« Beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dans Binta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. », Abubakar Adam Ibrahim.

EDINBURGH, SCOTLAND – AUGUST 14: Nigerian novelist and writer Abubakar Adam Ibrahim attends a photocall during the annual Edinburgh International Book Festival at Charlotte Square Gardens on August 14, 2017 in Edinburgh, Scotland. (Photo by Roberto Ricciuti/Getty Images)

Abubakar Adam Ibrahim est sans doute l’une des grandes révélations de cette rentrée littéraire 2018. Originaire du Nord du Nigéria, son nom est apparu dans la première sélection du Prix Femina, finalement attribué à Philippe Lançon, pour son roman Le lambeau (Gallimard). La Saison des fleurs de flamme publié en France aux éditions de l’Observatoire a été saluée par la critique, à raison. C’est le récit des corps et des sens, Abubakar Adam Ibrahim peint une mosaïque de personnages complexes dans une société gangrenée par la haine. L’amour, trouble qui affleure l’héroïne et son agresseur semble vouloir déjouer cette morbidité à l’oeuvre. Un très beau roman qui vous marque longtemps après l’avoir refermé. Le texte est dans une belle traduction de l’anglais (Nigéria) par Marc Amfreville. Il a d’ailleurs reçu le prix NLNG Nigeria Prize for Literature. Un roman dense qui donne à voir une société musulmane, celle du Nord du Nigéria avec le regard d’un romancier sensible au sort réservée à la femme. Un roman iconoclaste.

Il a accordé à la revue PROJECT-ILES l’entretien qui suit, alors que son roman était dans la première sélection en France du Prix Femina et du prix Fnac 2018.

PROJECT-ILES : Pourcommencer, est-ce que vous pourriez nous parler de vous ? Où êtes-vous né ?De quelle partie du Nigéria vous êtes originaire ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis né à Jos, au centre du Nigeria et c’est un endroit qui m’est cher. Même si je vis à Abuja depuis dix ans maintenant, je rêve encore de Jos et mes personnages sont conçus d’abord avec Jos dans mon esprit. J’ai une relation étrange avec cet endroit.

PROJECT-ILES : Vous êtes toujours journaliste dans votre pays, n’est-ce pas ? Pour quel journal travaillez-vous ? Sur quel sujet écrivez-vous ? Que préférez-vous dans le journalisme ? Et Quel genre de journalisme pratiquez-vous ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis journaliste et j’écris pour le Daily Trust, une des plus grandes publications tu pays. J’écrivais beaucoup sur les arts et la culture, mais maintenant comme Editeur d’articles choisis, j’écris sur tout sujet et commissionne nos correspondants à travers le pays pour écrire des textes. Mais j’aime écrire sur les traumatismes, leur influence et le fait qu’ils ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. 

PROJECT-ILES : Quelle est la situation pour la presse au Nigéria ? La liberté d’expression est-elle respectée, malgré le contexte politique ? 

Abubakar Adam Ibrahim : La presse a toujours bénéficié d’un certain niveau de liberté même durant les jours sombres de la dictature militaire, en comparaison avec d’autres pays dans des situations identiques. Oui, il y a toujours des cas de journalistes emprisonnés, comme le journaliste qui a été détenu pendant deux ans sans procès, mais ceci n’a pas empêché les journalistes d’exercer leur métier et d’essayer de tenir les dirigeants comme responsables. 

Sur l’écriture

PROJECT-ILES : Saison n’est pas votre premier roman, n’est-ce pas ? Qu’écriviez-vous avant ? des nouvelles ? des poèmes ? des essais ?

Abubakar Adam Ibrahim : J’ai fait de tout en fait. Mon premier prix d’écriture a été pour une pièce radiophonique. Mon premier livre était un recueil de nouvelles intitule « The Whispering Trees ». Et j’ai récemment gagné un prix pour une pièce créative de non fiction.

PROJECT-ILES : Combien detemps pour écrire La Saison ?

Abubakar Adam Ibrahim : En tout, je dirais quatre ans depuis le premier mot jusqu’à la publication. Cela m’a pris deux ans pour écrire une première version. Les réécritures et corrections ont pris deux autres années.

PROJECT-ILES : Parlez-nous de vos influences ? Du pays, Afrique, du monde ?

Abubakar Adam Ibrahim : Tout ce que je lis m’influence, parfois positivement, parfois pour la raison opposée.Je ne sais pas à quel point on peut être influencé, mais je trouve les travaux d’écrivains comme Cyprian Ekwensi vraiment intéressants. Naguib Mahfouz aussi àun certain niveau, Michael Ondaatje et Gabriel Garcia Marquez entre autres.

PROJECT-ILES : Est-ce que le personnage de Binta s’inspire de la vie réelle ? Pourriez-vous expliquer comment ce personnage vous est venu ?

Abubakar Adam Ibrahim : Bintaest complètement fictive. Elle existe seulement dans ma tête et n’est inspiréede personne. Mais beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dansBinta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. Une femme m’a appelél’autre jour et jure qu’elle avait vu Reza récemment à Jos. Mais cespersonnages existent uniquement dans le livre.

PROJECT-ILES : L’amour et la haine sont apparemment les sujets de votre roman. Est-ce que la haine a transformé le pays et plus précisément le Nord ?

Abubakar Adam Ibrahim : La haine dans ce contexte est un produit de l’accumulation de frustration. Elle ne vise pas certaines personnes pour ce qu’on pense qu’elles ont fait, mais elle est un produit d’un système qui a échoué, d’une société qui a échoué et qui foule la justice aux pieds. Alors le ressentiment, la frustration grandit et les gens trouvent des moyens de les exprimer. Le politique devient personnel et le personnel devient politique et vous avez des émeutes, des tueries et l’effondrement de la loi et de l’ordre.

