées translucides.

Devant lui un parterre de sable blanc. Il est pieds nus, il occupe l’espace, se rapproche du public, le prend à témoin, nous sommes en pleine conversation. D’un coup le texte du Cahier résonne encore plus fort, devient encore plus évidente, accessible, à la fois lucide, sans concessions, parfois ironique et tendre, surtout quand le comédien confie son écharpe rouge à une spectatrice au premier rang, en l’invitant d’une voix calme :

Embrassez-moi, embrassez-moi, sans crainte.

Le geste n’aura pas lieu, mais on lit toute la tendresse dans les yeux.

Le dispositif du spectacle, c’est aussi un baraquement de bric et de broc, au pied duquel, le comédien fouille dans un baluchon, d’où il tire tout un tas de choses tout en effectuant le parcours du texte.

Cahier d'un retour au pays natal l photo Adrian Zapico & Carmine Penna

Sur un réchaud, il fait bouillir ce qui s’apparente à du thé ou du café. Surprise, il va en offrir à quelques spectateurs (spectatrices) chanceux(ses). Comme pour souligner toute la générosité du Cahier, de Césaire.

Je serais la bouche, de ceux qui n’ont point de bouche.

On rit jaune aussi, parce que Césaire a l’art de l’autodérision, surtout quand le comédien singe le Nègre dont parle le Cahier. Ce nègre d’une laideur affligeante croisé dans le métro.

L’interprétation du Cahier par Etienne Minoungou est très convaincante, car elle souligne la grande tendresse de Césaire dans ce texte volcanique. Et puis, on ne peut s’empêcher de penser à l’actualité burkinabaise avec la chute de Compaoré, récemment devenu ivoirien, à l’abri de toute sanction, de toute justice.

Mais Etienne Minoungou n’a pas dit son dernier mot, il boxe dans la pièce M’mapelle Mohamed Ali de Dieudonné Niangouna, toujours au collège de la Salle dans le cadre du festival d’Avignon, pour celles et ceux qui passent par là cet été.

Santé, Etienne (du pays des hommes intègres).

Nassuf DJAILANI

 

  • Interprète(s) : Etienne Minoungou
  • Metteur en scène : Daniel Scahaise
  • Assistant à la mise en scène : François Ebouele
  • Régisseur : Rémy Brans
  • Chargée de diffusion : Claire Alex

En attendant…dodo, une pièce surprenante venue de La Réunion

C’est l’histoire absurde d’un enfant qui s’attache à un ami imaginaire, un dodo disparu il y a longtemps et dont il s’illusionne d’avoir ressuscité. Le spectacle démarre par une silhouette d’un enfant courant sur une plage, s’ensuit une petite ballade comptine interprétée par un couple enlacé. L’homme est dans un fauteuil roulant lové dans les bras d’une femme qui chante avec lui. Le dispositif est sobre, un écran, deux micros, une guitare amplifiée. Nous sommes dans une pièce musicale et le couple évoque des souvenirs de Gustave, leur enfant qui a du se rendre chez un pédopsychiatre, à cause de sa passion des dodos.

On assiste à ce qui s’apparente à une scène de ménage, entrecoupé de chansons drôle qui font beaucoup rire la salle.

dodo

La pièce nous perd un peu quand la femme évoque la guerre, une guerre nucléaire entre les Etats-Unis et La Réunion. Mais on se rend vite bien compte de l’absurdité recherchée pour nous faire oublier Gustave, pour mieux y revenir.

Se pose la question de l’objectif recherché ? Est-ce une pièce avec un message sur l’écologie, le bien être animal, une façon de sensibiliser sur les oiseaux, par l’artifice du dodo, totalement disparu mais dont le souvenir est si présent dans l’océan indien, à La Réunion, mais surtout à l’île Maurice?

En tous cas, à l’issue du spectacle, on se rend compte que l’on a passé un bon moment, et que c’était peut-être là l’intention.

 

 

Théâtre en famille – Île de La Réunion

Direction artistique, accompagnement à l’écriture Sergio Grondin

Auteurs Eric Lauret, Lucie Le Renard, Sergio Grondin

 

Avec Eric Lauret, Lucie Le Renard

 

Compagnie Karanbolaz

Soutiens  DAC OI, Ministère de la Culture et de la communication, Région Réunion, Lespas Leconte de Lisle (Saint-Paul), Spédidam

Durée 50 minutes

Tarifs 16 € / 11 €

Rencontre avec Soumette Ahmed, poète dans Les dits du bout de l’île

« Les débuts sont toujours des moments de rodage du spectacle. Car c’est un travail toujours en cours. Après il y a aussi la pression du tractage, car ayant vécu plusieurs fois le festival, je sais d’expérience qu’il ne faut jamais cesser de tracter. Je le fais partout et tout le temps, dans la rue, dans l’ascenseur récemment, j’ai filé des tracts à des gens croisés en prenant le temps de l’échange, trouver le message pour convaincre, car il faut plaire. Professionnel jusqu’au bout, Soumette Ahmed est un comédien énergique. Il est égal à la scène comme à la ville, bonhomme, gaie, riant aux éclats, capable de moments de silences méditatives. Il circule à vélo grâce à la force de ses grandes jambes.

