Revenir, un roman coup de poing signé Raharimanana

 

 

Roman intimiste, texte d’introspection pourrait-on dire en refermant ce roman si vivant, si beau, si violent aussi. Moins que les précédents à quelques détails près. L’écrivain narrateur fait d’ailleurs un vœu dans le cahier 3 de la page 38 qu’il « veut que la beauté domine son monde ». Et pourtant la paranoïa le guette dans cet exil qu’il s’apprête à quitter parce qu’il faut revenir, un jour ou l’autre au pays natal.

Sur la route du retour, les questions fusent dans son esprit. Que faire contre la pauvreté, contre la misère, contre la prédation des gens de pouvoir sans foi ni loi ? Que faire de sa présence au monde ?

« Hira a cette impression d’être au monde non pour dérouler le fil de sa propre vie mais pour démêler les mots d’enchevêtrement des fureurs et des mémoires. En les cisaillant. Sous le vide du temps. Sous les larmes du sens. » L’écriture semble le seul refuge.

(…) « Parfois, sous les larmes asséchées, trop souvent, il se tient debout, passif, faussement passif. Il sait qu’il a mis en route un destin. » Assis à une terrasse, fenêtres ouvertes, le personnage pense à une amie qui s’est défenestrée et qui vient d’être incinérée. Que faire face à l’absurdité du monde ? « Probablement que Hira fera ainsi également. Se disperser. Hors de l’île », confie le personnage. Qu’on se rassure, le roman se referme avec une promesse faite à l’épouse, à la mère des enfants « Et à jamais, je reste. A toi », parce qu’il faut « vivre », le mot revient plusieurs fois dans le roman. Car « l’amour est terre nomade où le regard enracine. C’est là son pays. En étendue d’amour. Dans ses yeux ».

Revenir est un magnifique roman de Jean-Luc Raharimanana sur l’enfance, celle du père et celle du fils. Ce texte interroge sur le rapport au père, sur le regard d’un enfant sur le couple fusionnel formé par ses parents. Un père, qui a subi une enfance difficile, orphelin à 3 ans, souffre-douleur de son oncle qui le laisse pour mort. Il prend la fuite et trouve refuge chez ses grands-parents. La frontière avec la mort est permanente. Ce destin d’enfant battu fortifie l’homme au lieu de le tuer. Les rencontres, la bienveillance d’un chef d’établissement lui éviteront le renvoi pour défaut de paiement de l’écolage. Ce père prénommé Venance a beaucoup de chance. Il hérite du nom d’un général polonais aux prises avec l’Allemagne nazie, car il naît dans les jours qui suivent l’attaque allemande contre la Pologne.

En pays malgache les signes de l’Histoire ne sont pas que des clins d’œil. Ce père éprouvé par les brutalités de l’enfance va se prendre en main. Il rencontre l’Amour sur une plage et va se construire à ses côtés. Car « la femme est la renaissance de l’homme », (p.347). Ce père deviendra grand lecteur et se constituera une bibliothèque impressionnante, qui fascine le fils. Une bibliothèque qu’il voudra sauver toute sa vie, comme une dette envers ce père qu’il admire tant. A côté du père, il y a aussi la présence de la mère protectrice, complice, tendre avec l’enfant, pudique, bienveillante. Alors que « le noir et le silence semblaient toujours des ogres dévorant le monde », la mère va encourager à écrire, en lui offrant des cahiers. Pourtant écrit-il, « Hira a la possibilité de vivre normalement (…) Mais non, il se tue à écrire » (p. 342).

Après plusieurs pérégrinations qui l’ont mené de la nouvelle au théâtre, en passant par le conte et le métier de comédien sur les planches, Raharimanana revient au roman de manière magistrale. Il a déjà écrit deux autres romans, Nour, 1947 et plus récemment Za dans lequel/lesquels on entrevoit déjà les prémices de Revenir.