La réception de vos œuvres

PROJECT-ILES : Vous aviez été en course pour le Prix Femina en France (finalement attribué le 5 novembre à Philippe Lançon, pour Le lambeau). Comment avez-vous réagi en l’apprenant ? (NDLR : cet entretien a été réalisé avant l’attribution du Prix Femina, le 5 novembre 2018.)

Abubakar Adam Ibrahim : Desnouvelles passionnantes. Je n’ai réalisé l’importance du prix que lorsque j’aivu l’excitation de mes éditeurs et de ceux très familiers avec le monde littérairefrançais. Je suis heureux que le livre soit considéré pour le prix et particulièrementheureux que mes éditeurs aient cru en mon livre.

PROJECT-ILES : Quelle a été la réaction après la publication de Saison au Nigéria ? Et comment vous jugent-ils maintenant que vous êtes publié à l’étranger ?

Abubakar Adam Ibrahim : Les gens étaient très contents de lire une histoire qui parle d’eux et qui leur parle. Beaucoup se reconnaissent dans les personnages et dans l’histoire et cela veut dire beaucoup pour eux. Depuis la publication, le livre a inspiré beaucoup de conversations sur les problèmes divers et l’écho de l’histoire ailleurs, en Europe et en Asie. Ceci est une preuve de notre humanité collective et de nos expériences communes, sans considération de race, langage, culture ou religion. Pour moi, c’est le triomphe de la littérature.

Propos recueillis par Nassuf Djailani,

un entretien traduit de l’Anglais(Nigeria)

par Mialy Andriamananjara

Publicités

Le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018 à Elisabeth Monteiro Rodrigues

Les traducteurs et traductrices sont ces passeurs qui sont trop souvent laissés dans l’ombre. Cette ombre parfois imposante de l’écrivain démiurge. Mais arrive parfois que le sort fasse bien les choses et rétablisse un peu de « justice ». Un peu de lumière pour ces créateurs, et créatrices de passerelles avec la magie de la langue, des langues. Justement, Elisabeth Monteiro Rodrigues vient de remporter le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018, pour sa traduction du portugais des nouvelles du romancier, poète et homme de théâtre Valério Romão, De la famille, paru dans la très belle maison d’édition Michel Chandeigne, en 2018. Ses traductions ont été plusieurs fois remarquées par le jury et ont contribué à révéler de nombreux auteurs en France tels que Mia Couto et Valério Romão.

Depuis 1995, le Grand prix de traduction de la Ville d’Arles (http://www.atlf.org/grand-prix-de-traduction-de-la-ville-darles-2018/), récompense la traduction d’une œuvre de fiction contemporaine remarquable par sa qualité et les difficultés qu’elle a su surmonter. Ce prix est doté de 3500 € par la ville d’Arles.

Elisabeth Monteiro avait accordé un entretien à la revue PROJECT-ILES en 2015, dans le cadre d’un numéro sur la littérature mozambicaine, avec un dossier consacré à l’œuvre du romancier mozambicain Mia Couto. Le dernier texte qu’elle a traduit s’intitule : Histoires rêvérées[1].

miamonteroparis

PROJECT-ILES : Vous traduisez l’œuvre de Mia Couto depuis une dizaine d’années ? Comment aborde-t-on la traduction d’un livre de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Sa lecture en portugais rayonne d’une beauté saisissante, la beauté de la langue et des voies qu’elle emprunte. Tour à tour drôle, bouleversante, poétique, elle nous entraîne sur des chemins mystérieux et inattendus. Elle nous enjoint de nous débarrasser de nos idées préconçues afin de nous laisser pénétrer par l’Autre Côté, l’autre pays. Nous voilà conviés à un voyage et c’est ce voyage dans la langue que j’éprouve toujours en premier lieu. Le voyage achevé, les images et les métaphores prennent corps, comme autant de voix qui s’inscrivent durablement en moi et que je ferai entendre au lecteur.

Ensuite il se passe un ou deux mois, parfois davantage, afin que le texte s’imprègne en moi. Je travaille par couches, je réalise au moins trois versions de ma traduction : la première je la veux comme un calque de l’original, une sorte de langue à mi-chemin, entre le portugais et le français, la deuxième aborde la rive du français et enfin la troisième, je l’espère, aura accompli son voyage. Je pense souvent à la rumination médiévale, «ingurgiter» le texte afin de le laisser cheminer en moi et en déplier le sens.

PROJECT-ILES : Quelles sont les principales difficultés liées à la traduction des romans et des nouvelles de Mia Couto

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Il y a d’abord ce mélange savamment orchestré de registres de langue. Les romans de Mia Couto s’articulent autour d’un narrateur qui donne la parole à différents personnages qui nous restituent leur histoire. La tâche première est donc de faire entendre cette multiplicité de voix dans leur singularité. À quoi vient s’ajouter la prégnance des métaphores ancrées dans les quatre éléments et dans le monde végétal et animal. Et il y a bien sûr les créations lexicales, les mots valises, les proverbes fixés ou détournés, les jeux de mots que l’on retrouve abondamment dans Tombe, tombe au fond de l’eau, Le dernier vol du flamant, Le fil des missangas, Poisons de dieu, remèdes du diable ou dans La pluie ébahie. Je peux alors passer des jours et des jours sur un mot, une expression etc…, jusqu’à ce que je trouve en créant un mot en français, en utilisant des archaïsmes ou en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots en français. Et si cela ne fonctionne pas, apparaît forcé ou artificiel, il me faudra alors faire l’expérience de la perte et du deuil, j’aurai alors recours à la compensation en glissant ailleurs une création : j’ai ainsi par exemple utilisé le mot illuné rencontré chez Rimbaud pour traduire un mot portugais très courant enluarada (baigné par le clair de lune).

