Appel à textes DRAMATURGIES ÉMERGENTES DE L’OCEAN INDIEN

Projet d’édition d’un recueil porté par le Tarmac, scène internationale francophone à Paris et les éditions Passage(s), Caen

CRITÈRES D’ÉLIGIBILITÉ

Pour être examinés les textes devront répondre aux critères suivants :

• textes récents écrits par des auteurs ressortissants des territoires suivants :

– La Réunion

– Mayotte

– Les Comores

– L’Ile Maurice

– Madagascar

– Les Seychelles

• textes dramatiques, voire libres adaptations théâtrales

• textes écrits directement en français (pas de traduction)

Attention ne seront pas examinés les textes ayant déjà bénéficié d’une édition en France métropolitaine.

COMMENT POSTULER

Si votre texte répond à l’ensemble de ces critères, vous pouvez nous l’envoyer par courriel (sous format word) à quartierdesauteurs@letarmac.fr accompagné de la fiche de renseignements dûment remplie et d’une biographie complète.

Info : http://www.letarmac.fr

PROCESSUS DE SELECTION :

L’appel à textes est lancé au sein des réseaux de diffusion locaux afin de réunir un maximum de tapuscrits.

Le Comité de lecture composé de membres du CDL du Tarmac et des éditions Passage(s) se réunira début avril 2018 pour sélectionner les trois pièces qui figureront au sein du recueil.

Lancement du recueil au Tarmac en juin 2018 – mise en voix dans le cadre du festival des Outre mer veille.

Les membres du comité se réservent le droit de suspendre l’édition si aucun projet n’est retenu.

Merci de vous rendre sur ce lien pour de plus amples informations, ainsi que pour accéder à la fiche renseignement.

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Etienne Minoungou passe la main pour continuer de « tisser le courage »

« Donner aux créateurs africains un espace de travail pour réaliser leur projet », voilà le projet du festival Les Récréâtrales qu’a dirigé Etienne Minoungou, dramaturge et comédien, depuis son lancement dans les années 2000. Il a aujourd’hui passé la main à un jeune qu’il a vu émerger et accompagné. L’ancien directeur du festival Les Récréâtrales, qui se déroule en ce moment revient pour la revue PROJECT-ILES sur son expérience riche en rencontre dans ce haut lieu de la culture au Burkina Faso. 

Etienne Minoungou, comédien, dramaturge et directeur des Récréatrales.

(Crédit photo : Sophie Garcia)

PROJECT-ILES : D’abord, pourrait-on revenir à la genèse des Récréâtrales ? Qu’est-ce qui a motivé la création de ce rendez-vous ? Avec qui avez-vous débuté l’aventure ? Etiez-vous nombreux à créer à partir du Burkina ?

Etienne Minoungou : Né en 2000, le Festival des Récréâtrales constitue la première résidence panafricaine d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales. Tous les deux ans, de février à novembre, il réunit une centaine d’auteurs, comédiens, metteurs en scène et scénographes issus de la diaspora africaine à Ouagadougou pour mettre en commun leur réflexion, leur art et faire émerger au cœur de la ville des pièces de théâtres, des ateliers, des performances artistiques de haut niveau. Le projet est né pour tenter de donner aux créateurs africains un espace de travail important et très outillé afin de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leurs projets de créations, de rencontrer les publics et les professionnels, bref, de revitaliser le théâtre comme espace de débat au cœur de nos societés. Au départ, en 2002, nous étions une vingtaine de créateurs à démarrer l’expérience. Aujourd’hui, nous sommes près de 400 à chaque édition.

PROJECT-ILES : L’idée est aussi de revenir avec vous qui aviez dirigé ce festival durant toutes ces années (seize années, je crois), de parler un peu du bilan et de la suite. Quels ont été vos meilleurs souvenirs ?

Etienne Minoungou : Je suis heureux de constater aujourd’hui que les RECREATRALES sont devenues un des plus grand rdv de la création théâtrale contemporaine africaine. Que l’originalité du projet réside dans le fait qu’il ait réussi à être à la fois un espace de recherche et de formation mais aussi un grand espace de création, de diffusion et de promotion d’œuvres ouvertes sur le Continent et sur le monde…C’est sa force. Le fait aussi d’avoir imaginé et pu investir un quartier populaire, et d’avoir planté une quinzaine de théâtres dans les cours familiales pour que le théâtre redevienne le lieu populaire où la communauté discute avec elle-même me réjouit profondément… La puissance d’un art, c’est aussi sa capacité à rassembler un peuple et les RECREATRALES se sont constituées progressivement un territoire et un peuple. Je retiens cela !  La suite du projet est entre les mains du nouveau directeur artistique Aristide Tarnagda, un pur produit du projet lui-même. Il va le rêver encore plus grand et plus en phase avec son époque…C’est une de mes plus grandes fiertés. Transmettre le flambeau de mon vivant !