Sur 375 pages, le romancier nous entraîne sur les routes de la vie, sur les traces d’un personnage prénommé Hira. Un personnage écrivain qui a reçu de la mère des cahiers pour écrire. Ce sera d’abord des poèmes. Un écrivain qui oublie de manger, comme si la faim nourrissait l’écriture. Un personnage qui ressemble à s’y méprendre à l’écrivain narrateur. Revenir, c’est aussi le roman d’une quête, celle des origines (malgaches, Karana, indiennes). Quête d’une mémoire, celle du grand-père trop tôt disparu et qui a légué ce qui deviendra le patronyme familial : Ramanana, qui donnera Raharimanana. D’origine indienne, ce grand-père propriétaire terrien, administrateur colonial était (chose moins connue), financier des nationalistes malgaches, en quête d’indépendance. Un mythe raconte même qu’il aurait fait la connaissance de celui qui deviendra, plus tard, Ho Chi Minh lors d’un voyage en Indochine. Mais la mémoire familiale est de fragments. Ne reste de cet illustre grand-père qu’une photographie jaunie. Il meurt très tôt à l’âge de 32 ans, d’empoisonnement ! Même si les versions diffèrent.

Ce roman est une manière de redonner vie à cette part biographique de cet ancêtre si nécessaire à la construction de l’enfant Hira devenu adulte. Revenir, est également la quête du père du narrateur torturé lors de la guerre civile survenue au moment de la conquête du pouvoir par Marc Ravalomanana contre Didier Ratsiraka. Ce père activiste, soucieux du respect du droit, opposé à la tentation centralisatrice du pouvoir à Tana au détriment des provinces, se retrouve arrêté par la milice pro-Ravalomanana à un barrage durant cette période trouble de l’Histoire malgache. Il avait le tort d’avoir une parole libre sur la tournure de la bataille pour le pouvoir entre ces deux hommes. Sa liberté de parole était interprétée comme une façon de se mettre en travers du chemin de Ravalomanana.

Revenir, c’est également l’œuvre d’un enfant blessé qui tente de réhabiliter l’honneur d’un père humilié. On apprend (P. 345) que son père est condamné à 2 ans de prison avec sursis, pour atteintes (entre autres) à la sûreté de l’Etat ». Une condamnation absurde pour des crimes qui auraient pu lui valoir la peine de mort. Et le narrateur de poser cette question : « Qu’est-ce qu’une justice dans un pays de non-droit ? ». Des pages insoutenables (339-340) narrent la violence barbare des gendarmes lors de l’arrestation du père du narrateur surnommé : Zokibe. Les détails distillés dans cette œuvre de fiction font penser à des éléments biographiques bien réels de l’écrivain narrateur. Est-on en présence d’une autobiographie ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que le narrateur confesse être de la « horde des voleurs de songes, (…) des ripailleurs de voix ».

En creux, Revenir est enfin un roman d’amour. Entre les lignes, on peut lire les aveux d’un écrivain qui est aussi un homme à la ville. Un homme qui avoue à sa bien-aimée être un mari absent. Comme si l’écriture le volait à elle. Une œuvre en forme de demande de pardon sans le dire ouvertement, mais on le devine. D’ailleurs l’épouse a cette phrase terrible à l’adresse de l’absent : « Revenir tue si ce n’est pas vers soi-même » (p. 347). Tout le projet du roman semble tendre vers cet objectif : revenir à soi pour mieux embrasser les autres. Raharimanana y parvient si bien avec ce roman poétique, avec une écriture photographique comme des instantanées.

« Tout est à vue, mais trichent les cervelles qui composent un bien meilleur tableau. Ceci est une fresque. Ne bougez plus ! Les couleurs sont prêtes. Sanguines. Le soleil a beau être le soleil, il ne connaît rien à la nuit ».

On pleure, on rit, on peste, sans pouvoir lâcher le roman jusqu’au bout.

Nassuf Djailani

 

Revenir, Jean-Luc Raharimanana, Payot-Rivages, 7 mars 2018.

