« Excellence, Azali Assoumani, assumez votre mission ou partez »

Azalilunettes

Lettre ouverte au Président de l’Union des Comores

Excellence, Monsieur le Président Azali Assoumani

Une jeune fille vient de trouver la mort sur une plage du Nord de Mayotte dans la nuit du samedi au dimanche 16 septembre. Les gendarmes lui donnent 8 ans. La méchanceté nous ferait dire que la brièveté de sa vie vous incombe à vous personnellement. Vous avez été, Monsieur le Président, l’homme de la mise en place de l’Union des Comores, avec le système de présidence tournante qui confiait les rênes du pays à un ressortissant d’une île autonome tous les 5 ans. Vous avez réussi cela, sans bain de sang, et la communauté internationale vous a salué pour cela. Vous ne l’avez pas fait seul, il faut être juste, mais vous avez été l’artisan de cette transition pacifique. Vous n’avez pas été tenté durant les dix années d’alternance de vous immiscer dans les affaires politiques, et c’est tout en votre honneur.

Mais, cher Président, ce vent mauvais qui plane sur l’archipel est étouffant. Les fils et les filles, les pères et les mères sont jetés sur la route de l’exil, chaque nuit. Il faut le reconnaître, excellence, votre politique ne porte pas ses fruits. Là est votre échec personnel. Chaque jour passe, depuis votre retour aux affaires, sans que la terreur ne cesse de foudroyer les citoyens de ce pays que vous avez promis de servir. La corruption, les élections bâclées, la violence policière, les arrestations arbitraires se multiplient. Il n’y a plus d’oppositions qui puissent vous apporter la contradiction. La presse est muselée, les journalistes menacés, les professionnels qui tentent de faire leur travail, licenciés. Voilà votre bilan en un an de retour au pouvoir.

Une petite fille morte sur une plage de Mayotte, est-ce là votre bilan ? A l’évidence, oui, excellence. Des bateaux font la navette pour Mayotte en provenance de l’île d’Anjouan, parce que l’Etat central ne propose rien aux îles autonomes. Vous savez tout cela, faut-il s’épuiser à vous le rappeler.

Des voix s’élèvent à Mayotte pour dénoncer la pression démographique. Des mots de haines fusent ici et là devant le bureau de la préfecture. Pression démographique, vous savez ce que c’est. Les îles Comores indépendantes se vident de leur population et cela se solde par des drames. Rien ni personne ne pourra empêcher des insulaires de circuler, c’est absurde même de le penser. Mais le fait est, que ce n’est pas de gaieté de cœur, pour la majeure partie des personnes qui font la traversée, qu’ils « achètent la mort ». Ce terme, je l’ai entendu et enregistré lors d’un reportage sur les hauteurs de Kawéni. Les personnes en ont conscience que ce bras de mer est meurtrier. A quoi sert-il encore de le rappeler.

Mais vous, excellence, que proposez-vous ? La fermeture des frontières. Le refus de réadmettre des nationaux. Voilà votre politique. Les comoriens des Comores indépendantes visitent leur famille à Mayotte et c’est bien normal. Mais quel est votre vision, monsieur le Président ? Cette jeune fille, de 8 ans méritait-elle ce triste sort ? Bien sûr, il est commode et c’est normal de mettre en accusation l’administration française. Elle occupe un « territoire, illégalement », comme le rappelle les Nations-Unies. Inutile de rentrer ici dans un débat rhétorique sur la présence française sur l’île de Mayotte, sans s’épuiser dans une glose interminable. Voilà une puissance qui est là, qui est bien là et parce que la population de Mayotte la lui permet, elle s’impose. Faut-il s’en accommoder ?  Vous avez décidé et c’est votre droit de le contester. Mais, si vous êtes revenus au pouvoir, est-ce pour répéter les mêmes recettes d’hier qui ont donné cette tragique mort d’une jeune fille de 8 ans sur cette plage du Nord de Mayotte ?

La population de Mayotte va lui offrir une sépulture comme l’exige l’Islam. Mais pour sa mémoire, donnez des moyens aux hôpitaux à Anjouan, à Mohéli, à la Grande Comore pour que plus jamais, une petite fille de 8 ans ne puisse finir jetée sur une plage comme quantité négligeable. C’est votre mission, excellence, assumez-la ou partez.

Nassuf Djailani, écrivain

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Ma fille, une mise à l’épreuve du père signée Naidira Ayadi

Beaucoup d’émotions et un sentiment mêlé surtout quand on est père après avoir vu Ma fille, le dernier film de Naidira Ayadi avec comme rôle principal, le grand Roschdy Zem. A l’approche des fêtes de Noël, les mères ressentent toujours les choses. La mère, donc appelée Latifa (jouée par Darina Al Joundi) pense à sa fille partie pour des études de coiffure à Paris. Elle s’en prend à son mari (incarné Roschdy Zem) un père taiseux. Elle lui reproche de ne pas s’inquiéter pour sa fille. Quand Nedjma (une Natacha Krief, bouleversante) reçoit un SMS de Leïla (sa grande soeur Doria Achour), c’est la bascule. Elle veut vivre sa liberté, elle n’a pas l’intention de revenir. Ce film nous lance sur sa piste, dans le Paris de la nuit. Bouleversant. Inspiré du Voyage du père, de Bernard Clavel.

