Kaaro, un mariage heureux entre danse mahoraise et danse contemporaine à Avignon

La scène est intimiste, elle baigne dans des lumières chaudes. La pièce Kaaro, démarre avec une silhouette bleue derrière une corde à linge. Une femme suspend délicatement des tee-shirts bariolés. L’installation traverse toute la scène proposant deux espaces, deux mondes. Monte une berceuse qui prie à l’enfant de s’apaiser, pour mieux recevoir peut-être.

Manguina zaza

manguiney

Manguina zaza

Manguina

Derrière les linges qui font rideau, d’un geste lent, Maud Marquet empoigne une bassine blanche zébrée de ton rouge. On pense à ces femmes mahoraises qui tiennent la maison, le foyer, avec des gestes qui ont des résonances dans la danse contemporaine. Normale, toute la substance de la pièce est tirée de trois mois de résidences où chorégraphes, scénographes et danseurs se sont immergés dans les villages de Mayotte pour tendre l’oreille, avec les yeux grands ouverts pour observer, se nourrir. « Nous voulions être en totale fidélité avec le réel de Mayotte, avec une question centrale, comment mêler danse traditionnelle et danse contemporaine », explique Annabelle Locks, costumière dans le projet Kaaro. « Sur place on a pris beaucoup de photos, enregistré pleins de sons des chansons, filmés les danses pour restituer tout cela dans le spectacle » ajoute Maud Marquet (chorégraphe et danseuse).

Il y a cette scène très belle de corps emmêlés avec les deux danseurs (Jeff Ridjali et Damien Guillemin) qui sont pris dans ce qui s’apparente à un enroulement de vague, avec au milieu une danseuse longiligne, prise à la fois en étau, mais se libérant pour mieux revenir. La figure est belle, les couleurs des vêtements sont en contrastes avec les corps blanc et noir, emmêlés, métissés. « Cette scène est née d’une photo prise sur une plage de Mayotte, j’ai été saisie par cette image très forte des jeunes enfants qui se donnaient la main en tournant sur sur eux même, tous ces mouvements m’intéressait beaucoup dans notre travail de recherche », poursuit Maud Marquet.

« Sans que cela soit péjoratif, nous avons été très intéressés par une certaine forme de nonchalance dans l’île, des moments de lassitudes qui font sens pour nous dans la danse. Le langage des corps est très fort. On a beaucoup observé les Mama Shingo à Bandrélé, elles ont pleins de postures nonchalantes qui nous ont beaucoup parlé » ajoute la chorégraphe.

Sur la scénographie, « j’ai très vite voulue reproduire ces scènes de linges suspendus dans les cours, avec une profusion de couleurs, c’est les premières images qui m’ont marquées en arrivant, avec les visages, l’expression des visages. »On a acheté ces tee-shirt à des vendeurs à la sauvette et nous les avons teint avec la terre de l’île. Nous avons d’abord pensé le faire avec du Mdjenguey foure mais on n’a pas pu en trouver, on a même passé une annonce à la radio, sans succès.

« Ce travail c’est la recherche sur les identités françaises en nous intéressant dans ce projet à comment les gens vivent à Mayotte. »

Dans la pièce on oscille entre le Daïra, le Débah, le Maganda, le Chakacha, autant de richesses que « l’on voulait mêler à notre pratique actuelle, pour voir comment tout cela s’articule ». En jouant à Mayotte, on a été attentive aux réactions des mahorais.  » On  a été saisi par la manière dont les gens portent les charges, des postures qui poussent la charge vers le haut qui fait mouvoir leur corps (contrairement à ici en Europe, les charges nous tirent vers le bas). Des postures, des démarches qui donnent des scènes très belles pour la danse, nous nous en sommes beaucoup nourris », constate Annabelle et Maud.  « Nous étrangers, on y a vu des gens qui se tiennent, la posture des corps dit beaucoup sur l’état des gens, sur la manière de se comporter, sur la manière de marcher ». « Quand on a présenté le spectacle sur l’île, certains nous remerciaient d’avoir intégré leur danse dans le spectacle, d’autres des plus jeunes notamment qui ne reconnaissaient pas les jeux des échasses, avec cette scène montrant Jeff Ridjali, marchant sur des noix de cocos reliés par une corde, avec ce son sourd au contact du sol. Signe peut-être des traditions qui se perdent ». Des échasses qui étaient utilitaires autrefois à Mayotte, quand les gens n’avaient pas de moyens d’acheter des chaussures, ils s’en servaient pour éviter de marcher dans la boue, après s’être lavés les pieds avant d’aller au lit, plus tard, c’est devenu un jeu d’enfants, avant de complètement disparaître aujourd’hui », complète le chorégraphe Jeff Ridjali.

« A Mayotte, nous nous sommes rendus compte du rapport très fort qu’ont les gens par rapport à la terre, au territoire, ça nous a totalement bouleversé, car ici en Europe, en occident on a tendance à considérer que tout ce qui est terrestre est bas. Cette résidence à Mayotte nous a complètement émerveillés, transformés, enrichie humainement », confie Annabelle Locks.

Dans Kaaro, on danse jusqu’à l’épuisement, on chante aussi, on psalmodie. « A chaque représentation j’en sors légère, comme vidée, c’est une forme d’exorcisme » confie Maud Marquet.

Kaaro, créé à Mayotte, a été d’abord montré dans l’île, avant de venir à Avignon, d’autres tournées sont d’ores et déjà prévus.

Une très très belle proposition de Mayotte au contact du monde.

Nassuf DJAILANI

 

Cie En Lacets : Compagnie de danse Rémoise qui produit et diffuse des spectacles où s’entremêlent les formes et les fonds artistiques.

