Fanon reprend vie dans L’insurrection de l’âme de Raphaël Confiant

Dans l’un de ses derniers textes, L’insurrection de l’âme aux éditions Caraïbéditions, l’écrivain martiniquais, Raphaël Confiant propose une autobiographie imaginée du médecin et essayiste engagé Frantz Fanon. Rencontre.

 

PROJECT-ILES : D’abord ce roman est un vrai plaisir de lecture. On fait d’abord connaissance avec un homme avant d’avoir à faire avec le médecin, praticien, philosophe et militant politique. Pourquoi avez-vous opté pour le « je » ?

Raphaël CONFIANT : Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman puisque tous les faits évoqués sont vrais et vérifiables, mais de ce que j’ai appelé une autobiographie imaginée. D’où l’usage du « je », mais dans certains chapitres seulement comme le lecteur ne manquera pas de le remarquer. Je dis bien « imaginée » et non « imaginaire » ! Je me coule dans le personnage Fanon et je regarde la réalité à travers ses yeux, cela à partir des renseignements historiques et autres qui sont à la disposition de tout le monde. Je me suis aussi beaucoup appuyé sur ses livres aussi, bien évidemment.

 

PROJECT-ILES : C’est une vraie responsabilité de faire parler Fanon ainsi. Quelle est la part de fiction et la part de réel ?

 

Raphaël CONFIANT : Je dirai que 80% du texte relève du réel et seulement 20% de la fiction. Cette part de la fiction ne concerne que les dialogues et les descriptions de lieu. Oui, c’est une responsabilité énorme que d’avoir osé se mettre dans la peau d’un si grand homme, mais justement Fanon était un homme avec des doutes, des sentiments, des espoirs, etc. Mon livre vise aussi à lutter contre l’icônisation, la statufication du personnage, qui est pour moi la pire des choses. Dieu merci, Fanon n’a pas encore fini sur un vulgaire tee-shirt comme Che Guevara !

 

PROJECT-ILES : Vous évoquez les souvenirs de l’enfance, en citant l’exemple de la faune et de la flore, très présente mais très opaque à l’enfant Fanon. Des petits écoliers, écrivez-vous, qui reçoivent des manuels illustrés de France déconnectés de la réalité martiniquaise. Fanon en a-t-il vraiment parlé ?

 

Raphaël CONFIANT : N’importe quel écolier martiniquais pouvait constater que les pommiers, poiriers et autres pruniers dont lui parlaient les livres utilisés à l’école n’avaient aucun rapport avec les manguiers, tamariniers ou bananiers de son environnement quotidien. Cela ne signifiait pas pour autant que cet écolier ou ses parents s’insurgeaient contre cette anomalie. Au contraire ! Tout ce qui venait de France et d’Europe était valorisé, survalorisé même et un pommier était, inconsciemment, considéré comme supérieur à un manguier. Fanon n’en parle pas directement, mais on peut le déduire de ses écrits d’adulte.

PROJECT-ILES : Vous évoquez également la foi de Fanon personnage. Ou plutôt, vous écrivez qu’il était agnostique, tout en parlant de l’émotion qu’il éprouve à l’appel du Muezzin durant son séjour algérien. On a moins l’habitude de ces thématiques, quand on approche l’œuvre de Fanon. Le projet était d’en montrer toutes les dimensions ?

 

Raphaël CONFIANT : Le projet était clair : restituer son humanité à Fanon. Certes, il fut un révolutionnaire, un héros, etc., mais aussi un être humain comme tous les autres et cela nous avons tendance à l’oublier. Quand Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie, il comprend immédiatement qu’il faut replacer les malades dans leur environnement culturel et donc religieux. Il y fait donc installer une salle de prières musulmane, et assez vite, la direction de l’hôpital et ses collègues médecins constateront les bienfaits de cette thérapie algérianisée. Ceci dit Fanon n’était pas croyant, même s’il avait un profond respect pour les croyants…

PROJECT-ILES : Les anecdotes sur la spiritualité de Rimbaud sont-elles réelles ou c’est le romancier qui s’exprime ? A-t-il vraiment eu un Coran annoté ?

Raphaël CONFIANT : Ce que je dis de Rimbaud est facilement vérifiable. Il a bel et bien eu un Coran annoté ! Mon livre est une « autobiographie imaginée » et pas un roman au sens habituel du terme.

PROJECT-ILES : Quelle lecture Fanon avait-il de Camus ? Sous votre plume, on apprend qu’il était très critique de l’auteur de L’Etranger. Notamment sur son peu de cas des Arabes.

Raphaël CONFIANT : Je n’ai pas trouvé de trace d’un contact quelconque, même épistolaire, même par personne interposée, entre Fanon et Camus. Mais je sais que le Martiniquais qui se voulait désormais Algérien n’approuvait pas les positions un peu ambigües à son goût du Pied-noir algérien tourné vers la France. En fait, un Pied-noir était l’équivalent d’un Béké en Martinique et, à n’en pas douter, Fanon n’a pas pu ne pas percevoir Camus comme faisant partie de la classe des exploiteurs, même si la famille Camus était très pauvre. Vous savez, à l’époque en Algérie, dans les années 50-60, avec la guerre de libération, il existait deux camps irréductibles, irréconciliables…

 PROJECT-ILES : Comment avez-vous travaillé ? On ressent, à vous lire, un grand travail de documentation. Combien de temps avez-vous passé entre la documentation et l’écriture ?