Nassuf Djailani

 

La romancière et journaliste Faïza Soulé, l’objet de menaces récurrentes aux Comores

Notre ami romancière et journaliste, Faïza Soulé Youssouf fait l’objet de nombreuses menaces de la part du Ministre de l’intérieur comorien depuis le référendum du 30 juillet 2018. Faïza Soulé a été rédactrice en chef du journal d’Etat Al-watwan, elle est correspondante de la rédaction radio de Mayotte 1ère. L’objet de la colère du Ministre de l’Intérieur comorien : un « live Facebook » réalisé par notre consoeur, suite à l’agression d’un gendarme qui a eu la main tranchée dans un bureau de vote de Moroni. Quelques jours auparavant, elle avait écrit un article intitulé « le référendum de tous les dangers » dans le journal Le Monde.

Pour ces faits,  le ministre comorien de l’intérieur a annoncé sur l’ORTC, la chaîne de télévision comorienne, la volonté du gouvernement de l’Union des Comores de porter plainte contre la journaliste pour « atteinte à l’image des Comores ».
Les confrères journalistes de la région, soucieux des libertés humaines et de la liberté de la presse se mobilisent pour apporter leur soutien.
Le comité de journalistes s’est attaché les services de plusieurs avocats pour défendre Faïza Soule Youssouf et le travail des journalistes comoriens.
Parmi ces défenseurs du droit : Me Fatima Ousseni et Nadjim Ahamada du barreau de Mayotte, Me Faïzat Said Bacar du barreau de Moroni, ainsi que Mihdhoire Ali et Jean Jacques Morel du barreau de Saint Denis de la Réunion (selon Réunion 1ère).

Nous lui renouvelons ici notre soutien total dans cette dure période qu’elle traverse. Nous republions un entretien avec la romancière, publié en 2016 dans la revue papier (consacré à la littérature réunionnaise). Il est question de son premier roman Ghizza (éditions Coelacanthe).

Faïza Soulé Youssouf

soutien Faiza

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous parler de vous de votre entrée en littérature ? Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin d’écrire ?

Faïza Soulé Youssouf : J’ai toujours su que j’allais écrire un jour. Maintenant, s’il faut un déclencheur, je dirais que c’est Touhfate Mouhtare qui m’a permis de me jeter à l’eau. Du jour où j’ai su qu’elle avait publié Âmes suspendues, aux éditions Cœlacanthe, j’ai commencé à écrire. Un besoin frénétique d’écrire s’est emparé de moi. Je ne savais pas sur quoi j’allais écrire, le plus important était que je le fasse. J’ai écrit une phrase. Puis, deux et ainsi de suite. La nouvelle est devenue un roman. Et le roman s’appelle Ghizza.

PROJECT-ILES : Vous êtes avec Coralie Frei, Touhfat Mouhtare, ou encore Fatiha Radjabou, l’une des rares premières femmes romancières aux Comores. Aviez-vous écrit en tant que femme comorienne qui a des choses à dire sur sa société.

Faïza Soulé Youssouf : Je ne me considère pas comme une femme ayant des choses à dire. Je suis une citoyenne qui a des choses à dire. J’aurais très bien pu être un homme. Ce que je fais ne s’articule pas autour du fait que je sois une femme, je le fais parce que je suis originaire de ce pays et qu’il est une source d’inspiration permanente pour moi, source de frustration, source de joie, de peine. Maintenant, il est certain que la femme aurait plus à gagner si elle s’émancipait mieux. Ce serait un plus, si les femmes écrivaient plus. Guerroyaient plus. Revendiquaient plus. Le combat pour l’émancipation de la femme s’est perdu en chemin. J’ai presque envie de parler de posture de circonstance. Je me trompe peut-être mais toujours est-il qu’il n’y a pas, 40 ans après l’indépendance, une leader qui a su s’imposer tout au long des années. Nous nous contentons de ce que nous avons, c’est-à-dire des miettes, et c’est bien dommage. Les femmes « fortes » se sentent obligées de se cacher derrière leur mari, pour ne pas les offenser ou leur faire de l’ombre…

PROJECT-ILES : Vous dites que le pays est une source d’inspiration permanente pour vous, mais quand on lit votre roman, ressortent une difficulté/un refus à/de nommer ce pays, cet espace comorien et à se nommer (s’agissant de la narratrice). On a l’impression que le refus des valeurs promues par la société de votre narratrice est consubstantiel à cette difficulté/ce refus à/de nommer, se nommer. Partagez-vous cette lecture ?

Faïza Soulé Youssouf : Je voulais raconter l’histoire d’une fille pommée, peu importe l’endroit d’où elle est issue, le plus important est qu’elle soit pommée. Je n’ai pas déterminé un espace géographique bien défini par choix. Ce n’est ni une difficulté ni un refus mais un choix. Je me dis que son histoire pourrait être similaire à des milliers d’autres histoires, ici comme ailleurs. C’est un choix que j’assume pleinement. Et ce refus n’est pas orienté par le refus des valeurs de la société, non. C’est plus le refus « du carcan ». C’est une femme du monde, à quelques exceptions près. Elle pourrait être somalienne, irakienne, afghane, nigérienne.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous lisez les auteurs femmes de l’océan Indien ? On pense notamment à Ananda Dévi, Nathacha Appanah, Coralie Frei, Touhfate Mouhtare, Michèle Rakotoson, ou d’autres auteures dont vous souhaitez nous parler.

