Tropique de la violence : « ce pays […] poussière incandescente [où] il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase »

Tropique de la violence, le sixième roman de Nathacha Appanah, est une invitation à un « voyage en enfer ». Et, ici, l’enfer est un pays, une île où tout ne semble être que violence, comme l’annonce le titre du roman. Un « pays [qui] nous broie, ce pays [qui] fait de nous des êtres malfaisants, ce pays [qui] nous enferme entre ses tenailles ». C’est de Mayotte qu’il s’agit : « cette île française », « île oubliée ».

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Dans ce roman, Nathacha Appanah nous donne à lire un portrait de Mayotte, certes, bien loin des images de cartes postales et des appellations exotiques telles que « île aux parfums » ou « île au plus beau lagon du monde » mais elle ne nous a pas épargné certains clichés sur le Noir (« Chamsidine est large d’épaules et peut porter un homme adulte dans les bras sans grimacer. Quand il sourit, je dois respirer profondément par le ventre pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et je serre les jambes. Toutes les infirmières se sont un peu entichées du grand Noir qui vient d’une île appelée Mayotte. ») et certains lieux communs sur Mayotte, qui ne sont pas sans rappeler les célèbres classiques de la littérature coloniale, comme Au cœur des ténèbres de Conrad, qui ont comparé l’Afrique à l’enfer, aux ténèbres, à un lieu où la violence relève de l’irrationnel, inscrite dans les âmes. Mais l’auteure nous donne surtout à voir une Mayotte qui s’invite dans les colonnes de médias nationaux par ses escalades de violences, une Mayotte au vivre ensemble précaire, une Mayotte de l’immigration illégale, une Mayotte des enfants de rues, « une île de garçons sauvages ». En somme, un pays hanté par la violence et malade en quête de guérison : « Depuis que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d’on ne sait où, tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd’hui et nous hurler à la face jusqu’à ce qu’on devienne fou. Depuis le temps qu’on prédit la guerre ; qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages. […] Depuis le temps. C’est l’effet papillon qui nous pète à la gueule. »

Et Nathacha Appanah rappelle que, dans un tel contexte, marqué par la violence, il est des forces qui livrent, abandonnent la vie aux puissances de la mort/de la violence, et qui délient, rompent les liens entre les humains. En effet, des premières pages aux dernières, les relations entre les personnages se délient : Marie est délaissée par Chamsidine pour une Comorienne, Moise est abandonné par sa mère biologique parce qu’il est un enfant aux yeux bicolores, Bruce coupe le lien avec sa famille après que l’école lui ferme ses portes, Moise se sépare de Bruce et des autres enfants de Gaza. Et Mayotte, plus qu’un cadre du roman, semble un personnage à part entière. En effet, elle est présentée comme une figure qui exerce une certaine violence sur les personnages, jusqu’à les métamorphoser en des êtres débordant de violence, de colère et de désespoir. « Ce pays que je sens bouillir de rage », comme le dit l’un des personnages, est empreint de violences contagieuses. Et les premières victimes sont les plus vulnérables, les enfants, à l’instar de Moise et de Bruce.

C’est à travers cinq voix, juxtaposées, celle de Marie, celle de Moise, celle de Bruce, celle d’Olivier et celle de Stéphane que Nathacha Appanah souhaite « Caribu Mayotte ! » à son lecteur et c’est à travers ces cinq voix que celui-ci parcourt ce « Tropique de la violence ». Les cinq voix alternent, dialoguent, se répondent, et racontent « [leur] chemin commencé dans la violence », « dans ce pays […] poussière incandescente [où] il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. » Et dominent les voix des deux adolescents, Moise et Bruce, comme pour attirer notre attention sur « ce garçon-là (Moise), et, avec lui, tous les garçons et les filles nés comme lui, au mauvais endroit, au mauvais moment. » Ainsi, Tropique de la violence résonne comme un roman sur l’enfance dans « cette île [qui les] a transformé en chiens ». D’ailleurs, le duo-duel entre Moise et Bruce montre comment les deux personnages se métamorphosent en monstres et comment leur est née « l’envie de taper, de mordre, de rentrer dedans ». Ce duo-duel entre les deux adolescents nous apprend comment ils sont arrivés à connaître, à vivre « les nuits dehors,  les bagarres à mains nues, les courses à travers les bois, le feu d’un couteau ». Comme les autres enfants de Gaza, voire de Mayotte, ils sont, victimes des violences qui affectent l’île. Et Moise de le rappeler : « Je voudrais lui dire que je ne suis pas qu’un assassin, que j’ai été un garçon qui lisait des livres, qui écoutait de la musique, qui était un as du Lego. »

En filigrane de la violence omniprésente, en convoquant tout au long du roman le roman d’Henri Bosco, L’enfant et la rivière, un autre roman sur l’enfance, Nathacha Appanah soulève une question fondamentale : qu’est-ce qu’être enfant sous ce « Tropique de la violence »?