PROJECT-ILES : Et quelles sont les joies ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Parfois une simple phrase comme dans L’accordeur de silences « Je suis, disons, émigrant d’un lieu sans nom, sans géographie, sans histoire » ou dans La confession de la Lionne « Il fait nuit il n’y a plus d’ombres au monde ».

PROJECT-ILES : Comment décririez-vous le portugais de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : C’est d’abord du portugais du Portugal et du Brésil – Mia Couto a une grande admiration pour João Guimarães Rosa. C’est bien sûr du portugais du Mozambique, du portugais mâtiné des langues bantoues, mais aussi de l’anglais et de l’afrikaans. La singularité du portugais de Mia Couto tient dans l’utilisation de tous les ressorts de la langue pour créer la langue la plus à même d’incarner la diversité du Mozambique.

PROJECT-ILES : Avez-vous senti une « évolution » dans son écriture ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : L’accordeur de silences marque indubitablement une rupture qui semble se poursuivre avec la Confession de la lionne. Les mots valises, jeux-créations ont quasiment disparu, son écriture est plus «classique». Ce qui me frappe c’est la matière des mots, la puissance des images poétiques convoquées et la musicalité de la phrase. Cette rupture est d’autant plus frappante que je traduis actuellement l’un des premiers livres de Mia Couto, un recueil de nouvelles parues en 1994 dans lequel foisonnent les jeux-créations.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

[1] Publié en 1994, c’est un recueil fondamental dans la genèse de l’œuvre de Mia Couto, de son écriture si souvent commentée et de sa filiation avec João Guimarães Rosa. Les néologismes, les idiomatismes, les proverbes détournés, les jeux de mots font ici florès. Autant de singularités que la traduction tente de restituer par des archaïsmes, en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots, en créant des mots composés ou des néologismes (par la préfixation, suffixation, mots valises et fusion de deux mots), afin de faire entendre le bruissement de la langue.

Big Jim remet le couvert et promet un sacré gueuleton

Les nouvelles en provenance d’Outre-Atlantique ne sont pas très bonnes, c’est le moins que l’on puisse dire. Aux élections des midterms qui ont eu lieu ce mardi 6 novembre aux USA, le parti démocrate a désormais la majorité de la chambre des représentants, tandis que le parti républicain assoit sa domination au Sénat. Pour se consoler de trumpisation des esprits, il faut lire ou relire A Really Big Lunch, ou encore Un sacré gueuleton signé Jim Harrison. Un recueil de 375 pages, traduit pour les éditions Flammarion par Brice Matthieussent. Le sous-titre est savoureux : Manger, Boire et Vivre et le contenu lumineux, parfois caustique, hilarant.

 

Né en 1937 dans le Michigan, aux Etats-Unis, Jim Harrison est décédé dans son sommeil le 26 mars 2016 dans sa maison de Patagonia, en Arizona. Depuis, son départ, sont parues en français ses Dernières nouvelles, ainsi que Le Vieux Saltimbanque, à titre posthume. Ce sacré gueuleton est la dernière publication aux éditions Flammarion, et ça vaut vraiment le détour.

« Tous les lecteurs de Jim Harrison connaissent son appétit vorace pour la bonne chère, les meilleurs vins et autres plaisirs bien terrestres qui irriguent son œuvre. Grâce à ce Sacré gueuleton, même les plus fidèles d’entre eux seront surpris de découvrir l’étendue de ses écrits sur le sujet » prévient son éditeur.

Ulf Andersen Archive - Jim Harrison
FRANCE – SEPTEMBER: Author Jim Harrison poses while in France during September 2002.(Photo by Ulf Andersen/Getty Images)

« Manger » nous dit Jim, « est une course contre la montre. Ce matin, j’ai abattu un énième crotalidé (serpent à sonnettes) près des marches de mon bureau, son corps agité de soubresauts s’effondrant enfin en point d’interrogation. Finis les déjeuners de rongeurs pour ce salopard de républicain dont un parent a tué Rose, mon setter anglais bien-aimé ! J’ai jeté le serpent mort en pâture aux cochons, et la grosse truie, Mary, l’a dévoré avec le plaisir évident d’un homme affamé se régalant d’une assiette de foie gras. Elle m’a souri comme pour me dire : « Merci, nous sommes bien ensemble sur terre. Quand tu dégusteras mes gros jambons, je gambaderai au paradis dans un champ de maïs doux et de melons cantaloups bien mûrs. »

Autre exemple, dans un chapitre intitulé : Critiquer un vin, critiquer un livre (p. 75), l’écrivain revient entre autre sur son expérience, son attitude, face à la critique. C’est plein d’enseignements :

« Dans mon premier article évoquant les critiques oenologique et littéraire, « Comparaisons oiseuses », je me suis énervé sur ces sujets sensibles, et quelques-uns d’entre vous se sont sentis contrariés. Cette réaction rappelle le conte pour enfants, Les Nouveaux Habits de l’empereur. Selon votre religion, seul Jésus, Mahomet ou Bouddha sont sans tache. Tous les autres mortels manquent quand à eux régulièrement de certains vêtements. Un jour qu’enfant je pêchais avec mon père, il m’apprit à ma grande consternation que la reine d’Angleterre allait aux toilettes comme tout le monde. Nous savons qu’Einstein fut parfois un mari infidèle et je me souviens d’un article dont l’auteur écrivait que « Picasso restait insensible aux besoins des femmes ». Même un homme aussi imposant que le président des Etats-Unis est sujet à l’erreur. Au début de ma carrière, mon recueil de nouvelles intitulé Légendes d’automne a été éreinté dans la presse londonienne par le célèbre C.P. Snow. J’ai alors bâillé avant de me rendre à la banque pour y faire un énième dépôt de mes droits d’auteur. Nous craignons le négatif, mais sans lui il n’y a pas de positif ». Le baron de Leicester Charles Percy Snow en prend ainsi pour son grade, et ils sont nombreux ainsi à faire les frais de la verve du Big Jim.

