Tropique de la violence, de Nathacha Appanah : « C’est un roman de l’humanité et des inhumanités. »

Tropique de la violence, le dernier roman de la romancière mauricienne Nathacha Appanah doit paraître dans la collection blanche chez Gallimard, le 25 août 2016. Nous l’avons lu et apprécié, nous partageons avec vous un entretien avec l’auteure de ce roman d’une violence inouïe, et d’une infinie tendresse. Nous sommes à Mayotte, le roman s’ouvre sur le récit de Marie, une jeune infirmière en mal d’enfants, elle est quitté par son chéri, Chamsudine qui en épouse une autre (jusque-là on peut se dire bon so-what?). Mais très vite s’enclenche une histoire poignante, autour de cette jeune femme qui se retrouve avec ce nourrisson inattendu, abandonné à qui elle va donner de l’amour. Une attention, un amour qui n’auront pas suffi pour que le jeune homme s’épanouisse et s’accomplisse dans un cadre privilégié. Nous sommes dans une île volcan ou des adolescents sont laissés pour compte, abandonnés à eux-mêmes, des enfants que plus personne ne regarde et que Moïse va rencontrer pour ne plus les quitter. Tropique de la violence, est un roman vertigineux, un roman chorale, dans lequel oscille plusieurs voix, celle de Marie, Moïse, Bruce, Stéphane, Olivier et tant d’autres. Ce sont des cris, des murmures, des rires, et beaucoup de rage contre un monde de laideur. Un roman à ne rater sous aucun prétexte, car il est d’une actualité brûlante. D’une grande poésie. Par l’auteure du Dernier Frère (éditions de l’Olivier).

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.

Dans son second roman, Blue Bay Palace, elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste.

Elle a également publié l’année dernière un roman intitulé En attendant demain, chez Gallimard.

En 2007, elle reçoit le prix du roman Fnac pour « Le dernier frère ».

Rencontre.

PROJECT-îles : Un mot sur la genèse de votre roman, d’où vous vient cette histoire ? Vous êtes écrivain (e) mauricienne, comment en êtes-vous arrivée à cette histoire de trajectoires rompues que vous peignez dans Tropique de la violence ?

Nathacha Appanah : J’ai vécu à Mayotte de 2008 à 2010 et j’avais été frappée par le nombre d’enfants dans les rues. Ils n’étaient pas abandonnés, ils ne faisaient pas la manche, ils jouaient joyeusement à tous les coins de rues, certains allaient même de temps en temps à l’école et le soir, ils trouvaient un toit. A ces moments-là, Mayotte pouvait faire l’effet d’une île aux enfants mais c’était un leurre. Beaucoup de ces enfants étaient seuls. Leurs parents avaient été reconduits à la frontière et les avaient laissés à Mayotte, pensant leur offrir de meilleures perspectives d’avenir, et dans l’espoir de revenir aussi. Je me demandais – et je n’étais pas la seule à me poser ces questions-là – ce que ces petits allaient devenir plus tard ? Que faire s’il n’y a plus personne pour les nourrir ? Comment les protéger ? Que deviendront-ils à l’adolescence ? Pendant des années, j’ai cherché à raconter leur histoire et il m’a fallu cinq ans pour me débarrasser de tous les faux semblants, des détours et du maquillage langagier pour enfin trouver les voix justes et sincères afin d’incarner Marie, Moïse, Bruce, Olivier et Stéphane.

PROJECT-îles : Pourquoi ce choix des récits alternés entre les protagonistes, comme si chacun portait son récit, comme si tout le roman consistait à revenir sur une histoire déjà vécu, sur une histoire déjà terminée, alors qu’elle est là à l’œuvre, comme un volcan intranquille ?

 

Nathacha Appanah : Evidemment, il y a eu plusieurs versions de ce qui est aujourd’hui ce roman. A chaque fois, quelque chose manquait ou plus précisément, j’avais l’impression de ne pas être au cœur de ce que je voulais raconter. Ce n’est qu’avec les voix de Marie, de Bruce, de Moïse, de Stéphane et d’Olivier que j’ai été au plus proche de ce que je crois être juste. Ces voix différentes et qui se répondent sont également une façon pour moi de contrecarrer la linéarité des récits/romans sur nos pays, comme si l’éloignement géographique impliquait une voix seule, une façon unique de voir les choses… Je voulais éviter cela.