 

Raphaël CONFIANT : Je me documente toujours quel que soit l’ouvrage que j’écris, même mes romans au sens classique du terme. C’est que je suis moins un romancier que quelqu’un qui travaille à la frontière de la fiction, de l’histoire, de l’anthropologie, de la linguistique, etc. C’est sans doute dû à ma profession d’universitaire. Je me sens très peu artiste, mais plutôt artisan de l’écriture. J’ai mis un an et demi à écrire mon livre sur Fanon, mais étant insomniaque j’ai disposé de beaucoup de temps (rires)…

 

PROJECT-ILES : Les critiques ont tenté de trouver des querelles entre Aimé Césaire et Frantz Fanon, vous semblez montrer que les choses sont plus complexes. Vous dites même que le sens de son engagement dans la révolution algérienne est un combat pour « l’humanité opprimée ». En ce sens, les deux hommes se ressemblent un peu ?

 

Raphaël CONFIANT : Césaire et Fanon n’étaient pas des amis, inutile de se voiler la face ! Alors que Césaire est le rapporteur de la loi qui, en 1946, transforme les « vieilles colonies » de Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion en « départements d’outre-mer », Fanon, lui, plus jeune et se sentant d’abord français, va vite s’insurger. Son engagement volontaire dans l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale lui ouvrira les yeux et à partir de ce moment-là, il se montrera un adversaire radical du colonialisme. Par contre, Césaire a tergiversé, il a essayé de contourner le colonialisme, de ruser avec lui et cela, Fanon ne l’appréciait pas du tout. Ceci dit, Fanon respectait l’immense apport de la Négritude en ce qu’elle a revalorisé la part africaine de la culture créole.

PROJECT-ILES : Vous êtes l’auteur d’une œuvre abondante, saluée par la critique notamment en France et dans le monde. Quel est le sens de la publication de ce livre sur un personnage majeur, chez Caraïbéditions. Une manière de signifier là d’où vous parlez ?

 

Raphaël CONFIANT : Je n’ai jamais été adepte de la monographie éditoriale et même en France, je dois avoir une demi-douzaine d’éditeurs différents. Je choisis de proposer tel ou tel manuscrit à un éditeur selon le profil de ce dernier. Pour mon livre sur Fanon, le courageux éditeur Florent Charbonnier et sa maison, Caraibéditions me convenaient parfaitement. C’était aussi une manière de re-domicilier Fanon dans son pays natal. Mais j’ai déjà publié avant cela chez d’autres éditeurs des Antilles et de la Guyane. Comme Ibis Rouge, par exemple… Ce n’est pas parce que j’ai des livres édités chez Grasset, Stock, Mercure de France ou Gallimard que je méprise pour autant les éditeurs de chez moi.

 

PROJECT-ILES : Comment la famille de Fanon a-t-elle accueilli votre roman ?

 

Raphaël CONFIANT : Aucune idée ! Je ne leur ai d’ailleurs pas demandé l’autorisation d’écrire ce livre car Fanon appartient à tous les Martiniquais mais aussi aux Algériens et aux gens du Tiers-monde, comme l’on disait autrefois.

 

PROJECT-ILES : Pourquoi un roman pour Fanon, alors que vous aviez consacré un essai à Césaire ?

 

Raphaël CONFIANT : J’ai suivi les traces de Fanon en Algérie où j’ai vécu au milieu des années 70 du siècle dernier. Je me suis toujours senti plus proche de Fanon que de Césaire. S’agissant de ce dernier, jamais je n’aurais pu me mettre à sa place et dire « je » ! Un essai vous met à distance alors qu’une autobiographie imaginée vous relie étroitement à celui que vous évoquez.

 

PROJECT-ILES : Vous semblez d’ailleurs plus tendre avec Fanon qu’avec Césaire. Pour quelles raisons ? Parce que Fanon est allé au bout de sa logique révolutionnaire ? C’est cela qui vous séduit chez lui ?

 

Raphaël CONFIANT : Chacun des deux a suivi sa propre voie et d’ailleurs, ils n’appartiennent pas à la même génération. Césaire toutefois s’est montré moins combatif contre le colonialisme que Fanon au plan de l’action concrète. Il a certes écrit des ouvrages féroces comme le « Discours sur le colonialisme », mais dans la réalité, il a engagé nos pays dans une impasse politique dont nous peinons à sortir aujourd’hui. Fanon, lui, a toujours été intransigeant et donc, oui, j’ai toujours préféré Fanon à Césaire tout en reconnaissant l’apport immense de ce dernier. J’ai d’ailleurs rencontré Césaire à diverses reprises et cela s’est très bien passé…

Propos recueillis Nassuf DJAILANI

Raphaël Confiant, « L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex » – Caraïbéditions, 392 pages (Mai 2017).

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