Cependant, il est dommage que, en associant la fiction à l’actualité brulante de Mayotte, le regard proposé ici sur la situation mahoraise semble réducteur : les violences qui affectent l’île et que subissent les personnages sont certes les conséquences d’une situation politique (Mayotte, le 101ème département français et les autres îles de l’archipel) et des problèmes socio-économiques. Mais elles sont également des violences d’une situation politique et socio-économique d’une société post-esclavagiste et postcoloniale, héritant des inégalités sociales, des catégorisations et des formes d’exclusion du passé. Ainsi, s’agissant des sociétés comoriennes, les catégories victimes d’hier ne sont pas complètement différentes des catégories victimes de la situation postcoloniale actuelle.

Soidiki Assibatu

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Littérature comorienne, littérature en éveil, littérature qui trace son chemin…

En cette rentrée littéraire, les critiques ne tarissent pas d’éloges pour Anguille sous roche du jeune romancier comorien, Ali Zamir, 27 ans. « Roman étourdissant et envoûtant, aussi ample que L’art de la joie de Goliarda Sapienza par la beauté de son héroïne et la force de sa langue, Anguille sous roche est un miracle littéraire », écrit Laurent Boscq, cité en quatrième de couverture du premier roman d’un ovni nommé Ali Zamir.

Une jeune littérature qui s’affirme, et qui témoigne d’une belle vitalité, malgré l’absence de circuit de diffusion. Deux maisons d’édition font malgré tout ce travail de passeur : la plus ancienne : Komedit (dirigée par le linguiste Mohamed Ahmed Chamanga) et les éditions Coelacanthe (pilotée par l’historien Mahmoud Ibrahime). Une littérature qui réserve à chaque fois de belles surprises, de beaux textes comme nous l’écrivions à propos d’un autre roman à ne pas rater, pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lus, Ghizza de Faïza Soulé Youssouf, publié dans la jeune maison d’édition comorienne, les éditions Coelacanthe.

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A noter également, un autre très beau roman de Oluren Fikr, La vie cet exil, paru aux éditions Komedit (critique sociale, une belle écriture pleine d’humour, sans concession).

Mohéli ou le destin conté de Djumbé Fatima, l’un des plus beaux texte du conteur et romancier Salim Hatubou, disparu trop tôt l’année dernière, est paru aux éditions Coelacanthe.

Le dramaturge et romancier Nassur Attoumani, avec son humour légendaire propose Tonton ! rends-moi ma virginité… aux éditions Orphie.

Thérapoésie, de Mbaé Soly Tahamida est un bel hommage au jeune Ibrahim Ali, assassiné à l’âge de 17 ans, à Marseille par des colleurs d’affiches du Front National en 1995.

Sans oublier : Je ne sais pas quoi faire de ma vie de Fatiha Radjabou aux éditions Présence Africaine.

Pour celles et ceux qui l’auraient raté, courrez vous procurer Nahariat, un recueil de nouvelles du romancier et poète Adjmaël Halidi, un très beau recueil de texte d’une grande violence sur la condition féminine et sur l’éducation aux Comores.

Il y a également ce très beau roman d’Abdou Salam Baco, Dans un cri silencieux, (paru en 1993, mais qui est d’une grande actualité) son meilleur roman, aux éditions L’Harmattan.

La poésie n’est pas en reste : avec Promesses d’aurores ce très beau texte de Kader Mourtadhoi, aux éditions L’Harmattan.

A noter la réédition de Testaments de transhumance de Saïndoune Ben Ali, un texte d’une grande lucidité sur la déliquescence d’un pays et d’un peuple, un texte d’une grande puissance qui marque la poésie comorienne.

Cette proposition de liste n’est bien évidemment pas exhaustive…