 

Les textes que composent ce recueil, sont rassemblés pour la première fois en un seul volume, ces articles publiés au fil de sa carrière ne se contentent pas de célébrer les plaisirs de la table. Savoureux quand il croque les travers comparés des critiques littéraires et des experts œnologues, féroce quand il brocarde l’affadissement du goût et la nourriture industrielle, Big Jim parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature, la politique, l’amour des femmes ou l’amour tout court. En chemin, il déroule des recettes toujours réjouissantes, parfois inattendues, et fait preuve d’un humour dévastateur à l’égard des pisse-vinaigres de tout poil. Parents, amis, écrivains, hommes politiques et personnages de roman se croisent au fil des pages pour composer un autoportrait du gourmand vagabond, une biographie en creux de l’auteur de Dalva, de Légendes d’automne et du Vieux Saltimbanque. Avec ces multiples entrées, ce livre est un véritable festin littéraire qui comblera tous les appétits, grâce notamment aux recettes que glisse l’amoureux des bonnes tables.

 

Passionné par la France, et par sa cuisine, il confie dans un texte qui a donné son titre à ce recueil que : « Si l’on devait m’apprendre que j’allais bientôt passer l’arme à gauche, j’ai souvent pensé que je rejoindrais Lyon pour y manger comme quatre durant un bon mois, après quoi on pourrait me jeter d’une civière dans le Rhône bien-aimé. Peut-être y nagerais-je au fil du courant jusqu’à Arles pour y savourer mon dernier dîner. »

Un sacré gueuleton est un recueil sublime. Les petites formes qui tissent ce recueil sont écrites dans une si belle langue, que l’on ne s’en rassasie pas. Jim, écrit, par ailleurs que le « gourmand est celui qui continue de manger alors qu’il n’a plus faim ». Surtout quand il évoque par exemple, le spectacle éblouissant d’une « jeune femme grimper adroitement l »escalier jusqu’à l’orgue de l’église et se mettre à jouer du Bach si fort que les pierres ont bourdonné sous mon corps ». La scène se passe à Aix-en-Provence, où l’écrivain était de passage.

Un texte à savourer. « Un seul mot d’ordre : être modéré à l’excès », tempère-t-il.

 

Nassuf Djailani

 

Pour poursuivre :

« c’est à Douala justement, qu’est née ma fascination pour le Vietnam, l’histoire de ce peuple, sa résistance, sa résilience »

REceptionPrixLouisGuilloux

Diên Biên Phù du poète slameur et romancier Marc-Alexandre Oho Bambe vient d’être couronné par le Prix Louis Guilloux. Un texte original qui mêle poésie et prose sur une histoire d’amour entre le Vietnam et la France. « Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la « fille au visage lune » qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir : Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie. »

Né en 1976 à Douala au Cameroun, Marc Alexandre Oho Bambe, adopte Capitaine Alexandre, comme nom de scène. En hommage à René Char sans doute, qu’il affectionne par ailleurs. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie publiés chez La Cheminante (Le chant des possibles, 2014 ; Ci-gît mon cœur, 2018) et de l’essai poétique Résidents de la République (2016).

Créé en 1983 par le département des Côtes-d’Armor, le prix Louis-Guilloux est décerné chaque année à une œuvre de langue française ayant une « dimension humaine d’une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l’individu au profit d’abstractions idéologiques » dans l’esprit de Louis Guilloux, né et mort à Saint-Brieuc (1899-1980).

L’écrivain revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce beau roman couronné de succès.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous raconter la naissance de ce très beau roman Diên Biên Phù ? Comment vous est venue cette histoire d’amour entre ce soldat et cette jeune femme ? Une histoire entendue ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Depuis longtemps j’avais envie de raconter une histoire d’amour au long cours, et tenir cette promesse faite à moi-même à l’âge de 16 ans : devenir écrivain et toucher à tous les genres littéraires.

Je rêvais de devenir écrivain. Cinq livres plus tard (trois recueils de poème, un essai et ce premier roman), je rêve toujours de devenir un écrivain, même si je me sens à ma juste place, sur ce chemin d’écriture que je trace depuis Douala où j’ai poussé mon premier cri … de poésie.

Et c’est à Douala justement, qu’est née ma fascination pour le Vietnam, l’histoire de ce peuple, sa résistance, sa résilience et ma fascination aussi pour ces trois syllabes, qui claquent, résonnent fort en moi et forment le titre de mon livre « Diên Biên Phù ».

Questionner le sentiment amoureux dans toute sa complexité, l’amour en temps de guerre, l’amour dont on ne se relève pas et qui nous élève vers nous-mêmes, aborder la colonisation et les luttes de décolonisation, chanter l’amitié qui peut sauver et réparer les êtres, mon roman est né de ces envies mêlées et d’une urgence à écrire et dire ce texte qui me manquait, et me hantait.

PROJECT-ILES : Pourquoi cette construction alternant prose et poésie ? On sait que vous venez du slam, est-ce que c’est riche de ce genre, de cette pratique que vous avez composé ce roman ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : La construction alternant prose et poésie était évidente pour moi, dès le départ. On ne peut dire, ni chanter l’amour sans poésie. Et la poésie qui est rythme, tempo, musique de mots, traverse mon roman, pour donner à ressentir toute la force des sentiments de mon narrateur, Alexandre.