PROJECT-ILES : Et, puis, vous passez la main au moment où Compaoré tombe. Quel beau signe de l’Histoire, n’est-ce pas ? Comment avez-vous vécu, vous comme acteur culturel et activiste, ce tournant, cette révolution qui n’est pas finie car le pays saigne encore ?

Etienne Minoungou : Oui, en effet… Il faut constamment créer les possibilités de relais pour tous les pouvoirs à quelque niveau que ce soit… Je reste convaincu que le rêve d’un seul se meurt sauf s’il enflamme l’esprit d’autres rêveurs solidaires…Voilà, Blaise Comparé est parti, notre pays fait l’apprentissage de la démocratie et des libertés avec des hauts et des bas. Ce qui est certain, plus aucune oppression ne peut enfermer le pays dans la résignation et le silence ou la peur… C’est fini ça. .Et nous, les artistes et hommes de culture, nous continuons à faire notre travail : rappeler par nos gestes poétiques et artistiques que la vie est sacrée et que les libertés individuelles et collectives ne se commercent pas…

PROJECT-ILES : Quel regard portez-vous sur cette nouvelle édition 2018 ? Comment s’est passée la transition avec Aristide Tarnagda, un jeune homme que vous connaissez bien, que vous avez vu grandir, que vous avez pris sous votre aile ? Un très grand dramaturge dont les textes sont joués autant sur le continent que dans des théâtres en Europe. Un sentiment de fierté d’abord ? Que lui souhaitez-vous ?

Etienne Minoungou : L’edition 2018 est placée sous le thème « tresser le courage ». C’est un beau thème pour l’espoir. Elle sera belle et forte. Aristide Tarnagda qui conduit désormais le projet est d’abord un grand poète, un dramaturge majeur de la scène contemporaine africaine, comme vous le rappelez si bien. Mais c’est aussi un garçon dont la conscience politique sur les enjeux du monde en lien avec la pensée artistique est très aiguisée. C’est important pour mener la barque. Je suis tranquille. Il est bien entouré et il a une capacité d’écoute plus grande que moi. Il va réussir !

PROJECT-ILES : Vous avez sans doute vu émerger des talents durant tous ces rendez. De quel comédien avez-vous envie de parler aujourd’hui ? On imagine qu’il y a quelques-uns que vous avez un peu contribué à faire connaître et aimer du public. Pourrez-vous nous en parler ?

Etienne Minoungou : J’ai vu passer des centaines et des centaines de créateurs… Beaucoup se sont révélés aux RECREATRALES et ont un parcours reconnu aujourd’hui… D’autres ont pris d’autres chemins moins visibles mais tout aussi remarquables… Je ne peux citer des noms. Ils sont nombreux, vous le savez… Mais je peux vous dire une chose : personne ne sort indemne de l’expérience singulière des RECREATRALES.

PROJECT-ILES : Etait-cela, le sens de votre démarche, créer un lieu, fidéliser, créer un public, installer un festival dans le temps ? Vous vouliez transmettre. Cela semble si évident, et vous l’avez fait avec un sentiment de fierté. De quoi êtes-vous le plus fier d’ailleurs ?

Etienne Minoungou : Oui, c’est bien cela et vous en énumérez si bien les lignes. Je suis fier de tout ce parcours mais puisque vous voulez que je donne quelques détails, je vous dirai ceci. Je suis fier des perspectives heureuses qui s’annoncent. Il s’agit de la structuration et de la pérennisation. Nous avons discuté avec l’Etat afin que 45 à 50% du budget des Récréâtrales proviennent des fonds publics comme une reconnaissance à ce que celles-ci sont devenues une utilité publique, un service public. Nous y sommes parvenus heureusement, ce qui est une bonne nouvelle. La deuxième chose, c’est que comme la scénographie a pris une place importante dans notre démarche (technique, son, vidéo, costumes, décor, accessoires, etc.), nous sommes en train de mettre en place l’Académie Régionale des Arts Scénographiques ; un lieu de création permanente, de formation et de recherche qui va pouvoir construire un programme pédagogique d’enseignement et de recherche, et qui va concerner à la fois les professionnels et tous ceux-là qui veulent aller plus loin dans leur savoir-faire. Nous allons essayer d’en faire une haute école de la création scénographique au service des métiers de la scène mais aussi des grands événements. La dernière chose, c’est un théâtre permanent dans la rue qui, entre deux éditions, peut créer et entretenir une saison. Toutes les créations vont pouvoir s’installer un mois ou deux et jouer continuellement dans une présence artistique de création en même temps que des résidences d’auteurs, etc. C’est beau, n’est-ce pas ?