Cie Jeff Ridjali

« KAARO est une création réunissant 2 hommes et 1 femme, élaborée sur l’île de Mayotte et sur l’Hexagone pendant 2 ans. Il s’agit d’un travail d’écriture contemporaine dont les sources d’inspiration sont autant les danses et musiques ancestrales que l’étude du geste au quotidien, un travail pour se nourrir des différences,  voyager dans la culture de l’autre et l’enrichir. KAARO c’est la volonté de rendre compte de manière poétique d’observations sur le terrain, la rencontre entre ce que l’on imagine trouver à Mayotte et ce que l’on y trouve vraiment, le fantasme d’un ailleurs et la réalité du lieu. KAARO c’est un pas vers l’autre, où chacun est clé de voûte, c’est le doigt pointé vers l’interdépendance réelle et nécessaire entre deux cultures pour qu’elles s’épanouissent, pour comprendre d’où l’on vient et pour savoir où l’on va, pas à pas.

Ce trio tout en finesse est issu d’une rencontre à fleur de peau entre des artistes de Reims et de Mayotte. De nombreuses résidences croisées à Mayotte et en Métropole ont permis de confronter des vécus, des savoirs, des pratiques, des cultures différentes pour trouver un « geste » commun.  De cette expérience a surgi KAARO, ce pas l’un vers l’autre, ce geste qui rapproche pour infléchir notre regard sur des cultures ancestrales. De et avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin. »

 

 

 

Au centre du très beau projet Kaaro, Jeff Ridjali, chorégraphe et danseur mahorais se produit avec ses amis de la compagnie Rémoise En Lacets dans le OFF du festival d’Avignon.

Rencontre.

« Ce projet KAARO est très important pour moi, car avec tout le travail du collectage de nos danses, ça permet aux jeunes mahorais d’avoir des grilles de lecture des danses mahoraises au contact des autres. Pour moi, la danse doit permettre de s’éveiller à cette culture. Sans s’enfermer dans le folklore. Cela dit, toutes ces danses d’origine bantu pour la plupart, comme le chakacha, ou encore le Biyaya enrichissent la danse contemporaine. des danses qui se dansent en cercle, moi je l’ai déployé dans l’espace. Par les danses on voit que l’esclavage a existé chez nous. Ce sont des danses à trois temps, sur des rythmes ternaires qui peuvent parfois basculer en binaire par rapport aux frappes au sol (je pense au chakacha par exemple : une danse de frappe au sol avec des onomatopées pour intimider l’ennemi. Ce sont des danses d’attaque). Dans ce projet, nous l’avons artistique, avec des sauts, des chutes, on l’a rendu encore plus intéressante, avec de l’extrapolation. On voit jusqu’où ces danses pouvaient aller, elle est devenue très kinesthésique. Les danses mahoraises sont des danses très passives, et on les a rendu très physique. Je pense par exemple au Mbadziyo, une danse très lente comme dans le débah, le Moulidi, le Shengué) une danse très noble, une danse de port de tête, d’inclinaison de tête, très flottante, qui donne une sensation de flottement. Un mouvement emmène un autre. Une danse qui part de l’intérieur de nous avant de se déployer. En même temps, je ne voulais pas que la pièce donne quelque chose de trop lourd, je voulais une pièce joyeuse. On a fait une synthèse de toutes les danses. En 50 minutes, on ne pouvait pas revisiter tout le répertoire. J’ai une formation en danse contemporaine, et c’est durant mon apprentissage et recherche aux Etats-unis que j’ai pris conscience de ma quête identitaire. Le retour à Mayotte a permis de déformer de ma formation en danse contemporaine et d’enrichir mes recherches dans la façon de mouvoir le corps. On a une grande culture liée à l’esclavage, au brassage des peuples (swahili, bantu, chirazienne, ou encore avec le Yemen), ça se traduit aussi dans la langue. Le langage des corps permet aux mahorais de se reconnaître, de se comprendre, lors des danses collectives. Quand on accueille les gens, on les reçoit en chanson, en danse. C’est une richesse que l’on apporte aussi  la République. On est issue d’une culture animiste, populaire, religieuse qui est très riche. C’est important de montrer cette richesse par le biais de la création contemporaine. Ce que je recherche c’est que les gens connaissent mieux Mayotte, il y a tellement de mélanges. Et le fait d’avoir eu une formation en danse contemporaine, ça m’a permis de décortiquer, ce me permet de créer une continuité, pour transmettre, et pour ce faire, il faut créer une pédagogie. Parce que nos danses doivent être développées dans des centres chorégraphiques, pour les protéger, les faire vivre, les faire évoluer aussi. Sinon, nous sommes foutus, il faut des lieux dignes de ce nom, des lieux de recherches pour que les Mahorais se réapproprient leur culture ».

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Danse – Mayotte / France

 

Conception / Mise en scène / Chorégraphie Maud Marquet et Jeff Ridjali

Technique / Lumières  Laura Robinet

Scénographie / Costumes  Annabelle Locks

Musique  Marine Bailleul

 

Avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin,

 

Compagnie En Lacets et Compagnie Jeff Ridjali

Coproduction Laboratoire Chorégraphique de Reims
Soutiens Ministère de l’Outre Mer et le Ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Alsace Champagne Ardenne Lorraine, DAC Mayotte, la Région Grand Est, Conseil départemental de la Marne et la Ville de Reims
Résidences  Bergerie de Soffin, Nouveau Relax de Chaumont, Manufacture d’Aurillac, Resi(danse de Mayotte, L’Echangeur CDC – Hauts de France

Durée : 50 minutes

Tarif : 17 € / 12 €

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