Faïza Soulé Youssouf : Non. J’ai longtemps cherché celui de Touhfate Mouhtare durant un moment, ensuite j’ai renoncé. Je vais de nouveau partir à sa recherche. Elle a une plume…

PROJECT-ILES : Et, est-ce que les œuvres des auteures vous importent-elles particulièrement ? Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, je lis ce que je trouve aux Comores. Et notre pays n’est pas connu pour « sa politique culturelle ». Donc, je lisais tout ce que je trouvais. Femmes ou hommes, je lis un peu de tout, peu importe. Maintenant oui, j’aime Toni Morrison, tout comme j’aime Amin Maalouf. J’aime Nothomb comme j’aime Yasmina Khadra. Balzac comme Gavalda. Je n’ai lu qu’un livre d’Henri Troyat, Faux jour, qui m’a beaucoup impressionnée. Tout comme La petite fadette ou La Princesse de Clèves. Je ne lis pas « par genre » mais par coup de cœur. Arrêtez de vouloir tout lier à la parité, au genre.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourrez nous parler de vos influences littéraires ? Vous parlez de Kundera, de Victor Hugo au début du livre. La musique est très présente aussi dans votre œuvre. Vous écrivez en écoutant de la musique ?

Faïza Soulé Youssouf : Je ne sais pas si je peux parler d’influences littéraires. Cependant, j’ai commencé à lire très jeune. Mes premiers voyages ont commencé avec les mots. De la Comtesse de Ségur à Zola, en passant par les bandes dessinées, je lisais tout ce que je trouvais. Et cela dépendait de ce qu’il y avait à l’Alliance française. Maintenant, j’aime beaucoup ce qu’écrivent Amélie Nothomb, Anna Gavalda. J’ai beaucoup aimé L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera. J’ai lu de tout. Je suppose que toutes ces lectures m’ont forgée. Pour ce qui est de la musique, cela dépend de mon humeur du moment. Je peux écrire avec de la musique plein les oreilles et parfois le moindre bruit coupe mon inspiration. Il faut juste que je sois dans ma bulle. Que personne ne me parle. Que je sois seule au monde.

PROJECT-ILES : On remarque que vous innovez dans le choix des thèmes, c’est une forme de rupture avec ce qu’on a l’habitude de lire dans la littérature comorienne. C’est-à-dire que ce n’est pas un roman identitaire. Est-ce que c’est conscient ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, pour la simple raison que j’ai écrit sans savoir de quoi allait parler mon roman. J’écrivais comme ça venait et ça a donné Ghizza. Ce n’est pas un roman identitaire, dites-vous ? Peut-être. Pourtant, j’ai l’impression que le thème identitaire est partout. Ceci étant, je redécouvre mon roman à travers les critiques que je lis. Comme une première fois. Chacun l’explique à sa manière. Je pense que c’est très bien. Je me rappelle qu’au début, quand on me demandait de quoi Ghizza parlait, je ne savais pas quoi répondre.

PROJECT-ILES : Avec ce premier roman, vous avez quelque part complètement tourné le dos aux thèmes courants des romanciers comoriens (le colonialisme, la politique, la migration, l’exil). Est-ce une façon de dire qu’il y a d’autres thèmes possibles, de montrer, par exemple, qu’il y a des gens qui vivent dans ce pays, des gens qui ont d’autres préoccupations que celles identitaires, politiques, anticoloniales ? C’est ce qu’on ressent à la sortie de ce roman. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

Faïza Soulé Youssouf : Je me dis que tout a été dit à ce sujet. Je suis née 10 ans après l’accession du pays à l’indépendance. A mes 4 ans, Ahmed Abdallah Abdérémane est assassiné. A mes 10 ans, Saïd Mohamed Djohar est exilé à La Réunion. Je n’ai pas vraiment vécu les péripéties de notre jeune histoire. Les mercenaires, je ne connais pas dans le sens où j’étais jeune à l’époque où ils régnaient. Je me dis qu’il est normal que ce qui m’inspire aujourd’hui n’ait rien à voir. Pour répondre à votre question, je pense qu’il y a d’autres thèmes possibles. Il y a tellement de sujets à traiter. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille. Les sujets sont là, à notre portée. Des sujets que nous partageons peut-être avec d’autres peuples du monde. La mer, cet océan qui nous entoure, n’a jamais été une barrière. J’ai toujours voulu savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. De quelles façons ces peuples vivaient ? En quoi nous étions égaux, différents ? Je crois en l’humain, peu importe sa religion, ses croyances. A mon grand regret, la tolérance qui prévalait ici s’effrite dangereusement.

PROJECT-ILES : Nous trouvons que le procès en sorcellerie qu’on vous fait sur les scènes de sexe est un mauvais procès. Ce roman est réussi parce qu’il y a une langue, un rythme. Comment analysez-vous toute l’hystérie autour de la très belle scène d’amour sur la plage ?

Faïza Soulé Youssouf : Je n’analyse rien du tout. Je préfère suivre cela de très loin. Au début, je voulais savoir ce qui se disait et ensuite, je me suis dit que ça n’en valait pas la peine. Résumer plus d’une centaine de pages à la scène de sexe qui se déroule à la plage est extrêmement réducteur, à mon avis. J’en ai tellement entendu à ce sujet, qu’à un moment j’ai eu un peu peur. Ensuite, je me suis dit, c’est la vie et c’est comme cela. Je disais à mes amis que « les détracteurs » oublieront mon roman et passeront au sujet favori des Comoriens : l’article 13 de la constitution. Et je pense que j’avais un peu raison.