PROJECT-ILES : Aviez-vous besoin de vous rendre sur place pour décrire magnifiquement les lieux de rendez-vous ? Vous vous y êtes-vous rendus d’ailleurs avant, pendant, ou après l’écriture du roman ? Ou est-ce que vous avez laissé parler votre imaginaire ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : J’ai laissé parler mon imaginaire, et me suis souvenu de mes prochains voyages au Vietnam (rires).

J’étais déjà allé au Vietnam. Ceci dit, mon voyage n’avait pas vocation à m’aider à accoucher d’un roman qui se déroulerait dans ce pays, mais naturellement quand j’ai commencé à écrire mon histoire, je me suis servi de ce que j’avais vu, senti, ressenti, entendu, tout ce qui m’avait troublé, touché, interpellé pendant mon séjour sur place.

Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelques chose à cette guerre : l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clef de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui a séduit l’éditrice Sabine Wespieser dans ce projet ? D’ailleurs comment avez-vous travaillé ? Le texte est-il arrivé par La Poste, comme on a coutume de dire ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je ne peux pas répondre à la place de mon éditrice, mais je suis heureux qu’elle ait cru à ce texte, assez pour l’accueillir dans sa maison d’édition. Et non, le texte n’est pas arrivé par la poste, je n’ai jamais envoyé de textes par la poste. Et ce n’est pas une question de confiance envers les services postaux (rires), mais je crois aux rencontres. Humaines. Et chacun de mes éditeurs, Sylvie Darreau (La Cheminante), Rodney Saint Eloi (Mémoire d’encrier), Sabine Wespieser est avant tout une rencontre. Humaine.

PROJECT-ILES : Votre roman vient d’être couronné par le Prix Louis Guilloux, que représente ce prix pour vous ? D’ailleurs, vous attendiez-vous à être distingué par ce prix-là pour ce texte ? Et éprouvez-vous une fierté supplémentaire compte tenu du jury du Prix ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je me reconnais assez dans cette phrase-étincelle de Louis Guilloux, ami proche d’Albert Camus, professeur d’espérance : « Je n’ai d’autre morale que l’amour de la vie… » je suis donc très heureux d’être lauréat du Prix Louis Guilloux 2018, et honoré aussi. Non je ne m’attendais pas à ce prix, d’ailleurs ce serait prétentieux non, de s’attendre à un prix. On peut en espérer parfois mais s’y attendre, me paraîtrait un peu osé, voire déplacé (rires).

PROJECT-ILES : Ce texte va-t-il être traduit au Vietnam ? Avez-vous déjà des contacts sérieux ? Y a-t-il d’autres traductions prévues dans une autre langue ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je l’espère, oui. J’en serai bouleversé, je pense. J’aurais le bonheur de me rendre au Vietnam au printemps prochain, pour dire ce texte sur scène et le partager là-bas.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

« Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité »

Mbarek Ould Beyrouk, romancier mauritanien signe aux éditions Elyzad en septembre 2018 : « Je suis seul ». Un très beau roman qui interroge sur la question du fanatisme. Et des conditions de bascule. Un personnage caché dans un village assiégé descend en lui-même pour tenter de comprendre ce qui a mené à ce chaos. Tout le long du roman, il attend que son ex-femme, chez qui il est venu se réfugier, revienne le délivrer. Reviendra-t-elle ? C’est tout l’enjeu du roman. Beyrouk, a reçu en 2016, le Prix Ahmadou Kourouma pour son précédent roman Le tambour des larmes. Il revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce roman plein de poésie.

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ce titre : « Je suis seul » ? Est-ce qu’il faut y voir un cri du cœur lancé par le narrateur à Nezha, cet amour auquel il a renoncé pour Selma ? Ou est-ce plutôt la détresse de toutes ces populations sous le joug des islamistes ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’ai en réalité bien hésité avant de choisir ce titre-là. Il m’a d’abord apparu comme un titre provisoire, mais l’éditeur a trouvé qu’il s’agissait là d’un très bon titre. En réalité c’est bien la solitude qui plane dans ce roman, solitude du personnage principal coupé de la vie, reclus dans une pièce exiguë, solitude des populations qui se retrouvent prisonnières de fanatiques, solitude de la cité isolée dorénavant du reste du monde. Solitude, je dirais aussi de la compassion qui ne trouve plus preneur.

PROJECT-ILES : Pourquoi aviez-vous choisi de ne pas donner de nom ni de prénom à votre narrateur ? Un choix délibéré pour créer du manque, de la frustration chez le lecteur ? C’est un peu le sentiment que l’on éprouve tout le long. On se pose la question de savoir comment il s’appelle. Etait-ce délibéré ? Et pourquoi ?

Mbarek Ould Beyrouk : C’est vrai, le narrateur n’a pas de nom, il a perdu ce signe distinctif, il est nous tous mais en même temps il existe. Il a une vie particulière, des angoisses particulières, des peurs particulières, des amis, des gens qu’il aime et d’autres qu’il redoute. Comme nous tous.

PROJECT-ILES : D’où vous vient le personnage de Nezha ? Existe-t-il vraiment des figures comme elle dans ces pays pris d’assaut par les fanatiques ? On est pris d’admiration et de fascination pour cette héroïne. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Mbarek Ould Beyrouk : Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité. Nezha est ce sourire-là, notre part de lumière. Ai-je vraiment construit ce personnage ? Il s’impose de lui-même au cœur de toute cette perversité.