PROJECT- îles : La part de l’enquête a constitué une part importante dans l’écriture du roman, avant même l’écriture du roman ? On se rend compte en vous lisant que vous avez le sens du détail, que ce sont des scènes vécues à quelques exceptions près… On pense à la maison de Marie, à son rapport à Moïse, ce fils adoptif. La scène de la mère biologique à l’hôpital de Mamoudzou quand cette dernière abandonne son enfant à l’infirmière est déchirante de vérité…

 

Nathacha Appanah : Enquête n’est pas le mot juste, dans mon cas. Je suis retournée à Mayotte l’année dernière en effet mais, j’ai vécu dans l’île deux ans. Ce n’était pas un travail journalistique. J’étais là, tout simplement. Je voulais comprendre, je voulais saisir une essence, un sens ou un non-sens, je voulais écouter ceux qui voulaient bien me parler. Certains l’ont fait, d’autres non. Je tenais à ma fiction qui pour moi a un pouvoir évocateur très puissant ; je ne voulais pas faire du reportage.

PROJECT-îles : La façon dont vous donnez à voir les blessures intérieures est très belle, vos personnages sont des gens cassés, éprouvés par la vie. Ce qui les rend encore plus vraisemblables, encore plus humains, quel a été le projet ? Montrer à quel point les souffrances sont immenses ? Le trop plein ?

Nathacha Appanah : Non, je n’ai pas écrit le roman sous l’angle de la souffrance.

PROJECT-îles : Est-ce qu’on peut dire que vous êtes une écrivain(e) du sensible ? Tout le récit de Marie, de Moïse, de Bruce Ismaël, de Stéphane, tendent à le dire, à le faire croire…

Nathacha Appanah : Je ne peux, moi-même, commenter mon travail, mais cela voudrait dire qu’il y a des écrivains du non-sensible ?

PROJECT-îles : Pourquoi ce titre : Tropique de la violence ? Est-ce que ça a été le titre initial ?

Nathacha Appanah : Oui.

PROJECT-îles : On aurait pu penser à Par la mer il est venu, par la mer il s’en est allé. C’est un peu ça le récit résumé à l’excès ? (Ce personnage enfant, préado, appelé pudiquement enfant des rues, arrive bébé, comme une momie dans les bras de sa mère à bord d’un kwassa, il se retrouve entre les mains d’une infirmière en mal d’enfant, qui lui offre une enfance heureuse auprès d’une mère aimante et qui bascule dans une violence apocalyptique à cause de ses mauvaises fréquentations qui le font douter de ce qu’il est, de ce à quoi il aspire, c’est un peu une métaphore  de l’île qui ne parvient pas à digérer cette histoire qui la lie à La France, et qui bascule, c’est faux de faire ce parallèle et de résumer les choses comme cela ?)

 

Nathacha Appanah : Ce n’est pas mon point de vue, en tout cas.

PROJECT-îles : Ce roman est à la fois d’une infinie violence, mais aussi d’une tendresse infinie, vous écrivez au tout début, que vous, dans la voix du narrateur, avez aimé l’île : « J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer, après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel » p.16,

Plus loin quand vous parlez de la main douce du pompier sur la balafre de Moïse, une attention qui bouleverse l’enfant monstre, une attention qui le ramène à son humanité. Autant d’éléments qui nous font osciller entre ces deux sentiments…

Nathacha Appanah : C’est un roman de l’humanité et des inhumanités.

PROJECT-îles : Tropique de la violence, n’est pas manichéen, mais en même temps, on ne peut pas s’empêcher de lire en creux une critique subtile de l’échec des hommes à faire société, de l’immense défaite des hommes face à l’homme, comme dirait Kertèz. On dirait que face à une explosion en marche, personne ne prend la mesure de la gravité des choses (on le ressent dans les réflexions d’Olivier, le policier). Personne ne regarde ces enfants dans les yeux en leur ouvrant les cœurs pour leur donner une perspective, un avenir heureux, vous êtes d’accord avec cela ?

Nathacha Appanah : Je sens qu’il y a une impossibilité parfois à dire les marges. C’est compliqué de prendre mesure de la marche du monde qui est inéluctable et terrifiante et qui rend encore plus pauvres les pauvres et encore plus désespérés les désespérés.

PROJECT-îles : En vous lisant, on se demande aussi si ce n’est pas une critique contre la démographie galopante. D’ailleurs vous posez la question : est-ce que ces enfants sont réellement désirés ?

 

Nathacha Appanah : Oh non loin de moi cette idée. C’est une fiction je vous le rappelle et c’est Marie qui dit cela, Marie qui est lestée de son histoire personnelle.

PROJECT-îles : Pourquoi appeler ce quartier volcan de la banlieue de Mamoudzou, par le triste nom de Gaza ? Pourquoi cette analogie ? Y a-t-il là comme une communauté de destin dans le malheur ? Est-ce un clin d’œil à l’Histoire, comme pour mettre en lumière cette misère cachée, à l’abri des regards des touristes ?

Nathacha Appanah : Ce quartier existe, je ne l’ai pas inventé.