PROJECT-ILES : Dans Ghizza, le portrait que vous peignez de la mère de la narratrice est assez peu flatteur. Cette mère qui ne sait pas communiquer avec sa fille, qui échange des textos, qui fuit son regard, qui sursaute quand sa fille lui murmure un bonjour. Qu’est-ce que vous aviez voulu dire à travers ce portrait ? Le portrait des tantes non plus n’est pas très positif. On a le sentiment, à vous lire, que ce roman montre que les femmes ne savent plus parler, elles n’inspirent que du dégoût. Et en même temps, les hommes sont l’objet d’une quête, d’un amour : le très grand amour de la narratrice pour le père disparu trop tôt, et la quête d’amour, la recherche d’un réconfort et du plaisir charnel chez les amants. Comment expliquez-vous ce déséquilibre ?

Faïza Soulé Youssouf : Complexe d’Œdipe peut-être ? La recherche de ce père disparu ? L’héroïne idéalisait son père, ce qui fait que personne ne lui arrivait à la cheville. Face à cela, il y a une mère avec laquelle elle ne s’entend pas, des tantes qui ne la comprennent pas. Une fille qui ne se reconnaît pas dans les valeurs promues par la société dans laquelle elle vit. Peut-être que s’il y avait eu d’autres femmes dans ce roman, elles n’auraient pas eu forcément le mauvais rôle. En réalité, la femme n’a pas le mauvais rôle dans ce pays. Elle est une source sûre, un pilier, dommage qu’elle n’ait pas assez confiance en elle, qu’elle ne puisse pas se libérer de ses chaînes pour voler de ses propres ailes.

PROJECT-ILES : Il y a un trouble qui se crée avec le père, surtout que ce roman, c’est aussi la recherche du père perdu. La claque, c’est que le père s’avère ne pas être le père. Et elle ne l’apprend qu’à sa mort. Quel déchirement ! Et puis, ce père dont elle a partagé le lit jusqu’à ses 15 ans, provoquant une jalousie féroce de la mère. Qu’est-ce qu’il faut entrevoir ? L’inceste que vous ne nommez jamais ?

Faïza Soulé Youssouf : Je vous laisse deviner. Je ne peux pas répondre à cette question pour la simple raison que je ne suis pas dans la tête de Ghizza. Mais, au-delà, ce qui est dommage, c’est le fait qu’un père renie la fille qu’il a élevée à cause d’une histoire de semence. Ça arrive souvent et c’est dommage. L’enfant est une victime et rien d’autre. Ce qui se passe entre les adultes devrait rester entre eux.

PROJECT-ILES : Votre roman est aussi un roman d’amour, même si c’est la dépression que vous semblez décrire tout le long. C’est vraiment le besoin d’amour le leitmotiv de ce roman en creux ?

Faïza Soulé Youssouf : L’héroïne a une folle envie d’être aimée, un besoin constant d’attention qu’elle n’a pas. C’est un roman d’amour, peut-être bien. Mais plus que l’amour, ce roman est, je crois, un hymne à la vie et à la liberté. L’envie d’exister par elle-même est tellement forte que Ghizza en devient presque folle. Elle erre dans les cimetières à la recherche d’un peu de paix et d’amour. Elle fuit la compagnie des hommes et recherche celle des morts.

PROJECT-ILES : « Hymne à la vie et à la liberté », dites-vous ? Mais, finalement, le roman montre que la vie et la liberté ne sont possibles que dans et par la folie. Comment expliquez-vous cela ?

Faïza Soulé Youssouf : La société dans laquelle évolue l’héroïne est profondément basée sur l’ordre établi, laquelle étouffe toute forme d’individualité. Les habitants doivent tous se ressembler et obéir aux mêmes codes. Les personnes qui peuvent ou veulent faire fi de cela sont considérées comme marginales. Et être « marginal » en nos pays implique une certaine folie. Ou même une folie certaine, c’est selon. Maintenant s’il nous faut être fous ou considérés comme tels afin de réaliser nos rêves ou d’être ce que nous avons envie d’être et non ce que l’on attend de nous, alors, osons la folie !

PROJECT-ILES : Au final, cette narratrice est-elle folle ? Pourquoi ce choix d’une figure marginale, pour dénoncer, pour défier un ordre ?

Faïza Soulé Youssouf : Je pense qu’elle est folle, ou fait semblant de l’être. Ou alors pas folle mais profondément déprimée, pour ne pas dire dépressive. Concernant la figure marginale, je pense avoir répondu plus haut.

PROJECT-ILES : On constate tout au long du roman la récurrence de la formule « je me roule en boule ». Des détails qui ont échappé à la relecture ou c’était voulu ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, c’était voulu. Une manière de montrer et de démontrer la solitude de l’héroïne.

PROJECT-ILES : On note, par ailleurs, de très belles scènes, notamment quand la narratrice se rend dans ce palais désaffecté, quand elle évoque ses rêveries. Et puis, cette scène très belle de la cigarette sur fond de coucher de soleil, l’une des plus belles de ce roman. Ce qui fait dire que vous êtes vraiment une romancière. Le souci du détail fait vraiment partie de votre technique d’écriture ?

Faïza Soulé Youssouf : En tant que journaliste, surtout lors de mes reportages, j’ai l’habitude de dire que le diable se cache dans les détails. Je note tout. Frénétiquement. En tant que romancière, je ne sais pas. Tout dépend de l’inspiration du moment. J’ai beaucoup aimé aussi la scène du palais. Ce palais existe, en réalité, je l’aime vraiment beaucoup. Il est en train de tomber en ruine. Il est déjà en ruine. Une façon aussi de lui rendre hommage. Laissez-moi le temps finir mon deuxième roman, ainsi, vous saurez si le souci du détail fait vraiment partie de ma technique d’écriture.

PROJECT-ILES : Vous disiez plus haut que ce qui vous inspire aujourd’hui n’a rien à voir avec les préoccupations de vos prédécesseurs. Mais quel(s) sens prend l’acte d’écrire pour vous, jeune femme, comorienne, indianocéane ?