A la scène dans le beau théâtre de la chapelle du verbe incarné (Rue des Lices), on le retrouve au début du spectacle avec sa valise. Il incarne le rôle du poète qui revient. Le poète qui revient dans « ce pays-non pays de mes songes » pour retrouver les siens. Sur place, il a cette impression « d’étrangeté », comme si les gens voulaient lui cacher leur état, leur mal être, ce qu’ils sont devenus, après tant d’années d’absence. « Le festival d’Avignon est toujours très sportif, très intense, tant sur le plan physique que mental, car en plus de la distribution des tracts, il y a un gros travail de mémorisation du texte qui n’est pas facile. Nous avons à faire à un texte difficile, mais qui m’intéresse parce qu’il me parle de ma réalité. Ce texte qui à l’origine n’est pas un texte pour le théâtre mais avec lequel le metteur en scène a fait un travail de dramaturgie, exige beaucoup de nous. Après les tractages toute la journée, on fait des italiennes, ensuite nous avons 5 minutes d’échauffement avant d’entrer en scène. Il y a aussi un gros travail d’écoute. Heureusement, il y a une grande complicité entre nous, nous nous connaissons bien. »

Soumette Ahmed n’est pas seul en scène, il y a d’abord l’excellent joueur de dzendze Mwégné Mmadi, originaire de l’île de Mohéli, qui propose un bel accompagnement aux comédiens. Il propose tantôt des ballades, tantôt des sonorités plus envoûtantes, qui font écho aux rythmes variés de l’archipel des Comores. Il a parfois des accès de colères contre le personnage de Alexandre Hazali Nassime, qui incarne le rôle du frère jumeaux du poète. Celui qui contrarie le musicien, qui symbolise le rôle du sage. Ce personnage diseur de vérité, sans prendre des détours. On apprend qu’il a choisi de faire sa vie sur place très tôt, car c’est la seule façon pour lui d’être heureux, contrairement à son frère qui erre. Un comédien qui propose un jeu tout en justesse, avec des acrobaties qui donnent du rythme au spectacle, à la fois calme pour entendre le texte, parfois accéléré quand le jeu s’emballe et que la tension est forte. La mère du poète, interprétée par Dalfine Ahamadi a un jeu très juste, elle est bouleversante dans ce rôle mais aussi dans le rôle de la fille qui se fait appeler Marie.

Il y a également un décor très bien pensé, un banc, un tabouret, un tapis au motif rouge latérite, un cadre qui fait penser à une porte-fenêtre par lequel d’ailleurs, les comédiens rentrent et sortent, un décor mobile tout en légèreté, subtilité.

Est-ce que vous avez un rôle difficile, plus difficile que les autres comédiens ?

« Non, il n’y a pas de rôle plus difficile que d’autre. Je joue le rôle du poète, et c’est un rôle que j’ai appris à aimer, même si je dois beaucoup me donner, trouver un équilibre avec les autres comédiens. Après la question, c’est comment servir ce texte. Il se trouve que je connais un peu les textes de l’auteur, et je suis tombé amoureux d’une langue. Même si c’est vrai ce texte est complexe, avec des mots que j’ai dû mal à dire. Je me suis toujours demandé pourquoi il n’utilise pas des mots simples, mais finalement ça marche bien. Mon dernier spectacle, c’était également un texte d’un poète, Tarkos. »

 

Et comment se passe la relation entre vous comédiens ?

On est dans un rapport de grande confiance, s’il n’y avait pas cela, je ne crois pas qu’on aurait pu aller au bout de ce projet. On défend quelque chose de commun. Il y a un lien d’amitié, on se supporte et on se porte. On s’est engueulé parfois, mais c’est comme cela qu’on avance, en sachant ce qui va et ce qui ne va pas. Il faut que chacun prenne soin de l’autre, avec une bonne hygiène de vie et partager les tâches. Un mois de festival avec plus de 20 dates, c’est beaucoup, donc il faut tenir le rythme.

La rédaction

Les dits du bout de l’île », c’est tous les soirs à 19h45 au théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné (21 G, rue des Lices) –  Réservation au 04 90 14 07 49

http://www.verbeincarne.fr