« Je suis seul », un roman sublime sur le dégoût du fanatisme et la foi en la vie

 

Je suis seul, le dernier très beau roman de Mbarek Ould Beyrouk est une introspection d’un personnage qui n’est d’ailleurs pas nommé, mais qui est reclus dans une petite chambre, quand son village est pris d’assaut par des fanatiques islamistes. Il est le descendant de Nacerdine, un mystique et un grand chef tribal que le personnage principal évoque et invoque pour qu’il vienne le sortir de l’impasse. L’homme est un journaliste en rupture de ban après l’arrivée des islamistes, dans un village qui n’est pas non plus identitifié.

Il est venu se réfugier dans son village, auprès de son ex-femme, appelée Nezha. Ce deuxième personnage sera d’ailleurs le fil rouge de tout le roman. Le héros, à qui l’auteur ne donne pas de nom, monologue tout le long. Ce sont des flashbacks qui font revivre ses souvenirs et ses désirs d’évasions. Le personnage principal se refuse de se présenter comme un héros. Il se trouve même lâche à l’image de la majorité de la population qui a décidé de fuir ou de rester et de courber l’échine. S’ensuit une réflexion sur « Comment devient-on berger omnipotent d’un troupeau, d’un troupeau d’aveugles ? », autrement dit, « comment devient-on chef de guerre ? », voilà entre autres les questions de fond qui sont posés en creux par le narrateur.

Au fil du court roman, apparaissent des personnages comme Ethman, la figure du mal absolu. Il a été l’un des amis d’enfance du personnage principal, jusqu’au jour où il apprend que sa promise, a été violée par les soldats du régime. C’est un peu la bascule du roman. Comment plonge-t-on dans l’horreur islamiste ? Quel peut en être la motivation ? Beyrouk ne propose pas des réponses définitives, il ne fait que suggérer des pistes en forme de questions. Ces fous, auraient-il manqué d’amour et de considérations dans leur enfance ? L’humiliation ne serait-il pas à l’origine de cette folie meurtrière ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné ils deviennent ces bêtes immondes qui ne sont motivés que par la mort, avec le carburant de la haine dans les veines ?

Quand il introduit, le personnage d’Ahmed, Beyrouk semble suggérer l’idée que dans les rangs de ces fous de Dieu, tous les profils ne se ressemblent pas. Ahmed, frère de Nezha, part dit-il chercher la connaissance en Afghanistan ou au Pakistan, avant d’être incarcéré à Guantanamo. Le personnage doute sur sa culpabilité, car l’ayant connu enfant, il ne croit pas en sa radicalisation. Pour lui, l’incurie politique, la corruption dans le pays, font que les jeunes n’ont d’autres perspectives que le départ, ou l’entrée dans l’islamisme radical. Pourtant, Beyrouk fait prendre un autre tournant à son roman, c’est celui de l’Amour. D’ailleurs l’anti-héros se pose en permanence la question de savoir : Comment continuer d’aimer, dans ce monde où tout concours à supprimer la vie, les rires, l’ivresse, la légèreté, l’amour ?

Le roman aurait d’ailleurs pu s’appeler En attendant Nezha, ou En attendant le retour de Nezha. Car le narrateur pense à elle tout le temps. Bien qu’étant divorcé d’elle, il se découvre encore amoureux de celle qu’il a quitté « lâchement » dit-il pour rejoindre Selma. Quand il est revenu dans le village, Nezha, l’a caché dans ce réduit, avec la consigne ferme de ne jamais faire de bruit, de rester dans le noir, de ne jamais ouvrir au risque de se faire prendre.

« Ai-je vraiment aimé Nezha ? Je ne sais pas, je n’ai jamais vraiment aimé, je crois, ni Nezha, ni Selma, ni aucune de mes nombreuses conquêtes, je n’ai jamais aimé personne… sauf ma mère » (p. 60)

L’anti-héros, avoue avoir été attiré par l’argent que lui faisait miroiter la capitale. Pauvre dans ce village du Nord, il a tout fait pour venir s’accomplir en ville. Il s’amourache de Selma la fille du maire qui lui ouvre la porte du pouvoir. Selma est une fille légère qui prend plaisir à faire languir les nombreux courtisans qui viennent voir son père. L’union avec le narrateur va garantir les services d’un collaborateur zélé et sans scrupules. Mais très vite le narrateur déchantera. La figure de la mère toujours en tête, il reviendra dans son village pour se retrouver. C’est ce huis-clos qui constitue le cadre de ce roman aussi bref, qu’intense et puissant.