Faïza Soulé Youssouf : Non que cela n’ait rien à voir, mais nos prédécesseurs ont connu l’oppression coloniale et l’indépendance qui l’a suivie. Moi, je suis née « libre ». Et ils sont donc plus à même de raconter des histoires liées à tout cela. Je ne pense même pas que je me considère indianocéane, région que je connais finalement très peu. En tout cas, je ne me suis jamais identifiée comme telle.

En tant que comorienne et en tant que femme du monde (un archipel peut très vite devenir un carcan, cela dit, la mer a toujours été une invitation au rêve et à l’évasion), l’écriture m’a toujours permise de me libérer, depuis très jeune. Je suis quelqu’un d’émotionnel. Chaque chose peut m’inspirer une histoire, aussi infime soit-elle ; écrire me permet de m’affirmer en tant qu’individu et non en tant que femme. J’existe par l’écriture, qui a été, à plusieurs moments, salvatrice pour moi. Je suppose que ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussée à être journaliste aujourd’hui. Je crois en la magie des mots. En leur puissance aussi.

PROJECT-ILES : Nous savons que vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, que vous avez des cahiers remplis de textes inédits. Est-ce que vous travaillez à la publication d’un roman ? Est-ce que vous souhaitez nous en dire un mot ? Est-ce la suite de Ghizza ? Va-t-on retrouver votre héroïne dans votre prochaine publication ?

Faïza Soulé Youssouf : Je travaille sur un roman même si ce n’est pas à un rythme soutenu. Il me faudrait mieux m’organiser, mon boulot de journaliste me prenant trop de temps. Ce ne sera pas une suite de Ghizza. L’idée d’en faire une suite m’a effleurée. Mais ce ne sera pas pour le moment. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la mort y sera présente. Elle m’obsède et je me rends compte que je ne peux rien écrire de joyeux.

Le malheur m’inspire plus et ce depuis le lycée. Je dis malheur – c’est sans doute un bien grand mot – mais j’ai toujours eu avec moi, j’ai toujours porté une douce mélancolie au mieux. Sinon, c’est quelque chose d’obscur qui peut me pousser à rester enfermée dans ma chambre, toute lumière éteinte. Seul mon boulot me permet de tenir, je pense. Parce que l’écriture a toujours permis de me libérer, j’ai presque envie de dire qu’elle m’a sauvée. Que j’écrive des textes, un roman, des poèmes ou des articles de journaux.

Pour en revenir donc à ma prochaine publication, la mort y aura une part centrale. J’aimerai me voir mourir et pouvoir le raconter. Quel paradoxe.

Maintenant, au-delà de cela, mon premier roman, qui a suscité la polémique, m’a fait un peu peur. Est-ce que je dois me censurer ? Ou laisser libre cours à mon inspiration ? Est-ce que je dois, en écrivant, prendre en compte la société bien-pensante, la norme ? Dois-je être un écrivain « normal » ? Ai-je envie de l’être ? Ces questions me taraudent et je n’y ai pas encore trouvé de réponse. J’ai envie de croire que je me laisserais aller. J’espère que ce serait le cas. Sinon, je pense que ce serait grave. Ce pays est tellement violent qu’il me fait parfois peur. La violence n’est pas physique. Elle est plus subtile. Plus pernicieuse. Mais elle est là.

Propos recueillis par

Nassuf DJAILANI et Soidiki Assibatu.

Les œuvres complètes de Jacques Roumain désormais disponibles dans une belle collection du CNRS Editions

Rencontre avec l’universitaire et critique littéraire Yves Chemla, qui a permis cette réédition. Titulaire d’un doctorat consacré à La Question de l’autre dans le roman haïtien contemporain (1999, La Sorbonne-Paris 4), il est l’un des meilleurs spécialistes de la littérature haïtienne. 

Ce volume des œuvres complètes du Haïtien Jacques Roumain, est le septième de la collection « Planète Libre » chez CNRS éditions. C’est un ouvrage dense qui rassemble l’ensemble de l’œuvre littéraire de l’écrivain (romans, nouvelles, poésies) caribéen, mais aussi ses écrits journalistiques, ses correspondances, des présentations de l’œuvre, des articles critiques par des chercheurs, une chronologie analytique et une bibliographie : 1600 pages pour  rendre disponibles tous les savoirs sur l’homme de lettres exceptionnel et talentueux que fut l’auteur de Gouverneurs de la rosée (1944).

La collection « Planète Libre » a pour objectif de réunir dans des éditions scientifiques, dotées d’un apparat critique rigoureux, les œuvres complètes des grands auteurs francophones. Les « Oeuvres complètes » du poète, romancier et journaliste haïtien Jacques Roumain ont été précédées de volumes consacrés à Léopold Sédar Senghor, Jean-Joseph Rabéarivelo, Aimé Césaire, Ahmadou Kourouma, Albert Memmi, ou encore Sony Labou Tansi.

PROJECT-ILES : Cette édition dans la collection « Planète libre » n’est pas la première anthologie des œuvres complètes de Jacques Roumain, n’est-ce pas ? Comment en êtes-vous arrivés à travailler à celle-ci ?