PROJECT-ILES : Vous donnez juste deux trois éléments pour que les personnages soient vraisemblables, mais vous basculez très vite dans la retenue. Pourquoi ce choix très minimaliste dans la description des personnages ? La recherche de l’efficacité sans doute ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’adore lire Balzac mais je ne suis vraiment pas balzacien. Je fais un croquis des personnages au lieu de leur dresser de vrais portraits, il reste toujours en eux tout de même une place de mystère, mais je crois cependant qu’ils sont vrais, que le lecteur peut les sentir.

PROJECT-ILES : Une question sur la construction même du roman. Pourquoi cette alternance des récits, ces retours en arrière permanentes, (avec la convocation des souvenirs pour faire évoluer le roman) ? C’est très astucieux, n’est-ce pas ? On est bluffé à chaque fois par la construction, la manière dont vous faites alterner les voix, l’enchaînement des actions.

Mbarek Ould Beyrouk : Je ne sais pas comment se construit un roman, je ne me pose pas de questions à cet égard, je réunis un puzzle, j’écris une histoire telle que je la sens, je ne cherche nullement à bluffer ni à surprendre, je cherche seulement à souligner ce qu’il y a de plus profond, de plus humain dans un récit. Tous mes romans sont comme ça, l’histoire évolue en zigzaguant, mais elle évolue.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez revenir sur le personnage de Ethman, celui qui représente le mal absolu dans ce roman. Qu’est-ce qui justement le fait basculer dans la folie meurtrière ? Le viol de sa promise, est-ce seulement cela qui le précipite ou est-ce l’absence de perspective ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ethman est un homme perdu, perdu pour lui-même. Ses douleurs, ses ambitions sont devenus haines aveugles. C’est le sort de tous les fanatiques, délaisser leur part d’humain.

PROJECT-ILES : Vous semblez pointer également, l’extrême inculture islamique des fous de Dieu, et vous leur opposez d’ailleurs la figure de Nacerdine, l’aïeul du narrateur, un mystique éclairé qui possède la science du texte. C’est une démarche essentielle aujourd’hui que doit accomplir la littérature ? C’est la vôtre ? Celle de créer du sens ?

Mbarek Ould Beyrouk : L’inculture islamique, et l’inculture tout court des fanatiques, tout le monde la connait, vous savez bien ici en France qu’une bonne partie d’entre eux proviennent du monde interlope. On ne peut pas tuer indistinctement des gens quand on possède un vrai fond de culture. Le terrorisme c’est l’ignorance puis la haine aveugle, un sentiment de frustration qui vous fait détester tout et tous, et vous-même en particulier.

Nacerdine est un mystique du XVIIème siècle qui appela ici en Mauritanie et dans le nord du Sénégal à l’émergence d’un Etat théocratique, il sut conquérir une bonne partie de la vallée du Sénégal ainsi que de la Mauritanie actuelle, il fut vaincu par une coalition des tribus arabes de Mauritanie des princes du Waalo et de l’administration française de Saint Louis du Sénégal. Il prônait lui aussi l’égalité, la fraternité, le respect des dogmes religieux, l’arrêt du commerce des esclaves mais tout ça sur fond de sainteté et de fanatisme. Il y a eu dans l’histoire de notre région plusieurs émergences due à l’extrémisme religieux mis au profit d’ambitions politiques, c’est d’ailleurs, je crois un phénomène mondial. Dans ce roman je fais d’ailleurs un clin d’œil à un excellent roman, La guerre de la fin du monde de Vargas Llosa, là aussi il s’agissait d’un prêtre fanatique qui au XIXème siècle a appelé à se révolter cotre la République et la Laïcité.

PROJECT-ILES : Accepteriez-vous que l’on parle d’anti-héros s’agissant du narrateur ? Pourquoi ce parti de ne pas en faire un vrai héros ? Pour montrer la complexité de sa situation ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non. A la limite, il n’existe pas de héros ni d’anti-héros ou plutôt si vous voulez il en existe des milliards. Quand apparait l’aveuglement, on se pare des habits de l’héroïsme mais tout cela c’est du faux, grattez un peu et vous rencontrerez la misère humaine ; platement humaine.

PROJECT-ILES : Vous créez une extrême frustration à la fin du roman, en n’expliquant pas ce qui se passe après le face à face entre le narrateur et Ethman. Pourquoi ce refus de donner à voir ? Ouvrir l’imaginaire ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non, je ne veux pas créer un état de frustration, je veux seulement ouvrir vers l’ailleurs vers demain, vers l’inconnu, là où notre imagination, peut voguer, créer.

PROJECT-ILES : Quel accueil ce roman a-t-il reçu dans votre pays, la Mauritanie ? En Afrique en général ? Dans le monde arabe ? A-t-il d’ailleurs été traduit ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ce roman et sorti il y a moins d’un mois. On me parle déjà de traduction en Anglais et même en néerlandais. En Arabe je ne sais pas, vous savez le roman dans le monde arabe est en agonie. J’ai reçu d’excellentes critiques en Afrique et ailleurs. Je crois tout de même que ce roman répond à quelque chose, c’est ce que j’ai cru sentir en écoutant les autres, mais vous savez quand on termine une œuvre, on est déjà ailleurs, on pense déjà à une autre création. L’écriture est une passion qui vous fais toujours oublier l’instant.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

Le journaliste Zola à la reine Fatouma Djombé, reine de Mohély

 

« Se sentir la continuelle

et irrésistible nécessité

de crier tout haut ce qu’on pense,

surtout lorsqu’on est seul à le penser,

et quitte à gâter les joies de sa vie ! »

E. Zola, Préface à Une campagne, 1882.

 

Alors que la reine Fatouma Djombé (sic) en visite à Paris, est venue demander la protection de La France dans les conflits qui opposaient les sultans des Comores, Emile Zola adresse une lettre ouverte qui, sous prétexte de la guider dans Paris, présente un tableau satirique du régime et de la société du second Empire.