PROJECT-ILES : Au-delà du poste de direction de festival, vous êtes d’abord comédien, on vous a vu dans ce très beau spectacle M’appelle Mohamed Ali (un texte de Dieudonné Niangouna). On a dû vous le dire que vous avez une ressemblance avec le grand Mohamed Ali. Comment alliiez-vous les deux ? Et est-ce qu’aujourd’hui vous vous sentez plus libre pour continuer de créer ? Est-ce que vous remontez sur les planches bientôt ? Ou peut-être déjà aujourd’hui ?

Etienne Minoungou : Je n ‘ai jamais eu le sentiment que je faisais des métiers différents. Créer un festival, monter sur le plateau ou même entrer dans le combat politique et citoyen… Tellement toutes ces choses sont liées, intriquées, l’une nourrissant l’autre et vice versa. Comme dit Niangouna, « le ring est un dialogue et la scène, un champ de bataille » de toutes les batailles. Oui, je continuerai à jouer, à me battre sur les planches contre la médiocrité et la défaite de l’esprit, comme le souligne SONY LABOU TANSI.

PROJECT-ILES : Vous présentiez également durant l’année 2016 deux spectacles, Ali, et, puis le grand défi de jouer le Cahier de Césaire. Une année intense. Comment l’avez-vous vécu, avec beaucoup de bonheur ? Un gros travail de mémorisation, un grand travail d’acteur, n’est-ce pas ? Est-ce votre plus grand plaisir que de jouer ?

Etienne Minoungou : J’ai adoré m’attaquer à Césaire. C’était intense et c’est une œuvre titanesque. Et j’adore cela. le travail le plus intéressant et le plus important, pour moi, n’était pas de mémoriser le Cahier mais d’en faire une conversation plaisante, intelligente et sincère  avec le public. Je voulais qu’on entende Césaire comme s’il s’adressait à chacun dans l’intimité de sa demeure. Il paraît que c’était une réussite à ce niveau-là. C’est vrai, j’adore jouer parce que j’aime parler à l’âme du spectateur comme si l’instant que nous avons lui et moi était un instant magique, intime, rien qu’à nous deux.

PROJECT-ILES : Quels sont vos projets à venir ? Un spectacle en création ? Une thématique dont vous pouvez nous parler ?

Etienne Minoungou : Felwine SARR vient de m’envoyer un texte qu’il a écrit pour moi. Ce sera pour la saison prochaine… Le texte est magnifique, ce sera un grand discours aux nations africaines. Je tremble de joie rien que de vous en parler.

PROJECT-ILES : Un mot sur votre activisme, vous aviez été de tous les combats au milieu d’autres pour exiger le départ du régime Compaoré. Compaoré est tombé, il est exilé en Côte d’ivoire, les Burkinabés sont-ils, pour autant, satisfaits de la situation actuelle ? C’est plus complexe une transition, n’est-ce pas ?

Etienne Minoungou : Le Burkina se reconstruit petit à petit, il fait aussi face au terrorisme avec courage, marqué parfois par le doute mais aussi par le ressaisissement. Mais ce que le peuple a accompli ces dernières années pour se libérer de la dictature et de l’oppression reste un levain pour les espérances à venir… J’ai confiance.

PROJECT-ILES : A la fin du spectacle sur Cahier, vous arborez ce tee-shirt aux couleurs du Burkina, avec les poings levés, le théâtre est-il une extension du domaine de la lutte ?

Etienne Minoungou : Le théâtre est le lieu même de la lutte des idées. Sa seule arme, c’est la beauté et la lucidité poétiques et c’est en cela et en cela seulement que le théâtre remplit, pour moi, son sens politique. Oui, vous avez raison, la scène c’est mon champ de bataille.