Yves Chemla : Il faut recontextualiser cet ensemble imposant. Cet ouvrage est une édition revue, corrigée et augmentée d’une précédente version publiée dans la collection Archivos de l’UNESCO, chargée de l’édition de classiques de la littérature hispano-américaine (http://publishing.unesco.org/results.aspx?collections=35&change=F). Dans le désert universitaire français, il n’y avait pas vraiment de place pour l’édition savante de classiques des littératures francophones. Le coordinateur était Léon-François Hoffmann*, professeur à l’Université de Princeton et un des tout premier spécialiste non haïtien de la littérature haïtienne. Il s’est entouré d’une belle équipe de spécialistes couvrant des champs divers qui étaient ceux de Jacques Roumain. Journalisme, poésie, nouvelles, billets, éditoriaux, critique littéraire, animation et théorie politique, ethnologie : tels étaient les champs couverts par Roumain, et qu’il a fallu documenter.

L’ouvrage a paru en 2003 et il n’était plus disponible. Hoffmann a proposé à CNRS éditions de le rééditer, et il m’en a confié la tâche. J’ai travaillé sous sa direction scientifique. Il est mort le 25 mai 2018, une semaine avant la mise à disposition de l’ouvrage.

Le travail réalisé touche à l’exigence de rigueur. Certaines erreurs mineures ont été corrigées, certaines notes de bas de page ont été précisées. Ont été ajoutées la présentation de la poésie ainsi que dans la partie des lectures du texte, l’article étonnant de Michel Serres, devenu introuvable. L’ensemble a été relu plusieurs fois pour garantir la qualité du projet et son caractère scientifique. Des photos ont trouvé leur place dans le recueil.

PROJECT-ILES : Combien de temps de travail ce chantier colossal vous a-t-il pris ? Combien de temps vous a-t-il fallu à coordonner avec votre confrère Léon-François Hoffmann ?

Yves Chemla : Pour Léon-François Hoffmann, cela avait été un projet important, qui permettait tout à la fois de faire connaître une œuvre importante par sa taille et les réseaux de relations dont elle témoigne, et de montrer que les littératures francophones, en particulier la littérature haïtienne étaient tout aussi redevables d’études critiques, en particulier par l’établissement du texte, que d’autres littératures hégémoniques. C’est donc l’aboutissement d’une vie de chercheur. Il a commencé à prendre des notes en 1954.

PROJECT-ILES : Comment avez-vous procédé, autant Hoffmann que vous dans un second temps ?

Yves Chemla : Hoffmann a travaillé en bibliothèque à Port-au-Prince et à Paris, car Roumain a publié des articles dans les revues et magazines culturels d’obédience communiste, comme Regards. Il a aussi rencontré la famille, en particulier Carine, la fille de Jacques Roumain, qui lui a permis d’accéder à la correspondance privée avec Nicole, son épouse. Pour ma part j’ai repris et vérifié, précisé certaines dates, grâce à des bibliothèques électroniques, désormais nombreuses.

PROJECT-ILES : En lisant l’anthologie, on se rend compte que vous avez eu beaucoup de chances. Les proches, vous ont confié beaucoup d’éléments disparates, compte tenu du fait que l’écrivain était beaucoup sur les routes. Reste-t-il encore des choses à découvrir ?

Yves Chemla : Le propre des Œuvres Complètes d’un écrivain est que peu de temps après leur publication le titre en est usurpé puisque ressortent des lettres, des carnets, des textes dont on n’avait pas pu avoir connaissance. C’est aussi, hélas, à la faveur des dispersions post-mortem que l’on peut découvrir chez tel ou telle une photographie, une lettre, un texte etc. Mais l’essentiel est là, et bien là. J’ai lancé des appels pendant ces années, et rien n’en est remonté. Comme pour les photos.

PROJECT-ILES : On ne connaissait pas Roumain, poète. On découvre qu’il aurait pu être parmi les grands poète de la négritude. C’est faux de penser cela ? On pense notamment à ces poèmes intitulés Sales nègres ou encore Nouveau sermon nègre

Yves Chemla : Vous savez, lorsqu’elle est argumentée, l’interprétation n’est pas fautive, en littérature. Le problème est quand même celui de la négritude, appliquée à un écrivain haïtien. Il me semble que la quête identitaire des écrivains et penseurs haïtiens n’est pas tournée de ce côté. Le cadre intellectuel par Normil Sylvain et Jean Price-Mars prend en charge d’autres aspects.

Ce qui n’invalide absolument pas le fait que Roumain soit un poète exigeant et sensible et que son œuvre, longtemps mal connue, parce que dispersée ou inédite fasse date. Ce qui est intéressant est la construction du parcours. Roumain est un écrivain de l’énergie, et les premiers poèmes ont parfois des accents futuristes, comme dans « Cent mètres », « Nungesser et Coli » ou « Corrida ».  Il y a aussi des textes qui insistent sur la dysphorie et la mélancolie. Il y a ceux qui accueillent les paysages et les réalités haïtiennes, comme la route, la campagne ou la musique. La tonalité sociale et militante, ensuite, ne prend jamais le pas sur la construction et la langue du poème ensuite. Et puis il y a, vous avez raison, ces textes majeurs comme « Appel » et « Bois d’ébène », qui contient le célèbre « Sales nègres », qu’il faut lire et relire.

PROJECT-ILES : On constate également à la lecture du texte Liminaire de Depestre que Roumain s’est peut-être trompé vers la fin de sa vie, en représentant la diplomatie haïtienne à Mexico de 42 à 44 au cœur de la seconde guerre mondiale. Êtes-vous satisfait de l’analyse de Depestre ?