La violence, la barbarie des djihadistes est insoutenable et le narrateur confie toute son horreur pour les crimes de ses derniers :

« J’ai toujours mal au cœur quand je m’imagine un corps déchiqueté, ses membres volant à part, l’extrême mutilation. Quel paradis accepterait un homme tout en lambeaux et emportant avec lui d’autres au trépas, des personnes qu’il ne connaît même pas ? A quel commandement divin obéit-on quand on sème la désolation et la peur chez des innocents ? Ils ont osé montrer à la télévision, un terroriste, en mille morceaux, j’ai vomi avant de pleurer »… (p.55). Il leur oppose la figure de son aïeul, Nacerdine qui savait guider les masses, qui a longtemps prêché pour la bataille de l’esprit, admiré de ses fidèles, subjugués par sa voix, et ses vastes connaissances. Contrairement à son aïeul, raconte le narrateur, Ethman « ne possède rien, pas de science, pas de verbe, pas de passion des foules, pas d’appels divins, ni de prophéties. Ethman possède une arme et des mots de haine, c’est tout ». (p. 42)

La littérature semble être le seul échappatoire à sa captivité. Il pense à ses lectures pour tenter de trouver des réponses. Il pense notamment à sa lecture de La guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa. Et le narrateur de s’interroger :

« Est-ce qu’ils lisent des livres, ces gens qui nous tourmentent ? Non, certainement non, ils ne s’intéressent qu’à ce qui conforte leur rhétorique fanatique, ils rejettent sans réfléchir tout ce qui n’entretient pas leurs folles certitudes, ils ne donnent aucune chance aux questions, car réflexion peut être doute, et leur demeure mentale si fragile s’ébranlerait s’ils laissaient paraître les moindres lésions ».

L’anti-héros aura à plusieurs reprises des envies de se révolter, mais ne le fera pas car il est traversé par une forme de fatalisme qui le fera renoncer. Même si vers la fin du roman, il finit par affronter Ethman, dans un courage insensé. Chose étrange, Beyrouk crée une grande frustration à ce moment précis, car il ne nous dit pas si l’anti-héros survit de ce face à face ou pas.

Je suis seul, est un roman qui est passé un peu inaperçu en cette rentrée littéraire, mais il s’agit à l’évidence d’un grand livre qui trouvera son lectorat. Il est publié dans une très belle collection des éditions tunisiennes Elyzad. Un bel hymne à l’amour.

Nassuf Djailani

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Appel à textes DRAMATURGIES ÉMERGENTES DE L’OCEAN INDIEN

Projet d’édition d’un recueil porté par le Tarmac, scène internationale francophone à Paris et les éditions Passage(s), Caen

CRITÈRES D’ÉLIGIBILITÉ

Pour être examinés les textes devront répondre aux critères suivants :

• textes récents écrits par des auteurs ressortissants des territoires suivants :

– La Réunion

– Mayotte

– Les Comores

– L’Ile Maurice

– Madagascar

– Les Seychelles

• textes dramatiques, voire libres adaptations théâtrales

• textes écrits directement en français (pas de traduction)

Attention ne seront pas examinés les textes ayant déjà bénéficié d’une édition en France métropolitaine.

COMMENT POSTULER

Si votre texte répond à l’ensemble de ces critères, vous pouvez nous l’envoyer par courriel (sous format word) à quartierdesauteurs@letarmac.fr accompagné de la fiche de renseignements dûment remplie et d’une biographie complète.

Info : http://www.letarmac.fr

PROCESSUS DE SELECTION :

L’appel à textes est lancé au sein des réseaux de diffusion locaux afin de réunir un maximum de tapuscrits.

Le Comité de lecture composé de membres du CDL du Tarmac et des éditions Passage(s) se réunira début avril 2018 pour sélectionner les trois pièces qui figureront au sein du recueil.

Lancement du recueil au Tarmac en juin 2018 – mise en voix dans le cadre du festival des Outre mer veille.

Les membres du comité se réservent le droit de suspendre l’édition si aucun projet n’est retenu.

Merci de vous rendre sur ce lien pour de plus amples informations, ainsi que pour accéder à la fiche renseignement.

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L’écriture pour conjurer le Li Fet Mat chez Azouz Begag

Mémoires au soleil, le très beau roman d’Azouz Begag vient de paraître aux éditions du Seuil (le 1er mars 2018). L’écrivain revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce texte fort, et exigeant. L’oeuvre de la maturité, comme l’explique l’écrivain, dans cet entretien.