PROJECT-îles : Qu’est-ce que vous aviez voulu faire avec le portrait de Stéphane ? C’est un personnage qui met très mal à l’aise parce qu’il dit certaines vérités sur ces Français blancs résidant dans l’île, qui vivent parfois, pour certains en vase clos, barricadés, comme insensibles à la misère des gens (ou tout simplement voulant protéger leur quant à soi). Bien sûr le personnage de Stéphane est le contre portrait de ces Français, il vit à Combani, mais il est engagé auprès de ces enfants, un engagement, une proximité, qu’il paye cher, et qui le fera partir de l’île d’ailleurs. Stéphane est aussi un personnage attachant, parce qu’il est quasiment le seul à comprendre les tourments de Moïse, et qui l’aide vraiment avec Dédé…

Nathacha Appanah : Je crois que vous répondez vous-même à la question.

PROJECT-îles : Dans ce roman, vous parlez également de la sexualité, de ces enfants déjà très matures, qui ont parfois une réflexion très lucides sur la vie de couple (vous parlez quelque part de l’attention que les hommes doivent porter aux femmes). Et puis vous donnez à voir des enfants « qui baisent avec rage » comme pour moins étouffer. Comment expliquez-vous cette précocité ? Cette maturité ?

 

Nathacha Appanah : Ces enfants sont victimes de la drogue, de la précarité, de la mondialisation sélective : ils ont les clips, les vêtements de marques, les films pornographiques mais ils n’ont pas d’accès à l’éducation, ils n’ont pas accès à la culture et surtout, ils ont l’échec en héritage.

 

PROJECT-îles : Il y a malgré tout, quelques approximations sur les noms mahorais, mais l’intention y est. La façon dont vous décrivez les hommes mahorais, dans leur rapport aux femmes est très surprenante (volages, menteurs, libidineux). Pourquoi ce portrait sans concessions ?

Nathacha Appanah : Je vous trouve sévère avec les approximations et vous m’interrogez comme si je ne connaissais pas l’île, comme si je n’étais pas légitime à parler d’un pays dans lequel je ne suis pas née. N’est-ce pas là le propre de l’écrivain de fiction, incarner un autre, donner voix à un autre ?

PROJECT-îles : Vous êtes tout à fait légitime de parler de l’île, nous ne vous faisons pas ce procès, vous y avez vécu, vous avez tout à fait le droit de penser cela.

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PROJECT-îles : C’est quoi ce livre L’enfant et la rivière qui traverse ce roman ?

Nathacha Appanah : C’est un roman d’Henri Bosco qui est un magnifique texte sur l’enfance et les pays qu’on choisit.

PROJECT-îles : Dans le roman, la violence est omniprésente : elle est subie, elle est le fruit de l’île. Les personnages semblent des victimes, ne maitrisent rien, comme des personnages tragiques. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Comment doit-on comprendre cette dimension tragique du roman ?

 

Nathacha Appanah : Mais la violence est omniprésente aujourd’hui et pas qu’à Mayotte. Nous sommes gorgés de violence, nous nous transformons en une espèce vivante qui tue ses semblables n’est-ce pas.

PROJECT-îles : N’avez-vous pas peur en faisant le choix de Mayotte, du thème de l’immigration illégale à Mayotte, d’être accusée de… (je ne trouve pas les termes adéquats), de prendre partie?

Nathacha Appanah : Non.

PROJECT-îles : Finalement, écrire sur un espace qui ne nous est pas familier est un vrai défi : éviter, lutter contre les lieux communs, l’exotisme. Pensez-vous y avoir échappé ?

Nathacha Appanah : C’est encore au lecteur de décider mais encore une fois, vous me faites comprendre que cette espace ne m’est pas familier…

 

PROJECT-îles : En somme, dans ce pays empreint de violence, la relation n’est pas possible ? Les personnages ne parviennent pas à faire relation. Toutes les relations semblent se défaire. Comment expliquez-vous cela ?

Nathacha Appanah : Je ne suis pas d’accord, il y a beaucoup de tendresse entre les protagonistes et même par delà la mort…

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI et Soidiki ASSIBATU

 

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Un Visa pour le romancier Ali Zamir

Quelques soient les motivations du Consulat d’Anjouan (service de l’ambassade de France à Moroni (Union des Comores) à ne pas délivrer de visa au romancier Ali Zamir, il est inadmissible que dans cet archipel des livres des frontières puissent empêcher les artistes d’aller et venir. Le refus d’accorder un visa à l’écrivain Zamir doit vite être levé, c’est un appel ici au Ministère de l’intérieur français, à la Ministre de la Culture, à la Présidence de La République française. Un visa doit être accordé à notre frère Ali Zamir, pour qu’il puisse rencontrer ses lecteurs, défendre son travail d’artiste.
Fraternité

 

 

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