Revenir, un roman coup de poing signé Raharimanana

 

 

Roman intimiste, texte d’introspection pourrait-on dire en refermant ce roman si vivant, si beau, si violent aussi. Moins que les précédents à quelques détails près. L’écrivain narrateur fait d’ailleurs un vœu dans le cahier 3 de la page 38 qu’il « veut que la beauté domine son monde ». Et pourtant la paranoïa le guette dans cet exil qu’il s’apprête à quitter parce qu’il faut revenir, un jour ou l’autre au pays natal.

Sur la route du retour, les questions fusent dans son esprit. Que faire contre la pauvreté, contre la misère, contre la prédation des gens de pouvoir sans foi ni loi ? Que faire de sa présence au monde ?

« Hira a cette impression d’être au monde non pour dérouler le fil de sa propre vie mais pour démêler les mots d’enchevêtrement des fureurs et des mémoires. En les cisaillant. Sous le vide du temps. Sous les larmes du sens. » L’écriture semble le seul refuge.

(…) « Parfois, sous les larmes asséchées, trop souvent, il se tient debout, passif, faussement passif. Il sait qu’il a mis en route un destin. » Assis à une terrasse, fenêtres ouvertes, le personnage pense à une amie qui s’est défenestrée et qui vient d’être incinérée. Que faire face à l’absurdité du monde ? « Probablement que Hira fera ainsi également. Se disperser. Hors de l’île », confie le personnage. Qu’on se rassure, le roman se referme avec une promesse faite à l’épouse, à la mère des enfants « Et à jamais, je reste. A toi », parce qu’il faut « vivre », le mot revient plusieurs fois dans le roman. Car « l’amour est terre nomade où le regard enracine. C’est là son pays. En étendue d’amour. Dans ses yeux ».

Revenir est un magnifique roman de Jean-Luc Raharimanana sur l’enfance, celle du père et celle du fils. Ce texte interroge sur le rapport au père, sur le regard d’un enfant sur le couple fusionnel formé par ses parents. Un père, qui a subi une enfance difficile, orphelin à 3 ans, souffre-douleur de son oncle qui le laisse pour mort. Il prend la fuite et trouve refuge chez ses grands-parents. La frontière avec la mort est permanente. Ce destin d’enfant battu fortifie l’homme au lieu de le tuer. Les rencontres, la bienveillance d’un chef d’établissement lui éviteront le renvoi pour défaut de paiement de l’écolage. Ce père prénommé Venance a beaucoup de chance. Il hérite du nom d’un général polonais aux prises avec l’Allemagne nazie, car il naît dans les jours qui suivent l’attaque allemande contre la Pologne.

En pays malgache les signes de l’Histoire ne sont pas que des clins d’œil. Ce père éprouvé par les brutalités de l’enfance va se prendre en main. Il rencontre l’Amour sur une plage et va se construire à ses côtés. Car « la femme est la renaissance de l’homme », (p.347). Ce père deviendra grand lecteur et se constituera une bibliothèque impressionnante, qui fascine le fils. Une bibliothèque qu’il voudra sauver toute sa vie, comme une dette envers ce père qu’il admire tant. A côté du père, il y a aussi la présence de la mère protectrice, complice, tendre avec l’enfant, pudique, bienveillante. Alors que « le noir et le silence semblaient toujours des ogres dévorant le monde », la mère va encourager à écrire, en lui offrant des cahiers. Pourtant écrit-il, « Hira a la possibilité de vivre normalement (…) Mais non, il se tue à écrire » (p. 342).

Après plusieurs pérégrinations qui l’ont mené de la nouvelle au théâtre, en passant par le conte et le métier de comédien sur les planches, Raharimanana revient au roman de manière magistrale. Il a déjà écrit deux autres romans, Nour, 1947 et plus récemment Za dans lequel/lesquels on entrevoit déjà les prémices de Revenir.

