Big Jim remet le couvert et promet un sacré gueuleton

Les nouvelles en provenance d’Outre-Atlantique ne sont pas très bonnes, c’est le moins que l’on puisse dire. Aux élections des midterms qui ont eu lieu ce mardi 6 novembre aux USA, le parti démocrate a désormais la majorité de la chambre des représentants, tandis que le parti républicain assoit sa domination au Sénat. Pour se consoler de trumpisation des esprits, il faut lire ou relire A Really Big Lunch, ou encore Un sacré gueuleton signé Jim Harrison. Un recueil de 375 pages, traduit pour les éditions Flammarion par Brice Matthieussent. Le sous-titre est savoureux : Manger, Boire et Vivre et le contenu lumineux, parfois caustique, hilarant.

 

Né en 1937 dans le Michigan, aux Etats-Unis, Jim Harrison est décédé dans son sommeil le 26 mars 2016 dans sa maison de Patagonia, en Arizona. Depuis, son départ, sont parues en français ses Dernières nouvelles, ainsi que Le Vieux Saltimbanque, à titre posthume. Ce sacré gueuleton est la dernière publication aux éditions Flammarion, et ça vaut vraiment le détour.

« Tous les lecteurs de Jim Harrison connaissent son appétit vorace pour la bonne chère, les meilleurs vins et autres plaisirs bien terrestres qui irriguent son œuvre. Grâce à ce Sacré gueuleton, même les plus fidèles d’entre eux seront surpris de découvrir l’étendue de ses écrits sur le sujet » prévient son éditeur.

Ulf Andersen Archive - Jim Harrison
FRANCE – SEPTEMBER: Author Jim Harrison poses while in France during September 2002.(Photo by Ulf Andersen/Getty Images)

« Manger » nous dit Jim, « est une course contre la montre. Ce matin, j’ai abattu un énième crotalidé (serpent à sonnettes) près des marches de mon bureau, son corps agité de soubresauts s’effondrant enfin en point d’interrogation. Finis les déjeuners de rongeurs pour ce salopard de républicain dont un parent a tué Rose, mon setter anglais bien-aimé ! J’ai jeté le serpent mort en pâture aux cochons, et la grosse truie, Mary, l’a dévoré avec le plaisir évident d’un homme affamé se régalant d’une assiette de foie gras. Elle m’a souri comme pour me dire : « Merci, nous sommes bien ensemble sur terre. Quand tu dégusteras mes gros jambons, je gambaderai au paradis dans un champ de maïs doux et de melons cantaloups bien mûrs. »

Autre exemple, dans un chapitre intitulé : Critiquer un vin, critiquer un livre (p. 75), l’écrivain revient entre autre sur son expérience, son attitude, face à la critique. C’est plein d’enseignements :

« Dans mon premier article évoquant les critiques oenologique et littéraire, « Comparaisons oiseuses », je me suis énervé sur ces sujets sensibles, et quelques-uns d’entre vous se sont sentis contrariés. Cette réaction rappelle le conte pour enfants, Les Nouveaux Habits de l’empereur. Selon votre religion, seul Jésus, Mahomet ou Bouddha sont sans tache. Tous les autres mortels manquent quand à eux régulièrement de certains vêtements. Un jour qu’enfant je pêchais avec mon père, il m’apprit à ma grande consternation que la reine d’Angleterre allait aux toilettes comme tout le monde. Nous savons qu’Einstein fut parfois un mari infidèle et je me souviens d’un article dont l’auteur écrivait que « Picasso restait insensible aux besoins des femmes ». Même un homme aussi imposant que le président des Etats-Unis est sujet à l’erreur. Au début de ma carrière, mon recueil de nouvelles intitulé Légendes d’automne a été éreinté dans la presse londonienne par le célèbre C.P. Snow. J’ai alors bâillé avant de me rendre à la banque pour y faire un énième dépôt de mes droits d’auteur. Nous craignons le négatif, mais sans lui il n’y a pas de positif ». Le baron de Leicester Charles Percy Snow en prend ainsi pour son grade, et ils sont nombreux ainsi à faire les frais de la verve du Big Jim.

 

Les textes que composent ce recueil, sont rassemblés pour la première fois en un seul volume, ces articles publiés au fil de sa carrière ne se contentent pas de célébrer les plaisirs de la table. Savoureux quand il croque les travers comparés des critiques littéraires et des experts œnologues, féroce quand il brocarde l’affadissement du goût et la nourriture industrielle, Big Jim parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature, la politique, l’amour des femmes ou l’amour tout court. En chemin, il déroule des recettes toujours réjouissantes, parfois inattendues, et fait preuve d’un humour dévastateur à l’égard des pisse-vinaigres de tout poil. Parents, amis, écrivains, hommes politiques et personnages de roman se croisent au fil des pages pour composer un autoportrait du gourmand vagabond, une biographie en creux de l’auteur de Dalva, de Légendes d’automne et du Vieux Saltimbanque. Avec ces multiples entrées, ce livre est un véritable festin littéraire qui comblera tous les appétits, grâce notamment aux recettes que glisse l’amoureux des bonnes tables.

 

Passionné par la France, et par sa cuisine, il confie dans un texte qui a donné son titre à ce recueil que : « Si l’on devait m’apprendre que j’allais bientôt passer l’arme à gauche, j’ai souvent pensé que je rejoindrais Lyon pour y manger comme quatre durant un bon mois, après quoi on pourrait me jeter d’une civière dans le Rhône bien-aimé. Peut-être y nagerais-je au fil du courant jusqu’à Arles pour y savourer mon dernier dîner. »

Un sacré gueuleton est un recueil sublime. Les petites formes qui tissent ce recueil sont écrites dans une si belle langue, que l’on ne s’en rassasie pas. Jim, écrit, par ailleurs que le « gourmand est celui qui continue de manger alors qu’il n’a plus faim ». Surtout quand il évoque par exemple, le spectacle éblouissant d’une « jeune femme grimper adroitement l »escalier jusqu’à l’orgue de l’église et se mettre à jouer du Bach si fort que les pierres ont bourdonné sous mon corps ». La scène se passe à Aix-en-Provence, où l’écrivain était de passage.

Un texte à savourer. « Un seul mot d’ordre : être modéré à l’excès », tempère-t-il.

 

Nassuf Djailani

 

Pour poursuivre :

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