Publicités

Azouz part à la recherche de Begag dans Mémoires au soleil

Mémoires au soleil, dernier roman d’Azouz Begag est un texte bouleversant sur l’identité, la filiation, la mémoire franco-algérienne. On suit un père frappé par la maladie d’Ali Zaïmeur et qui fait des fugues. Un jeu de piste entre le père et le fils (nommé Azouz et son frère Nabil) chargé par la mère de le retrouver. Alors qu’ils habitent à ce qui s’apparente à la banlieue lyonnaise, leur mère est chamboulée par l’errance de ce père qui cherche à s’en aller chez lui au douar bendouab à pied via l’A7 ! Un très beau roman traversé par l’autobiographie d’un auteur au sommet de son oeuvre. L’écriture est limpide, pleine d’humour : un pont sur la Méditerranée nommé Begueg.  Un hymne à l’enfance. Une déclaration d’amour au père aujourd’hui disparu. L’expression de l’amour indéfectible pour une terre L’Algérie, sans renier le pays de naissance : La France, la ville de toujours : Lyon. L’écriture ici est comme une façon de lutter aussi contre le Li fet met (en arabe algérien) qui considère que ce qui « est passé est mort ». Mémoires au soleil, c’est aux éditions du Seuil. Sortie librairie dès le 1er Mars 2018.

Nassuf DJAILANI

http://www.seuil.com/ouvrage/memoires-au-soleil-azouz-begag/9782021392005

 

Extrait :

« Ce jour-là, une envie de vengeance m’avait gagné. Je rêvais de voir plus tard mon nom de famille en haut de l’affiche pour sortir mon père de l’anonymat, de l’indigénat, et lui rendre sa dignité d’homme libre. La langue française allait devenir l’instrument de ma revanche contre son analphabétisme. Dans cet objectif, j’ai lu des années durant tous les livres qui passaient dans mes mains, me forçant à comprendre les choses complexes, un dictionnaire toujours à portée des yeux, jusqu’à devenir obsédé par l’accord des compléments d’objet direct dont j’avais fait ma spécialité. Certains faisaient des mots croisés pendant leur loisir, moi je traquais dans les phrases, les paragraphes et les pages des livres les fautes d’accord du C.O.D. ! »

YAPANA de Richard Beaugendre : entre émotions et prise de conscience

Richard Beaugendre, c’est d’abord une voix. Une belle voix, une présence sur scène. Il présente aujourd’hui, son nouvel album, YAPANA, qui comporte 8 titres. Fin observateur de la société mauricienne, l’auteur compositeur « s’adresse à la conscience collective (…). Du blues dans la voix, portée sur une énergie rock libérée par le jazz, Richard Beaugendre livre un album aux sonorités contemporaines et aux accents mauriciens. Les tableaux présentés sur ce sixième opus sont sombres mais jamais glauques. Le chanteur peint par des mots sa vision du pays dans une poésie imagée et épurée. Comme dans ces précédents albums, il y parle de la vie, des problèmes sociaux trop souvent passés sous silence, dénonce la médiocrité intellectuelle et politique et s’en prend à la léthargie qui offre le champ libre aux magouilleurs et aux pyromanes » écrit le journal Le mauricien au moment du lancement de l’album en janvier dans l’île. Nous l’avons rencontré pour le prochain numéro de PROJECT-ILES à paraître en Mars 2018.

 

REA_9781-EditPROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous parler de votre dernier album Yapana ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot ? Combien de morceaux composent votre dernier album ?

Richard BEAUGENDRE : L’album Yapana est composé de 8 titres.