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Copyright photo : Astrid Di Crollalanza

PROJECT-ILES : D’abord, quelle est la genèse de ce livre Mémoires au soleil ? L’hommage au père ? La quête des origines ?

Azouz Begag : C’est un roman sorti de moi comme une source d’eau. Une sorte d’autofiction. Mes deux parents sont morts et enterrés à Sétif en Algérie. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à eux. Toute leur vie, ils n’ont fait qu’effleurer leur histoire devant nous, leurs enfants, sans entrer au fond. Alors, j’ai ressenti l’immense besoin, il y a quelques temps, de replonger dans les trous qu’ils ont laissés en héritage. Mon père, vidé de sa mémoire, me permet de remplir la mienne, à 60 ans. Et à chaque question posée dans le roman, un souvenir me revient et permet de rallumer « la lumière à tous les étages de mon père ». Ainsi, j’ai retrouvé la trace de mes grands-parents dans le site « Mémoires des Hommes » du ministère de la défense ! Sans ce roman, je n’y serais jamais allé. Ils étaient Tirailleurs algériens, morts pour la France ! Mais qui s’en souvient ? QUi a gardé la trace de Begag Abdallah, mort à l’hopital-Hospice de Villeurbanne en 1917 ? A part mon roman, personne… Ce roman est magique. Il dormait en moi. J’ai l’impression d’avoir résumé les méfaits de la colonisation dans cette petite histoire de mémoire humaine… Mes parents et mes ancêtres doivent s’en réjouir, là-bas. Là-haut.

PROJECT-ILES : La maladie d’Ali Zaïmeur qui frappe votre père semble être le déclencheur de l’écriture. Vous semblez prendre le parti de l’humour pour parler d’un sujet grave. Pourquoi ce choix ? N’aimez-vous pas l’esprit de sérieux ?

Azouz Begag : Nabil, le frère d’Azouz dit : « la vie il vaut mieux en rire qu’en vivre ! » C’est bien dit. Mais, moi, je pense qu’il faut mêler les deux visions. J’adore l’humour. C’est mon carburant. Et, chose bizarre, je sais que nous sommes en 2018, mais mon esprit gambade déjà en 2218, 2318… Je me projette très loin dans le temps et je vois à quel point une existence humaine n’est qu’une misérable étincelle dans l’infini. Alors,  je vis chaque jour comme si c’était le premier et le dernier en même temps.

PROJECT-ILES : L’enfance du personnage narrateur est remplie de scènes d’humiliations, plus ou moins cocasses. Le roman propose un regard distant et plein de bienveillance pour vos personnages mais on a l’impression de lire une histoire actuelle. Plusieurs générations d’Algériens ou de populations d’origines maghrébines se sont succédé en France et on a l’étrange impression que l’histoire se répète. Y avait-il une urgence à raconter cette enfance qui ressemble, à s’y méprendre à la vôtre, à celle de l’écrivain que vous êtes ?

Azouz Begag : Ce roman est aussi un hommage à tous les « migrants » des années 60-70 qui sont venus offrir leur bras à la France. Maghrébins, Espagnols, Portugais, Italiens… Leurs enfants constituent un même peuple. Ces travailleurs du BTP ont été des héros de la reconstruction de la France. J’ai beaucoup d’admiration pour eux. Je les aime. Ils en ont bavé, leurs femmes aussi. Mémoires au Soleil est un hommage à ces héros oubliés que le personnage de Bouzid et les clients du Café du Soleil incarnent. L’Humanité déborde en eux.

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PROJECT-ILES : A propos de l’adage de « Li fet mat », vous semblez vous insurger contre une certaine forme de fatalité face à l’amnésie des peuples, face au rouleau compresseur de l’histoire. Le personnage dit au début du roman que pour lui ce qui est passé est vivant à chaque instant. Y a-t-il urgence à raconter aujourd’hui l’histoire douloureuse franco-algérienne?

Azouz Begag : C’est une expression chargée chez les Maghrébins : « Li fet met ! » Il ne faut pas s’encombrer du passé ! Diable. Les massacres de Sétif de 1945 perpétrés par l’armée française sont encore dans la mémoire franco-algérienne et doivent être exhumés des trous de silence pour qu’on en parle à nos enfants. La littérature vient ici à la rescousse de l’Histoire pour aider à cicatriser les plaies de la colonisation et réapprendre à s’aimer.

