Le journaliste Zola à la reine Fatouma Djombé, reine de Mohély

 

« Se sentir la continuelle

et irrésistible nécessité

de crier tout haut ce qu’on pense,

surtout lorsqu’on est seul à le penser,

et quitte à gâter les joies de sa vie ! »

E. Zola, Préface à Une campagne, 1882.

 

Alors que la reine Fatouma Djombé (sic) en visite à Paris, est venue demander la protection de La France dans les conflits qui opposaient les sultans des Comores, Emile Zola adresse une lettre ouverte qui, sous prétexte de la guider dans Paris, présente un tableau satirique du régime et de la société du second Empire.

La lettre date de 1868, publiée dans le journal La Tribune du 12 juillet.

Une lettre encore brûlante de vérité, car ce que décrit Zola est d’une grande actualité. Dans la rubrique Causerie, Emile Zola, irrévérencieux et pleins d’audace, propose d’abord à la reine d’être son guide dans Paris. « Il est des journaux qui indiquent aux nobles étrangers les édifices qu’ils doivent visiter, les plaisirs qu’ils leur faut prendre (…) Nous procéderons par jour », suggère le journaliste Zola.

D’emblée le journaliste maniant la satire s’en prend à la bureaucratie française, sous l’œil de la reine : « le lundi matin, visitez un de nos ministères. Amusez-vous à suivre la filière administrative d’une affaire quelconque ; vous verrez comme quoi l’autorisation de poser une borne dans un champ peut demander plusieurs années d’examen. Jetez surtout un coup d’œil dans les cartons ; la vue de ces nécropoles où dorment tant de projets oubliés vous réjouira infiniment. Vous apprendrez-là qu’un gouvernement sage repose sur un peuple d’employés qui bâillent de dix heures à quatre heures. Quand vous rentrez dans vos Etats, vous paierez le plus de fainéants possible, et votre royaume s’endormira avec une lenteur majestueuse. (…) »

Là-dessus, les ministères actuels pullulent de fonctionnaires fantômes, recrutés par clientélisme, radiés par les successeurs. Zola, égrène ses propositions sur les 6 jours premiers jours de la semaine. Avant d’ajouter : « Enfin, le dimanche matin, pour vous reposer, visitez à pied nos faubourgs, dans le plus strict incognito. Vous y verrez ce qu’il est bon qu’une reine voie : beaucoup de misère, beaucoup de courage, une irritation sourde contre les oisifs et les voluptueux. Vous y entendrez gronder la grande voix du peuple qui a faim de justice et de pain. »

Avant de poursuivre : « Je vous conseille de passer tous vos après-midi au Corps législatif. On y parle par milliards en ce moment, et c’est toujours réjouissant d’entendre énoncer de gros chiffres, surtout quand on goûte l’intime volupté de ne pas avoir sorti un sou de sa poche. Vous y admirerez en outre le travail de machine puissante et docile qu’on appelle la majorité. Vous éprouverez à coup sûr le désir d’avoir chez vous une machine semblable, qui applaudisse complaisamment tous vos actes. Demandez aux préfets ce que coûte chaque rouage. »

(…) Le débat sur la fiscalité, la fraude fiscale et la grogne contre le trop d’impôt fait toujours rage, quel que soient les majorités en France. Rien n’a vraiment changé de ce point de vue.

EmileZola

Dans un développement, plein de lucidité, le journaliste Zola poursuit : « Vous le voyez, madame, si nous n’avons ni millions ni armées à votre service, nous pouvons encore vous servir à quelque chose. Mettez-vous à l’école chez nous, et vous ne sentirez plus le besoin de replacer votre époux sur le trône, vous gouvernerez vous-même, vous doterez votre pays d’institutions aussi belles et aussi impeccables que les nôtres. »

Les Comores ont abandonné le système monarchique pour la démocratie, mais toujours avec des institutions fragiles. Jamais une femme, n’a encore été élue à la tête de l’Etat fédéral.

« Mais peut-être n’êtes-vous pas ambitieuse. Vous n’avez, pour toute suite, dit-on, qu’un cuisinier et qu’une chambrière. Entre nous, cela me parait devoir suffire à une femme : une chambrière pour qu’elle aille décemment vêtue, un cuisinier pour qu’elle ne meure pas de faim. »

Et la conclusion de la lettre est à l’image de tout le combat de Zola journaliste et écrivain : « Alors, madame, retournez dans votre pays, ôtez les bottines à talons qui vous gênent, dormez en paix dans votre palais de bois, et faites-en sorte que votre peuple vive libre et heureux. Vous en savez plus que nous. » Il reste encore du travail.

Nassuf Djailani

Un texte publié, dans un recueil intitulé : « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé !… », quarante ans de polémiques. Choix de textes, introduction, notices et notes, par Jacques Vassevière, Livre de poche, dans la collection La lettre et la plume, 2013. Les pages citées sont situées entre les pages 81-85.

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