  • Pez Take
  • Eleksion
  • Repiblik
  • Perdi dan mo panse
  • Krye la pe
  • Mo peï malad
  • Plant natirel
  • Kado lavi

Chaque texte fait référence à la nature et à la pharmacopée de mon île. Tous les créoles connaissent cette plante magique et on la trouve dans tous les jardins créoles dignes de ce nom. Les Mauriciens l’appellent aussi « la tisane miracle », c’est dire qu’on lui reconnaît des vertus infinies. De plus, elle est très agréable au goût et on ne prend aucun risque avec elle car toutes les parties de la plante sont comestibles. Elle aussi a fait un long voyage pour arriver sur l’île Maurice puisqu’elle serait originaire d’Amérique du Sud.
La tisane est connue pour soigner les indigestions et a des vertus cicatrisantes également.
Tous les problèmes qui gangrènent l’île Maurice m’ont inévitablement fait penser à tous les maux que soigne cette jolie plante. L’association d’idée s’est faite tout naturellement au fur et à mesure que j’écrivais les textes j’ai eu ce fil conducteur.
Je suis devenu, malgré moi, une sorte d’herboriste qui cherchait la bonne posologie, le bon dosage, sans violence, sans provocation. J’ai travaillé mes textes dans cette idée en sirotant mon yapana sur ma terrasse (rires). Les textes parlent de la politique corrompue, des problèmes sociaux et culturels qui sont un fléau dans notre île, des dommages collatéraux, résultant de la consommation de drogue et / ou d’alcool, des problèmes familiaux et sentimentaux que cela va causer … L’album Yapana n’est pas traduit en français. 
Le premier titre est Pez Take… C’est une expression intraduisible au mot à mot qui veut dire au bout du rouleau, sans autre solution que le suicide, un état de désespoir total sans autre issue que le suicide.

PROJECT-ILES : Votre musique est une invitation au voyage. Elle chante tantôt quelque chose de très mélancolique (Later pe detrir), tantôt quelque chose très joyeux notamment ce que vous appelez Salsa tropical que vous avez interprété au festival Sakifo en 2011 et qui a été remarqué. Sans oublier des morceaux plus funk dans le dernier album (on pense à Kriyé la pé). Votre musique est un peu la somme de vos goûts, de vos voyages musicaux. Vous osez tout, vous ne vous enfermez pas dans le Séga. Un choix, une ouverture.

Richard BEAUGENDRE : J’ai joué pas mal de styles de musique, il fallait bien que je gagne ma vie alors je devais m’adapter à ce que voulait le public des hôtels. Ma musique vient du blues en passant par la country, la bluegrass, le rock, la soul, le jazz, la folk song et le Séga… Et puis quand les Mauriciens sont partis à la guerre, ils ont ramené toutes sortes de musiques et, en particulier le flamenco avec une légère tendance à faire croire qu’ils avaient inventé le style. Moi, je suis né avec ça, j’ai baigné dans la musique traditionnelle et plurielle… Et voilà le résultat aujourd’hui : la mélodie de mes chansons correspond à des sensations émotionnelles diverses et c’est cela, je pense, qui me permet de passer de la mélancolie à la légèreté et qui lui donne cette couleur sombre et légère en même temps. J’essaie de créer des ruptures de tonalité dans la mélodie pour qu’elle ne soit pas uniforme et plate. Quand tout se mélange dans ma tête ça donne quelque chose comme ça qui sort en une seule pièce. Le Séga traditionnel d’autrefois était différent. Les plus nostalgiques que moi diront même que c’était mieux. Il a commencé à évoluer avec des harmonies différentes, des mélodies colorées de toutes les influences possibles. La salsa tropicale est une ambiance originale qui va bien avec notre pays multiracial. Au milieu de toutes les couleurs tropicales je trouve que la salsa apporte un truc en plus, quelque chose de particulier, de très festif également. J’avais très envie de jouer cette musique qui est un mélange de plusieurs genres musicaux dans un pays qui est multiculturel. Cela a du sens pour moi. J’ai aussi eu la chance de voyager (Europe, France, Inde, Rodrigue, Seychelles, Réunion…) et je me suis imprégné également des rencontres musicales et poétiques à chaque fois. Elles ont toujours nourri mon imaginaire peut-être parfois à mon insu. Mon travail a évolué au fil de ces rencontres qui ont été des déclencheurs d’une envie d’évoluer, d’un désir de créer différemment et de partager à tous les niveaux. Dans mon premier album, on retrouve le Séga avec de l’improvisation à la guitare et à la trompette. J’aime bien y mettre mon propre style même si parfois ça ne correspond pas à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il reste une musique dansante, endiablée, sensuelle comme le jazz au fond.