Yves Chemla : Je ne pense pas que Roumain se soit trompé. Il est arrivé à un point où il décide aussi de servir son pays. Où il décide aussi de gagner matériellement sa vie, car pendant longtemps son existence a été précaire, et il a vécu de subsides et d’aides. Où il a besoin de stabilité pour mener à bien un certain nombre de projets intellectuels, en particulier le roman Gouverneurs de la rosée. Et puis la guerre fait rage en Europe et dans le Pacifique, comme en Afrique du Nord, contre les forces l’axe. Toutes les forces doivent participer à cet effort.

PROJECT-ILES : Sa peinture de la paysannerie haïtienne est bouleversante. On a le sentiment d’avoir une écriture simple. Est-ce beaucoup de travail d’écrire simple ? Quelle lecture faites-vous du style de Jacques Roumain ?

Yves Chemla : Il faut se méfier de la simplicité en littérature. Elle est en général le résultat d’un travail important. Écrire est difficile, c’est une pratique qui n’est pas évidente, et qui exige rigueur et relecture, élagage et correction, renoncement et son contraire, la prise de risque. Par exemple la parole paysanne dans le roman. Ce n’est pas du créole, ce n’est pas du français, c’est une langue synthétique, forgée par Roumain en tant que scripteur. Alessandro Costantini analyse dans le détail cette élaboration, qui a fait de Gouverneurs de la rosée une œuvre unique.

PROJECT-ILES : Quand on lit attentivement Jacques Roumain, il fait penser à un conteur, n’est-ce pas ? Faut-il y voir une influence de l’audience haïtienne selon vous ?

Yves Chemla : La littérature haïtienne toute entière est marquée par la relation et la mise en scène de celle-ci, mais pas nécessairement sous le mode de l’audience. L’audience met en scène un conteur qui rapporte des faits du politique et du social particulièrement significatifs. On a des moments audienciers dans le roman, on a des audiences dans les nouvelles, en particulier dans Les Fantoches. Mais Gouverneurs de la rosée rend aux personnages leur autonomie. Ils agissent, et ne sont pas le jouet d’un narrateur omniscient et caustique. Ils tentent de se défaire du poids des contingences sociales et des traditions, justement.

PROJECT-ILES : Écrire cette belle œuvre et partir à 37 ans, avant même de profiter de l’audience internationale, posthume est assez surprenante et extraordinaire. Comment expliquez-vous ce destin de comète chez Roumain, avant que le « destin aveugle ne lui fauche les bras », pour reprendre une citation de l’hommage que lui rend l’un de ses amis ? 

Yves Chemla : Je ne pense pas qu’il y ait des explications mécanistes. Ce qui frappe au-delà de la jeunesse de Roumain, et de sa vie brève, c’est bien l’énergie qu’il aura dépensée pour se donner les moyens de son insoumission intellectuelle. Mis au ban de la société qui l’a fait naître, il ne la rejette pas en bloc toute sa vie, mais peu à peu, il convient de certains accommodements, et d’une insertion sociale certaine, tout en rejetant la bourgeoisie haïtienne, coupable de perpétuer aussi un désordre social scandaleux. Ce n’est pas le destin qui frappe Roumain, mais bien les mauvais traitements reçus au pénitencier, et l’absence de soins. Le paludisme a attaqué le foie, et c’était irrémédiable à cette époque.

PROJECT-ILES : Son œuvre est toujours aussi actuelle, selon vous ? Qu’est-ce qu’elle raconte d’Haïti d’aujourd’hui ? Des personnages comme Délira sont encore légion en Haïti n’est-ce pas ?

Yves Chemla : L’actualité de l’œuvre de Roumain n’est pas à démontrer. Elle est au dedans de chacun de ses lecteurs. Je ne me risquerai pas à exposer une interprétation de Gouverneurs de la rosée, mais je pense quand même que Roumain a pressenti que le désastre en cours et qui allait s’installer durablement avec la maison Duvalier et les successeurs tenait à la déconsidération de l’autre, systématiquement et jusqu’au meurtre. Je n’en dirais pas plus. À chacun de monter ses interprétations…

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

*A propos de LÉON-FRANÇOIS HOFFMANN : Il est né à Paris en 1932, et il est décédé le 25 mai 2018 à Princeton (New Jersey) où il avait commencé à enseigner en 1960. Léon-François Hoffmann s’est voué à la littérature haïtienne depuis sa première visite dans l’île en 1955 ; il a activement contribué à faire connaître les écrivains haïtiens en France autant qu’aux Etats-Unis et a notamment dirigé l’édition des Œuvres complètes de Jacques Roumain (2003).

A voir également le reportage de Christian Tortel pour France Ô mis en ligne le 

https://la1ere.francetvinfo.fr/reedition-oeuvres-completes-auteur-haitien-jacques-roumain-602787.html

A écouter : une émission Latitudes caraïbes :

 

Daba, un très beau spectacle pour continuer d’aimer de l’école

 

C’est l’histoire de Daba, l’enfant qui n’aimait pas l’école. Un conte de l’écrivain Salim Hatubou, adapté au théâtre dans un spectacle de marionnette par la compagnie Stratagème, en co-production avec le Centre de Création Artistique et Culturel Mavuna des  Comores et la compagnie coatimundi. Rencontre avec Thomas Bréant, l’un des comédiens qui partage la scène avec Soumette Ahmed.

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PROJECT-ILES : Vous êtes une jeune compagnie basée à Mayotte, mais vous travaillez depuis plusieurs années avec votre ami et comédien Soumette Ahmed. Est-ce que vous pourriez nous raconter les débuts, le parcours de ce projet ?