PROJECT-ILES : Vous affectionnez le terme « boxer la vie ». Vous avez joué Mohamed Ali, le lien entre le théâtre et la boxe, comment l’établissez-vous ?

Etienne Minoungou : « Boxer la situation », comme dit Niangouna et vous savez c’est devenu le cri de ralliement de tous les artistes de théâtre du continent de Brazza à Douala en passant par Kinshasa, Bamako, Abidjan, Ouaga, Ndjamena, Niamey, Lomé, Cotonou et j’en passe ..Il faut se battre pour rester en vie. Esquiver tous les coups tordus et feinter le destin de la misère, déjouer tous les pronostics et gagner sa place de vivre et de travailler pour les consciences. Ce n ’est pas évident et chaque créateur africain sait et vit cela en permanence…

 

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

*Un entretien que vous retrouvez dans la version papier de la revue PROJECT-ILES à paraître fin mars 2018.

L’écriture pour conjurer le Li Fet Mat chez Azouz Begag

Mémoires au soleil, le très beau roman d’Azouz Begag vient de paraître aux éditions du Seuil (le 1er mars 2018). L’écrivain revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce texte fort, et exigeant. L’oeuvre de la maturité, comme l’explique l’écrivain, dans cet entretien.

Begag © Astrid di Crollalanza-10

Copyright photo : Astrid Di Crollalanza

PROJECT-ILES : D’abord, quelle est la genèse de ce livre Mémoires au soleil ? L’hommage au père ? La quête des origines ?

Azouz Begag : C’est un roman sorti de moi comme une source d’eau. Une sorte d’autofiction. Mes deux parents sont morts et enterrés à Sétif en Algérie. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à eux. Toute leur vie, ils n’ont fait qu’effleurer leur histoire devant nous, leurs enfants, sans entrer au fond. Alors, j’ai ressenti l’immense besoin, il y a quelques temps, de replonger dans les trous qu’ils ont laissés en héritage. Mon père, vidé de sa mémoire, me permet de remplir la mienne, à 60 ans. Et à chaque question posée dans le roman, un souvenir me revient et permet de rallumer « la lumière à tous les étages de mon père ». Ainsi, j’ai retrouvé la trace de mes grands-parents dans le site « Mémoires des Hommes » du ministère de la défense ! Sans ce roman, je n’y serais jamais allé. Ils étaient Tirailleurs algériens, morts pour la France ! Mais qui s’en souvient ? QUi a gardé la trace de Begag Abdallah, mort à l’hopital-Hospice de Villeurbanne en 1917 ? A part mon roman, personne… Ce roman est magique. Il dormait en moi. J’ai l’impression d’avoir résumé les méfaits de la colonisation dans cette petite histoire de mémoire humaine… Mes parents et mes ancêtres doivent s’en réjouir, là-bas. Là-haut.

PROJECT-ILES : La maladie d’Ali Zaïmeur qui frappe votre père semble être le déclencheur de l’écriture. Vous semblez prendre le parti de l’humour pour parler d’un sujet grave. Pourquoi ce choix ? N’aimez-vous pas l’esprit de sérieux ?

Azouz Begag : Nabil, le frère d’Azouz dit : « la vie il vaut mieux en rire qu’en vivre ! » C’est bien dit. Mais, moi, je pense qu’il faut mêler les deux visions. J’adore l’humour. C’est mon carburant. Et, chose bizarre, je sais que nous sommes en 2018, mais mon esprit gambade déjà en 2218, 2318… Je me projette très loin dans le temps et je vois à quel point une existence humaine n’est qu’une misérable étincelle dans l’infini. Alors,  je vis chaque jour comme si c’était le premier et le dernier en même temps.

PROJECT-ILES : L’enfance du personnage narrateur est remplie de scènes d’humiliations, plus ou moins cocasses. Le roman propose un regard distant et plein de bienveillance pour vos personnages mais on a l’impression de lire une histoire actuelle. Plusieurs générations d’Algériens ou de populations d’origines maghrébines se sont succédé en France et on a l’étrange impression que l’histoire se répète. Y avait-il une urgence à raconter cette enfance qui ressemble, à s’y méprendre à la vôtre, à celle de l’écrivain que vous êtes ?