PROJECT-ILES : Comment est reçue votre musique à Maurice d’abord et dans le reste de l’océan Indien ensuite et dans le reste du monde enfin ? Quel accueil est réservé à la sortie de vos disques ? Qu’en est-il de votre dernier album Yapana ?

Richard BEAUGENDRE  : Mon album a reçu un bel accueil à Maurice et j’ai eu le soutien de l’IFM où j’ai présenté mon opus pour la première fois au public le 27 janvier 2018. La presse est dithyrambique et j’ai eu droit à beaucoup d’encouragements qui m’ont beaucoup touché. Le Mauricien a écrit que Yapana était l’album des grandes émotions. Alors je ne peux qu’être fier de cet album et des musiciens qui le subliment. On a des super solos de sax et de trompette dans presque toutes les chansons. Ma musique touche le cœur des gens. Mon style est différent et fait réfléchir peut-être. J’ai vraiment essayé d’élaborer les paroles et les mélodies aussi. Je suis un peu trop perfectionniste peut être mais au final le résultat correspond à ce que je voulais. Des mot précis justes pour raconter une histoire. Je crois que les gens aiment mes textes. J’en suis très fier. J’ai l’impression de plus en plus de trouver mon identité d’artiste et j’espère que je me ferai connaître en dehors de l’ile Maurice. Pour cela il faut que je travaille sur le côté distribution digitale. Je suis sur quelques pistes pour des partenariats j’ai quelques contacts intéressants et des retours qui vont dans ce sens. Il faut aussi que je trouve des scènes car c’est ce que j’aime et la scène est la finalité pour un artiste. J’aime partager mes émotions avec mon public. Chaque concert est différent mais à chaque fois c’est comme si j’entamais un dialogue avec ce public… Je ne suis pas encore très connu dans l’Océan Indien mais les rares fois où j’ai pu me produire j’ai reçu un accueil chaleureux et le public a répondu présent .Pour l’anecdote , je me souviens avoir joué pour des touristes à Maurice. A la fin ils sont venus me voir et m’ont dit qu’ils n’avaient rien compris aux paroles mais que la mélodie les avait transportés et ça c’est le plus important. La musique doit être un langage universel comme l’esperanto. On se comprend quelque que soit notre langue. Si l’émotion existe, la musique est bonne.

*L’intégralité de l’entretien est à lire dans la version papier de la revue PROJECT-ILES à paraître courant Mars 2018.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

AfroSoul : très bel album hip hop soul de Ahamada Smis

Ce diaporama nécessite JavaScript.

PROJECT-ILES : Ahamada Smis, vous êtes apparu sur la scène musicale comorienne de la diaspora il y a quelques années avec Être (en 2010). Un très bel album mélangeant slam et sonorités comoriennes. Vous revenez avec Afrosoul. Quelle est l’histoire de ce nouveau projet ? Un voyage encore ?

Ahamda Smis : Afrosoul est un album hip-hop soul composé à partir de musiques traditionnelles des Comores et de Zanzibar. Certains titres ont même été composés pendant mes tournées dans l’océan Indien. Musicalement, c’est un voyage dans le temps à travers une œuvre contemporaine. La plupart des refrains sont chantés en comorien et en swahili sur des mélodies jouées au dzenze et au gabusi. On est effectivement dans un voyage où les musiques chaloupées de l’océan Indien rencontrent les musiques noires américaines.

PROJECT-ILES : En écoutant vos compositions, on ressent très fort le regard sans concession d’un poète sociologue de la société. La chanson pour vous doit-elle être un vecteur de conscience ? Doit-elle susciter la réflexion ? Une interrogation sur soi, sur le présent ?