PROJECT-ILES : Les écrivains ont-ils endossé le rôle impérieux de l’historien, faute de chercheurs disposant de moyens pour interroger les sources, pour comparer, analyser, produire du sens, pour aider à comprendre le monde actuel ?

 Azouz Begag : Oui, bien sûr. Toutes les recherches sur ses parents que Azouz mène dans ce roman sont vraies. Je les ai écrites comme un romancier mais je les ai menées comme un chercheur. Je suis un écrivain-chercheur. Au CNRS, je suis dans la Section 39 des sciences sociales et Humaines, c’est-à-dire une section transdisciplinaire où sont associés architecture, urbanisme, société, environnement… Le monde de la complexité est mon monde. Je m’y sens à l’aise pour traquer le sens des choses.

PROJECT-ILES :  Et la vie domino est-il encore cours ? Ou est-ce devenu Mémoires au soleil ?

Azouz Begag : La vie domino est une courte nouvelle. Le décor en somme de Mémoires au soleil

PROJECT-ILES : Le père du narrateur est un poète, conteur, un raconteur de magnifiques histoires. Mieux que Céline, ajoute-t-il. Est-ce un clin d’œil au Voyage au bout de la nuit ?

Azouz Begag : Non. Disons que j’ai  utilisé Céline pour construire mon roman… le bout de La nuit, ça me plait !

PROJECT-ILES : Mémoires au soleil apparaît comme une forme de testament pour ses enfants écrit-il. Est-ce faux de penser cela ? 

Azouz Begag : On peut dire ça. Lire, en tout cas, est, pour les enfants, un bel accès à la lumière. Et connaître sa généalogie est une assurance pour la continuité humaine. Quand il est mort, mon père n’a rien laissé à ses enfants, à part ses propres valeurs universelles. Une chance.

PROJECT-ILES : Est-ce une façon, pour l’écrivain au sommet de son œuvre, après avoir barboté dans l’encre de l’écriture durant toutes ces années de lutte avec les 26 lettres de l’alphabet, de tresser un visage à ces migrants que personne ne voit, ne regarde, ne veut voir, malgré le Li fet mat ?

Azouz Begag : Assurément ! Les trois Begag tirailleurs algériens morts pour la France dans La somme en 14-18 vont s’en réjouir. Ce roman servira l’histoire de France, j’espère.

PROJECT-ILES : La scène finale est l’une des plus bouleversantes du roman. Un homme qui s’en va dans la paix de son sommeil avec un sourire aux lèvres, un cadeau à son fils venu recueillir sa parole. Vous créez une frustration supplémentaire à la fin de ce roman. Pourquoi ? Parce que vous ne voulez pas donner de réponse définitive à la détresse de ce père ? Pourquoi cette fin ? Si belle, si poétique mais d’une infinie frustration. 

Azouz Begag : La fin, c’est Le voyage au bout de La nuit. Toujours frustrant. Jeanne voulais en aucun cas nourrir une frustration. Je trouvais cette fin belle et c’est tout. Mais la scène précédente où le père enlace sa femme pour la première fois est encore plus belle, je trouve. Elle est venue au bout de mon stylo sans prévenir. Ce roman était magique.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

Revenir, un roman coup de poing signé Raharimanana

 

 

Roman intimiste, texte d’introspection pourrait-on dire en refermant ce roman si vivant, si beau, si violent aussi. Moins que les précédents à quelques détails près. L’écrivain narrateur fait d’ailleurs un vœu dans le cahier 3 de la page 38 qu’il « veut que la beauté domine son monde ». Et pourtant la paranoïa le guette dans cet exil qu’il s’apprête à quitter parce qu’il faut revenir, un jour ou l’autre au pays natal.

Sur la route du retour, les questions fusent dans son esprit. Que faire contre la pauvreté, contre la misère, contre la prédation des gens de pouvoir sans foi ni loi ? Que faire de sa présence au monde ?

« Hira a cette impression d’être au monde non pour dérouler le fil de sa propre vie mais pour démêler les mots d’enchevêtrement des fureurs et des mémoires. En les cisaillant. Sous le vide du temps. Sous les larmes du sens. » L’écriture semble le seul refuge.