Azouz Begag : Ce roman est aussi un hommage à tous les « migrants » des années 60-70 qui sont venus offrir leur bras à la France. Maghrébins, Espagnols, Portugais, Italiens… Leurs enfants constituent un même peuple. Ces travailleurs du BTP ont été des héros de la reconstruction de la France. J’ai beaucoup d’admiration pour eux. Je les aime. Ils en ont bavé, leurs femmes aussi. Mémoires au Soleil est un hommage à ces héros oubliés que le personnage de Bouzid et les clients du Café du Soleil incarnent. L’Humanité déborde en eux.

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PROJECT-ILES : A propos de l’adage de « Li fet mat », vous semblez vous insurger contre une certaine forme de fatalité face à l’amnésie des peuples, face au rouleau compresseur de l’histoire. Le personnage dit au début du roman que pour lui ce qui est passé est vivant à chaque instant. Y a-t-il urgence à raconter aujourd’hui l’histoire douloureuse franco-algérienne?

Azouz Begag : C’est une expression chargée chez les Maghrébins : « Li fet met ! » Il ne faut pas s’encombrer du passé ! Diable. Les massacres de Sétif de 1945 perpétrés par l’armée française sont encore dans la mémoire franco-algérienne et doivent être exhumés des trous de silence pour qu’on en parle à nos enfants. La littérature vient ici à la rescousse de l’Histoire pour aider à cicatriser les plaies de la colonisation et réapprendre à s’aimer.

PROJECT-ILES : Les écrivains ont-ils endossé le rôle impérieux de l’historien, faute de chercheurs disposant de moyens pour interroger les sources, pour comparer, analyser, produire du sens, pour aider à comprendre le monde actuel ?

 Azouz Begag : Oui, bien sûr. Toutes les recherches sur ses parents que Azouz mène dans ce roman sont vraies. Je les ai écrites comme un romancier mais je les ai menées comme un chercheur. Je suis un écrivain-chercheur. Au CNRS, je suis dans la Section 39 des sciences sociales et Humaines, c’est-à-dire une section transdisciplinaire où sont associés architecture, urbanisme, société, environnement… Le monde de la complexité est mon monde. Je m’y sens à l’aise pour traquer le sens des choses.

PROJECT-ILES :  Et la vie domino est-il encore cours ? Ou est-ce devenu Mémoires au soleil ?

Azouz Begag : La vie domino est une courte nouvelle. Le décor en somme de Mémoires au soleil

PROJECT-ILES : Le père du narrateur est un poète, conteur, un raconteur de magnifiques histoires. Mieux que Céline, ajoute-t-il. Est-ce un clin d’œil au Voyage au bout de la nuit ?

Azouz Begag : Non. Disons que j’ai  utilisé Céline pour construire mon roman… le bout de La nuit, ça me plait !

PROJECT-ILES : Mémoires au soleil apparaît comme une forme de testament pour ses enfants écrit-il. Est-ce faux de penser cela ? 

Azouz Begag : On peut dire ça. Lire, en tout cas, est, pour les enfants, un bel accès à la lumière. Et connaître sa généalogie est une assurance pour la continuité humaine. Quand il est mort, mon père n’a rien laissé à ses enfants, à part ses propres valeurs universelles. Une chance.

PROJECT-ILES : Est-ce une façon, pour l’écrivain au sommet de son œuvre, après avoir barboté dans l’encre de l’écriture durant toutes ces années de lutte avec les 26 lettres de l’alphabet, de tresser un visage à ces migrants que personne ne voit, ne regarde, ne veut voir, malgré le Li fet mat ?

Azouz Begag : Assurément ! Les trois Begag tirailleurs algériens morts pour la France dans La somme en 14-18 vont s’en réjouir. Ce roman servira l’histoire de France, j’espère.

PROJECT-ILES : La scène finale est l’une des plus bouleversantes du roman. Un homme qui s’en va dans la paix de son sommeil avec un sourire aux lèvres, un cadeau à son fils venu recueillir sa parole. Vous créez une frustration supplémentaire à la fin de ce roman. Pourquoi ? Parce que vous ne voulez pas donner de réponse définitive à la détresse de ce père ? Pourquoi cette fin ? Si belle, si poétique mais d’une infinie frustration. 

Azouz Begag : La fin, c’est Le voyage au bout de La nuit. Toujours frustrant. Jeanne voulais en aucun cas nourrir une frustration. Je trouvais cette fin belle et c’est tout. Mais la scène précédente où le père enlace sa femme pour la première fois est encore plus belle, je trouve. Elle est venue au bout de mon stylo sans prévenir. Ce roman était magique.

Propos recueillis par Nassuf Djailani