Ahamada Smis : J’aime souvent dire que j’écris comme si j’avais une caméra sur l’épaule. J’observe la société en me questionnant sur le passé qui donne le résultat du présent que nous vivons. Une chanson, c’est un format très court pour aborder un sujet sur différents angles en quelques mesures. C’est-à-dire essayer de dire le plus de choses possibles avec le moins de mots, en allant à l’essentiel avec le plus d’impacts. Je reconnais ma chance d’avoir cette passion, ce mode d’expression pour livrer ma vision en musique. Je ne prétends pas éveiller les consciences, si j’arrive juste à inviter quelques esprits au questionnement, à la réflexion, c’est déjà pas mal.

PROJECT-ILES : Vous rendez notamment hommage à Salim Hatubou dans ce dernier album. L’écrivain et conteur comorien a-t-il été un compagnon de route pour vous ?

Ahamada Smis : Salim Hatubou était mon ami, mon voisin à Marseille et mon compagnon de route. Je suis son ainé d’une dizaine de jours et nous sommes, tous les 2, arrivés à l’âge de 10 ans en France. Nous partagions le même amour pour notre patrimoine culturel et avions notre enfance dans notre archipel comme source d’inspiration. Salim a beaucoup contribué à la création de mon précédent projet « Origines » dont l’album est sorti en 2013 avec 3 spectacles différents. Pendant 1 an, nous avons organisés des rendez-vous littéraires animés par Salim tous les mois au théâtre Toursky, en traitant différents thèmes de nos Origines. C’est notamment Salim qui m’a fait connaitre l’existence des « Yandous » joutes verbales très poétiques avec lesquelles les plus grands guerriers des sultans de nos îles s’affrontaient oralement. C’est par cette manière que Salim a contribué à la création du « Vaisseau voyageur », un spectacle où je suis accompagné par un chœur de femme de Mayotte et un chœur d’homme originaire de la Grande Comore chantant des Kasuda et où je déclamais des yandous…. Comme c’est Salim qui maitrise l’art de l’écriture des contes, c’est lui qui me corrigeait les textes de mon conte musical « Les chants de la mer » en y apportant ses précieux conseils… Il me faudrait plus qu’un paragraphe pour parler de Salim. Il fait partie des anges que j’ai eus la chance de rencontrer dans ma vie, c’était logique pour moi de lui rendre hommage dans cette chanson « Malaïka ».

PROJECT-ILES : Vous utilisez à la fois le comorien et le français dans vos textes. Est-ce important d’allier ces deux langues pour créer vos textes, pour composer votre musique ?

Ahamada Smis : Dans les précédents albums, j’avais commencé tout doucement à mettre des refrains en comoriens, le français étant la langue avec laquelle j’ai plus de faciliter pour écrire mes textes. Sur l’album Être (2010), il y avait le morceau Massiwa en featuring avec Cheikh MC où j’avais utilisé un sample de voix de femmes qui chantaient le refrain en comorien. Il y avait aussi le titre Hama beigné où le refrain était chanté par le chanteur de twarab Soultoine. Sur l’album Origines, c’était différent, je suis venu créer directement ce projet dans l’océan Indien (Mayotte, Grande Comore, Anjouan, Zanzibar et la Réunion) et après avoir composé les musiques, les refrains venaient naturellement dans la langue locale. Je m’étais même essayé à écrire toute une chanson entièrement en comorien Bahari, pour ce faire, je me suis beaucoup inspiré des poèmes de Baye Trambwe. Sur le nouvel album Afrosoul une partie des refrains est en comorien, sauf une ou deux exceptions qui sont chantées en français et en anglais. Pour composer ce nouvel album, je me suis inspiré des musiques traditionnelles des Comores et de Zanzibar pour en faire des versions hip-hop soul sur lesquelles je rappe mes textes en français. Aujourd’hui ma musique est inspirée de la culture de mon archipel et la langue en fait partie, c’est pour cette raison que j’aime l’utiliser dans mes refrains et rapper, slammer mes textes en français.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

Entretien que vous retrouverez dans le Cahier Musique de la revue PROJECT-ILES (papier) à paraître courant Mars 2018.