(…) « Parfois, sous les larmes asséchées, trop souvent, il se tient debout, passif, faussement passif. Il sait qu’il a mis en route un destin. » Assis à une terrasse, fenêtres ouvertes, le personnage pense à une amie qui s’est défenestrée et qui vient d’être incinérée. Que faire face à l’absurdité du monde ? « Probablement que Hira fera ainsi également. Se disperser. Hors de l’île », confie le personnage. Qu’on se rassure, le roman se referme avec une promesse faite à l’épouse, à la mère des enfants « Et à jamais, je reste. A toi », parce qu’il faut « vivre », le mot revient plusieurs fois dans le roman. Car « l’amour est terre nomade où le regard enracine. C’est là son pays. En étendue d’amour. Dans ses yeux ».

Revenir est un magnifique roman de Jean-Luc Raharimanana sur l’enfance, celle du père et celle du fils. Ce texte interroge sur le rapport au père, sur le regard d’un enfant sur le couple fusionnel formé par ses parents. Un père, qui a subi une enfance difficile, orphelin à 3 ans, souffre-douleur de son oncle qui le laisse pour mort. Il prend la fuite et trouve refuge chez ses grands-parents. La frontière avec la mort est permanente. Ce destin d’enfant battu fortifie l’homme au lieu de le tuer. Les rencontres, la bienveillance d’un chef d’établissement lui éviteront le renvoi pour défaut de paiement de l’écolage. Ce père prénommé Venance a beaucoup de chance. Il hérite du nom d’un général polonais aux prises avec l’Allemagne nazie, car il naît dans les jours qui suivent l’attaque allemande contre la Pologne.

En pays malgache les signes de l’Histoire ne sont pas que des clins d’œil. Ce père éprouvé par les brutalités de l’enfance va se prendre en main. Il rencontre l’Amour sur une plage et va se construire à ses côtés. Car « la femme est la renaissance de l’homme », (p.347). Ce père deviendra grand lecteur et se constituera une bibliothèque impressionnante, qui fascine le fils. Une bibliothèque qu’il voudra sauver toute sa vie, comme une dette envers ce père qu’il admire tant. A côté du père, il y a aussi la présence de la mère protectrice, complice, tendre avec l’enfant, pudique, bienveillante. Alors que « le noir et le silence semblaient toujours des ogres dévorant le monde », la mère va encourager à écrire, en lui offrant des cahiers. Pourtant écrit-il, « Hira a la possibilité de vivre normalement (…) Mais non, il se tue à écrire » (p. 342).

Après plusieurs pérégrinations qui l’ont mené de la nouvelle au théâtre, en passant par le conte et le métier de comédien sur les planches, Raharimanana revient au roman de manière magistrale. Il a déjà écrit deux autres romans, Nour, 1947 et plus récemment Za dans lequel/lesquels on entrevoit déjà les prémices de Revenir.

Sur 375 pages, le romancier nous entraîne sur les routes de la vie, sur les traces d’un personnage prénommé Hira. Un personnage écrivain qui a reçu de la mère des cahiers pour écrire. Ce sera d’abord des poèmes. Un écrivain qui oublie de manger, comme si la faim nourrissait l’écriture. Un personnage qui ressemble à s’y méprendre à l’écrivain narrateur. Revenir, c’est aussi le roman d’une quête, celle des origines (malgaches, Karana, indiennes). Quête d’une mémoire, celle du grand-père trop tôt disparu et qui a légué ce qui deviendra le patronyme familial : Ramanana, qui donnera Raharimanana. D’origine indienne, ce grand-père propriétaire terrien, administrateur colonial était (chose moins connue), financier des nationalistes malgaches, en quête d’indépendance. Un mythe raconte même qu’il aurait fait la connaissance de celui qui deviendra, plus tard, Ho Chi Minh lors d’un voyage en Indochine. Mais la mémoire familiale est de fragments. Ne reste de cet illustre grand-père qu’une photographie jaunie. Il meurt très tôt à l’âge de 32 ans, d’empoisonnement ! Même si les versions diffèrent.

Ce roman est une manière de redonner vie à cette part biographique de cet ancêtre si nécessaire à la construction de l’enfant Hira devenu adulte. Revenir, est également la quête du père du narrateur torturé lors de la guerre civile survenue au moment de la conquête du pouvoir par Marc Ravalomanana contre Didier Ratsiraka. Ce père activiste, soucieux du respect du droit, opposé à la tentation centralisatrice du pouvoir à Tana au détriment des provinces, se retrouve arrêté par la milice pro-Ravalomanana à un barrage durant cette période trouble de l’Histoire malgache. Il avait le tort d’avoir une parole libre sur la tournure de la bataille pour le pouvoir entre ces deux hommes. Sa liberté de parole était interprétée comme une façon de se mettre en travers du chemin de Ravalomanana.