La lettre date de 1868, publiée dans le journal La Tribune du 12 juillet.

Une lettre encore brûlante de vérité, car ce que décrit Zola est d’une grande actualité. Dans la rubrique Causerie, Emile Zola, irrévérencieux et pleins d’audace, propose d’abord à la reine d’être son guide dans Paris. « Il est des journaux qui indiquent aux nobles étrangers les édifices qu’ils doivent visiter, les plaisirs qu’ils leur faut prendre (…) Nous procéderons par jour », suggère le journaliste Zola.

D’emblée le journaliste maniant la satire s’en prend à la bureaucratie française, sous l’œil de la reine : « le lundi matin, visitez un de nos ministères. Amusez-vous à suivre la filière administrative d’une affaire quelconque ; vous verrez comme quoi l’autorisation de poser une borne dans un champ peut demander plusieurs années d’examen. Jetez surtout un coup d’œil dans les cartons ; la vue de ces nécropoles où dorment tant de projets oubliés vous réjouira infiniment. Vous apprendrez-là qu’un gouvernement sage repose sur un peuple d’employés qui bâillent de dix heures à quatre heures. Quand vous rentrez dans vos Etats, vous paierez le plus de fainéants possible, et votre royaume s’endormira avec une lenteur majestueuse. (…) »

Là-dessus, les ministères actuels pullulent de fonctionnaires fantômes, recrutés par clientélisme, radiés par les successeurs. Zola, égrène ses propositions sur les 6 jours premiers jours de la semaine. Avant d’ajouter : « Enfin, le dimanche matin, pour vous reposer, visitez à pied nos faubourgs, dans le plus strict incognito. Vous y verrez ce qu’il est bon qu’une reine voie : beaucoup de misère, beaucoup de courage, une irritation sourde contre les oisifs et les voluptueux. Vous y entendrez gronder la grande voix du peuple qui a faim de justice et de pain. »

Avant de poursuivre : « Je vous conseille de passer tous vos après-midi au Corps législatif. On y parle par milliards en ce moment, et c’est toujours réjouissant d’entendre énoncer de gros chiffres, surtout quand on goûte l’intime volupté de ne pas avoir sorti un sou de sa poche. Vous y admirerez en outre le travail de machine puissante et docile qu’on appelle la majorité. Vous éprouverez à coup sûr le désir d’avoir chez vous une machine semblable, qui applaudisse complaisamment tous vos actes. Demandez aux préfets ce que coûte chaque rouage. »

(…) Le débat sur la fiscalité, la fraude fiscale et la grogne contre le trop d’impôt fait toujours rage, quel que soient les majorités en France. Rien n’a vraiment changé de ce point de vue.

EmileZola

Dans un développement, plein de lucidité, le journaliste Zola poursuit : « Vous le voyez, madame, si nous n’avons ni millions ni armées à votre service, nous pouvons encore vous servir à quelque chose. Mettez-vous à l’école chez nous, et vous ne sentirez plus le besoin de replacer votre époux sur le trône, vous gouvernerez vous-même, vous doterez votre pays d’institutions aussi belles et aussi impeccables que les nôtres. »

Les Comores ont abandonné le système monarchique pour la démocratie, mais toujours avec des institutions fragiles. Jamais une femme, n’a encore été élue à la tête de l’Etat fédéral.

« Mais peut-être n’êtes-vous pas ambitieuse. Vous n’avez, pour toute suite, dit-on, qu’un cuisinier et qu’une chambrière. Entre nous, cela me parait devoir suffire à une femme : une chambrière pour qu’elle aille décemment vêtue, un cuisinier pour qu’elle ne meure pas de faim. »

Et la conclusion de la lettre est à l’image de tout le combat de Zola journaliste et écrivain : « Alors, madame, retournez dans votre pays, ôtez les bottines à talons qui vous gênent, dormez en paix dans votre palais de bois, et faites-en sorte que votre peuple vive libre et heureux. Vous en savez plus que nous. » Il reste encore du travail.

Nassuf Djailani

Un texte publié, dans un recueil intitulé : « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé !… », quarante ans de polémiques. Choix de textes, introduction, notices et notes, par Jacques Vassevière, Livre de poche, dans la collection La lettre et la plume, 2013. Les pages citées sont situées entre les pages 81-85.

« Je suis seul », un roman sublime sur le dégoût du fanatisme et la foi en la vie

 

Je suis seul, le dernier très beau roman de Mbarek Ould Beyrouk est une introspection d’un personnage qui n’est d’ailleurs pas nommé, mais qui est reclus dans une petite chambre, quand son village est pris d’assaut par des fanatiques islamistes. Il est le descendant de Nacerdine, un mystique et un grand chef tribal que le personnage principal évoque et invoque pour qu’il vienne le sortir de l’impasse. L’homme est un journaliste en rupture de ban après l’arrivée des islamistes, dans un village qui n’est pas non plus identitifié.

Il est venu se réfugier dans son village, auprès de son ex-femme, appelée Nezha. Ce deuxième personnage sera d’ailleurs le fil rouge de tout le roman. Le héros, à qui l’auteur ne donne pas de nom, monologue tout le long. Ce sont des flashbacks qui font revivre ses souvenirs et ses désirs d’évasions. Le personnage principal se refuse de se présenter comme un héros. Il se trouve même lâche à l’image de la majorité de la population qui a décidé de fuir ou de rester et de courber l’échine. S’ensuit une réflexion sur « Comment devient-on berger omnipotent d’un troupeau, d’un troupeau d’aveugles ? », autrement dit, « comment devient-on chef de guerre ? », voilà entre autres les questions de fond qui sont posés en creux par le narrateur.