Sur 375 pages, le romancier nous entraîne sur les routes de la vie, sur les traces d’un personnage prénommé Hira. Un personnage écrivain qui a reçu de la mère des cahiers pour écrire. Ce sera d’abord des poèmes. Un écrivain qui oublie de manger, comme si la faim nourrissait l’écriture. Un personnage qui ressemble à s’y méprendre à l’écrivain narrateur. Revenir, c’est aussi le roman d’une quête, celle des origines (malgaches, Karana, indiennes). Quête d’une mémoire, celle du grand-père trop tôt disparu et qui a légué ce qui deviendra le patronyme familial : Ramanana, qui donnera Raharimanana. D’origine indienne, ce grand-père propriétaire terrien, administrateur colonial était (chose moins connue), financier des nationalistes malgaches, en quête d’indépendance. Un mythe raconte même qu’il aurait fait la connaissance de celui qui deviendra, plus tard, Ho Chi Minh lors d’un voyage en Indochine. Mais la mémoire familiale est de fragments. Ne reste de cet illustre grand-père qu’une photographie jaunie. Il meurt très tôt à l’âge de 32 ans, d’empoisonnement ! Même si les versions diffèrent.

Ce roman est une manière de redonner vie à cette part biographique de cet ancêtre si nécessaire à la construction de l’enfant Hira devenu adulte. Revenir, est également la quête du père du narrateur torturé lors de la guerre civile survenue au moment de la conquête du pouvoir par Marc Ravalomanana contre Didier Ratsiraka. Ce père activiste, soucieux du respect du droit, opposé à la tentation centralisatrice du pouvoir à Tana au détriment des provinces, se retrouve arrêté par la milice pro-Ravalomanana à un barrage durant cette période trouble de l’Histoire malgache. Il avait le tort d’avoir une parole libre sur la tournure de la bataille pour le pouvoir entre ces deux hommes. Sa liberté de parole était interprétée comme une façon de se mettre en travers du chemin de Ravalomanana.

Revenir, c’est également l’œuvre d’un enfant blessé qui tente de réhabiliter l’honneur d’un père humilié. On apprend (P. 345) que son père est condamné à 2 ans de prison avec sursis, pour atteintes (entre autres) à la sûreté de l’Etat ». Une condamnation absurde pour des crimes qui auraient pu lui valoir la peine de mort. Et le narrateur de poser cette question : « Qu’est-ce qu’une justice dans un pays de non-droit ? ». Des pages insoutenables (339-340) narrent la violence barbare des gendarmes lors de l’arrestation du père du narrateur surnommé : Zokibe. Les détails distillés dans cette œuvre de fiction font penser à des éléments biographiques bien réels de l’écrivain narrateur. Est-on en présence d’une autobiographie ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que le narrateur confesse être de la « horde des voleurs de songes, (…) des ripailleurs de voix ».

En creux, Revenir est enfin un roman d’amour. Entre les lignes, on peut lire les aveux d’un écrivain qui est aussi un homme à la ville. Un homme qui avoue à sa bien-aimée être un mari absent. Comme si l’écriture le volait à elle. Une œuvre en forme de demande de pardon sans le dire ouvertement, mais on le devine. D’ailleurs l’épouse a cette phrase terrible à l’adresse de l’absent : « Revenir tue si ce n’est pas vers soi-même » (p. 347). Tout le projet du roman semble tendre vers cet objectif : revenir à soi pour mieux embrasser les autres. Raharimanana y parvient si bien avec ce roman poétique, avec une écriture photographique comme des instantanées.

« Tout est à vue, mais trichent les cervelles qui composent un bien meilleur tableau. Ceci est une fresque. Ne bougez plus ! Les couleurs sont prêtes. Sanguines. Le soleil a beau être le soleil, il ne connaît rien à la nuit ».

On pleure, on rit, on peste, sans pouvoir lâcher le roman jusqu’au bout.

Nassuf Djailani

 

Revenir, Jean-Luc Raharimanana, Payot-Rivages, 7 mars 2018.

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