Revenir, c’est également l’œuvre d’un enfant blessé qui tente de réhabiliter l’honneur d’un père humilié. On apprend (P. 345) que son père est condamné à 2 ans de prison avec sursis, pour atteintes (entre autres) à la sûreté de l’Etat ». Une condamnation absurde pour des crimes qui auraient pu lui valoir la peine de mort. Et le narrateur de poser cette question : « Qu’est-ce qu’une justice dans un pays de non-droit ? ». Des pages insoutenables (339-340) narrent la violence barbare des gendarmes lors de l’arrestation du père du narrateur surnommé : Zokibe. Les détails distillés dans cette œuvre de fiction font penser à des éléments biographiques bien réels de l’écrivain narrateur. Est-on en présence d’une autobiographie ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que le narrateur confesse être de la « horde des voleurs de songes, (…) des ripailleurs de voix ».

En creux, Revenir est enfin un roman d’amour. Entre les lignes, on peut lire les aveux d’un écrivain qui est aussi un homme à la ville. Un homme qui avoue à sa bien-aimée être un mari absent. Comme si l’écriture le volait à elle. Une œuvre en forme de demande de pardon sans le dire ouvertement, mais on le devine. D’ailleurs l’épouse a cette phrase terrible à l’adresse de l’absent : « Revenir tue si ce n’est pas vers soi-même » (p. 347). Tout le projet du roman semble tendre vers cet objectif : revenir à soi pour mieux embrasser les autres. Raharimanana y parvient si bien avec ce roman poétique, avec une écriture photographique comme des instantanées.

« Tout est à vue, mais trichent les cervelles qui composent un bien meilleur tableau. Ceci est une fresque. Ne bougez plus ! Les couleurs sont prêtes. Sanguines. Le soleil a beau être le soleil, il ne connaît rien à la nuit ».

On pleure, on rit, on peste, sans pouvoir lâcher le roman jusqu’au bout.

Nassuf Djailani

 

Revenir, Jean-Luc Raharimanana, Payot-Rivages, 7 mars 2018.

Azouz part à la recherche de Begag dans Mémoires au soleil

Mémoires au soleil, dernier roman d’Azouz Begag est un texte bouleversant sur l’identité, la filiation, la mémoire franco-algérienne. On suit un père frappé par la maladie d’Ali Zaïmeur et qui fait des fugues. Un jeu de piste entre le père et le fils (nommé Azouz et son frère Nabil) chargé par la mère de le retrouver. Alors qu’ils habitent à ce qui s’apparente à la banlieue lyonnaise, leur mère est chamboulée par l’errance de ce père qui cherche à s’en aller chez lui au douar bendouab à pied via l’A7 ! Un très beau roman traversé par l’autobiographie d’un auteur au sommet de son oeuvre. L’écriture est limpide, pleine d’humour : un pont sur la Méditerranée nommé Begueg.  Un hymne à l’enfance. Une déclaration d’amour au père aujourd’hui disparu. L’expression de l’amour indéfectible pour une terre L’Algérie, sans renier le pays de naissance : La France, la ville de toujours : Lyon. L’écriture ici est comme une façon de lutter aussi contre le Li fet met (en arabe algérien) qui considère que ce qui « est passé est mort ». Mémoires au soleil, c’est aux éditions du Seuil. Sortie librairie dès le 1er Mars 2018.

Nassuf DJAILANI

http://www.seuil.com/ouvrage/memoires-au-soleil-azouz-begag/9782021392005

 

Extrait :

« Ce jour-là, une envie de vengeance m’avait gagné. Je rêvais de voir plus tard mon nom de famille en haut de l’affiche pour sortir mon père de l’anonymat, de l’indigénat, et lui rendre sa dignité d’homme libre. La langue française allait devenir l’instrument de ma revanche contre son analphabétisme. Dans cet objectif, j’ai lu des années durant tous les livres qui passaient dans mes mains, me forçant à comprendre les choses complexes, un dictionnaire toujours à portée des yeux, jusqu’à devenir obsédé par l’accord des compléments d’objet direct dont j’avais fait ma spécialité. Certains faisaient des mots croisés pendant leur loisir, moi je traquais dans les phrases, les paragraphes et les pages des livres les fautes d’accord du C.O.D. ! »