Au fil du court roman, apparaissent des personnages comme Ethman, la figure du mal absolu. Il a été l’un des amis d’enfance du personnage principal, jusqu’au jour où il apprend que sa promise, a été violée par les soldats du régime. C’est un peu la bascule du roman. Comment plonge-t-on dans l’horreur islamiste ? Quel peut en être la motivation ? Beyrouk ne propose pas des réponses définitives, il ne fait que suggérer des pistes en forme de questions. Ces fous, auraient-il manqué d’amour et de considérations dans leur enfance ? L’humiliation ne serait-il pas à l’origine de cette folie meurtrière ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné ils deviennent ces bêtes immondes qui ne sont motivés que par la mort, avec le carburant de la haine dans les veines ?

Quand il introduit, le personnage d’Ahmed, Beyrouk semble suggérer l’idée que dans les rangs de ces fous de Dieu, tous les profils ne se ressemblent pas. Ahmed, frère de Nezha, part dit-il chercher la connaissance en Afghanistan ou au Pakistan, avant d’être incarcéré à Guantanamo. Le personnage doute sur sa culpabilité, car l’ayant connu enfant, il ne croit pas en sa radicalisation. Pour lui, l’incurie politique, la corruption dans le pays, font que les jeunes n’ont d’autres perspectives que le départ, ou l’entrée dans l’islamisme radical. Pourtant, Beyrouk fait prendre un autre tournant à son roman, c’est celui de l’Amour. D’ailleurs l’anti-héros se pose en permanence la question de savoir : Comment continuer d’aimer, dans ce monde où tout concours à supprimer la vie, les rires, l’ivresse, la légèreté, l’amour ?

Le roman aurait d’ailleurs pu s’appeler En attendant Nezha, ou En attendant le retour de Nezha. Car le narrateur pense à elle tout le temps. Bien qu’étant divorcé d’elle, il se découvre encore amoureux de celle qu’il a quitté « lâchement » dit-il pour rejoindre Selma. Quand il est revenu dans le village, Nezha, l’a caché dans ce réduit, avec la consigne ferme de ne jamais faire de bruit, de rester dans le noir, de ne jamais ouvrir au risque de se faire prendre.

« Ai-je vraiment aimé Nezha ? Je ne sais pas, je n’ai jamais vraiment aimé, je crois, ni Nezha, ni Selma, ni aucune de mes nombreuses conquêtes, je n’ai jamais aimé personne… sauf ma mère » (p. 60)

L’anti-héros, avoue avoir été attiré par l’argent que lui faisait miroiter la capitale. Pauvre dans ce village du Nord, il a tout fait pour venir s’accomplir en ville. Il s’amourache de Selma la fille du maire qui lui ouvre la porte du pouvoir. Selma est une fille légère qui prend plaisir à faire languir les nombreux courtisans qui viennent voir son père. L’union avec le narrateur va garantir les services d’un collaborateur zélé et sans scrupules. Mais très vite le narrateur déchantera. La figure de la mère toujours en tête, il reviendra dans son village pour se retrouver. C’est ce huis-clos qui constitue le cadre de ce roman aussi bref, qu’intense et puissant.

La violence, la barbarie des djihadistes est insoutenable et le narrateur confie toute son horreur pour les crimes de ses derniers :

« J’ai toujours mal au cœur quand je m’imagine un corps déchiqueté, ses membres volant à part, l’extrême mutilation. Quel paradis accepterait un homme tout en lambeaux et emportant avec lui d’autres au trépas, des personnes qu’il ne connaît même pas ? A quel commandement divin obéit-on quand on sème la désolation et la peur chez des innocents ? Ils ont osé montrer à la télévision, un terroriste, en mille morceaux, j’ai vomi avant de pleurer »… (p.55). Il leur oppose la figure de son aïeul, Nacerdine qui savait guider les masses, qui a longtemps prêché pour la bataille de l’esprit, admiré de ses fidèles, subjugués par sa voix, et ses vastes connaissances. Contrairement à son aïeul, raconte le narrateur, Ethman « ne possède rien, pas de science, pas de verbe, pas de passion des foules, pas d’appels divins, ni de prophéties. Ethman possède une arme et des mots de haine, c’est tout ». (p. 42)

La littérature semble être le seul échappatoire à sa captivité. Il pense à ses lectures pour tenter de trouver des réponses. Il pense notamment à sa lecture de La guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa. Et le narrateur de s’interroger :

« Est-ce qu’ils lisent des livres, ces gens qui nous tourmentent ? Non, certainement non, ils ne s’intéressent qu’à ce qui conforte leur rhétorique fanatique, ils rejettent sans réfléchir tout ce qui n’entretient pas leurs folles certitudes, ils ne donnent aucune chance aux questions, car réflexion peut être doute, et leur demeure mentale si fragile s’ébranlerait s’ils laissaient paraître les moindres lésions ».

L’anti-héros aura à plusieurs reprises des envies de se révolter, mais ne le fera pas car il est traversé par une forme de fatalisme qui le fera renoncer. Même si vers la fin du roman, il finit par affronter Ethman, dans un courage insensé. Chose étrange, Beyrouk crée une grande frustration à ce moment précis, car il ne nous dit pas si l’anti-héros survit de ce face à face ou pas.

Je suis seul, est un roman qui est passé un peu inaperçu en cette rentrée littéraire, mais il s’agit à l’évidence d’un grand livre qui trouvera son lectorat. Il est publié dans une très belle collection des éditions tunisiennes Elyzad. Un bel hymne à l’amour.

Nassuf Djailani