Pour acheter l’album : https://ahamadasmis.lnk.to/afrosoul

 

*L’album Afrosoul sort le 2 mars 2018 (Colombe Records/ L’Autre Distribution). Ahamada Smis sera en tournée dans l’océan Indien au mois de Mars. Le 7 mars à l’IFM de Madagascar et le 9 mars à LESPAS de St Paul à La Réunion.

Discographie

• 2013 – Origines (Colombe Records/ L’Autre Distribution) – Album • 2010 – Etre (Colombe Records) – Album
• 2009 – Puissance Rap 2009 (Wagram) – Compilation
• 2004 – Stop à l’affront (E-streetz) – Compilation

• 2004 – Sur un air positif (Virgin) – Compilation

• 2003 – French Connection (Kopfnicker/Pias) – Compilation Hip Hop

• 2003 – Où va ce monde ? (Colombe Records) – Mini album

• 2002 – Feat. dans l’album du 3ème œil « Avec le cœur ou rien » (Sony) • 2001 – Gouttes d’eau (Colombe Records) – Maxi CD

 

En anglais ou en Allemand, la traduction fait voyager les romans de l’océan indien

A l’heure ou le débat s’ouvre avec passion sur l’édition africaine, sur la francophonie, la domination de l’édition parisienne, la traduction fait circuler, voyager les oeuvres. Bravo et sincères félicitations à Nathacha Appanah, Shenaz Patel, Ali Zamir. Keep going, keep writing, Baraka na mafereshéyo.

https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2FProjectilesrevue%2Fposts%2F550729458619317&width=500

 

Raharimanana signe son retour au roman avec : Revenir

ReveniRaharimanana

Revenir, c’est le titre du dernier roman de l’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana à paraître le 7 mars 2018 aux éditions Payot-Rivages. L’éditeur rapporte sur la quatrième de couverture qu’il s’agit de l’histoire de Hira. On devine que c’est un personnage écrivain. « Invité en Corse pour lire ses textes, Hira manque de se noyer devant la plage d’Algajola. Ce frôlement de la mort le décide à tourner une page de sa vie, à écrire son histoire et à affronter les images et obsessions de sa vie d’avant, sur l’île de Madagascar. »

Vers quoi Hira, né le jour du septième anniversaire de l’indépendance de Madagascar, veut-il vraiment revenir ? Vers les premiers souvenirs d’une enfance enchantée, chargée de rires et de couleurs, où il lisait en cachette les livres interdits qu’il avait dérobés à l’église et jouait aux cow-boys et aux Indiens dans les collines hantées par l’esprit des Vazimbas ? Ou vers le passé plus lointain de son propre père, intellectuel pacifiste, figure de l’opposition, arrêté et torturé ? L’histoire familiale se confond avec l’Histoire de l’île à mesure que surgissent les récits des émeutes de 1947, et les images bien vivantes des soulèvements étudiants de 1972, des lynchages de 1984…

L’écriture n’est plus alors seulement pour Hira un refuge où peut renaître la poésie de l’enfance perdue : elle devient nécessaire pour dire la révolte et dénoncer l’horreur.

Un hymne fiévreux au métissage et à la paix » .

Poète, dramaturge, comédien, Jean-Luc Raharimanana est également l’auteur d’un autre roman appelé Za, aux éditions Philippe Rey. Un roman dans lequel l’écrivain donne la parole à un personnage qui zozote. ça donne quelque chose de savoureux en bouche. L’écrivain trempe son stylo dans l’encre de l’océan indien au coeur d’une terre : Madagascar qu’il fait revivre. L’écriture ici est comme une façon de conjurer la mort.

Nassuf Djailani