Thomas BRÉANT : L’envie, d’abord, pour Soumette et moi-même de se retrouver ensemble au plateau et de ne plus être l’un en direction d’acteur pendant que  l’autre joue ou vice-versa. Donc, envie de se retrouver au plateau. Ensuite, Soumette, ayant bénéficié d’une bourse pour un stage de Marionnette par le SCAC en 2015, partait en Avignon au conservatoire pour faire un stage chez mon ancien prof, Jean-Claude Leportier qui est intervenant marionnette. Ensuite, étant moi-même sur Avignon à ce moment-là, Soumette m’y a retrouvé et a commencé à me parler d’un éventuel spectacle de marionnette. Nous parlons de l’imaginaire que cela développe, du rapport à l’enfant, du champ des possibles sur ce type de travail. Et, surtout, nous avions aussi envie de travailler sur une forme à destination du jeune public. Nous voulions aussi sortir des contraintes techniques des spectacles conventionnelles et souhaitions une forme de spectacle qui puisse se jouer n’importe où et qui tienne dans une valise.  Après une rencontre avec Jean-Claude Leportier de la Compagnie Coatimundi, le projet commence à prendre vie. Il aura fallu deux ans environs, entre l’accord sur le projet et sa mise en œuvre.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui a motivé le choix du texte de salim Hatubou ?

Thomas BRÉANT  : Pour Salim, sur le choix du texte, c’est tombé un peu comme une évidence. Il nous avait quitté, il était très actif sur le travail de l’archipel en général et sur le CCAC (NDLR : Le centre comorien d’Actions culturelles, dirigé par Soumette Ahmed). Nous lui avions rendu plusieurs fois hommage à Moroni et à Mayotte. Puis, quand Soumette a lu le dernier texte Daba, nous en avons parlé. Je l’ai lu également et on est parti dessus car nous étions sur un conte avec une figure traditionnelle et, de plus, qui se portait au jeune public. Nous avons aussi soumis le texte à Jean-Claude qui, avec Catherine sa partenaire de travail, conçoit les marionnettes, avait rencontré Salim avant qu’il ne disparaisse. Et Jean-Claude, a tout de suite accroché avec le texte. Donc, nous n’avions plus de questions à nous poser.

PROJECT-ILES : C’est un conte initialement, publié en album par Salim Hatubou, illustré par Mathilde Drault. Comment avez-vous travaillé pour l’adapter au théâtre ?

Thomas BRÉANT  : C’est un conte à la base effectivement. Pour ce qui est de l’adaptation pour le plateau, nous avons fait confiance à Jean-Claude qui lui a l’habitude de ce genre d’adaptation sur des contes que l’on met en scène. De plus la compagnie coatimundi a déjà monté plusieurs fois des spectacles pour le jeune public. Par contre pour l’adapter en théâtre et en marionnette, la spécificité de ce spectacle est que nous sommes à la fois acteurs et marionnettistes, complètement à découvert, nous ne sommes pas cachés. De plus, nous travaillons avec des marionnettes de plusieurs types ; marionnettes dites de tables, Les marottes, les masques marionnettes…

Tout ceci n’est pas très conventionnel dans le sens où Daba, par exemple, qui est une marionnette à table, joue dans le vide sans table pour s’appuyer. Du coup nous devons inventer d’autres formes de jeux pour rendre la marionnette réaliste. Ce qui crée, comme le dit le metteur en scène, une forme très contemporaine, qui, lui-même, n’avait jamais testé auparavant. Nous avons en tout sept marionnettes à manipulé et nos deux rôles a interprété ce qui demande une gymnastique cérébrale de haute voltige.

Tout ceci n’est pas très conventionnel dans le sens où Daba, par exemple, qui est une marionnette à table, joue dans le vide sans table pour s’appuyer. Du coup nous devons inventer d’autres formes de jeux pour rendre la marionnette réaliste. Ce qui crée, comme le dit le metteur en scène, une forme très contemporaine, qui, lui-même, n’avait jamais testé auparavant.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi vous avez cherché à intégrer les marionnettes dans le spectacle ? Le spectacle s’adresse à tout public ou essentiellement à un public enfant ?

Thomas BRÉANT : Le choix des marionnettes tout d’abord car il y a eu rencontre avec Jean-Claude à la genèse du projet. Ensuite Il y a eu Catherine pour la conception et la fabrication. Ils nous ont fait découvrir leurs mondes des marionnettes et surtout les leurs qui sont très efficace et pertinente pour porter l’attention. Puis nous avions eu déjà quelques expériences sur la marionnette, dans l’archipel auprès des jeunes publics et nous nous étions très vite rendu compte de la pertinence et l’attention que cela pouvait créer chez l’enfant. ET surtout nous pouvons nous permettre des choses avec la marionnette que nous ne pouvons faire avec de vrais comédiens. Au fur et à mesure de la création et en l’ayant présenté au public de Moroni, nous nous sommes rendu compte que ce spectacle s’adresse aux jeunes mais que les parents rentre complètements dans l’histoire et suivent comme les enfants les aventures de Daba tout au long de l’histoire

PROJECT-ILES : Ce spectacle marche beaucoup auprès des enfants. Est-ce que vous pouvez nous parler des tournées programmées. Les bonnes nouvelles ont l’air de s’enchaîner autour du spectacle ?

Thomas BRÉANT : Plusieurs tournées sont en prévision sur l’ensemble de l’archipel. De plus nous sommes en train de mettre en place un dossier pédagogique pour travailler en lien avec les structures scolaires. Puis nous avons des pistes pour l’Océan Indien (NDLR : le spectacle était en tournée dans l’archipel  des Comores en juin, début juillet 2018 à La Réunion, et actuellement à Mayotte), et, effectivement, nous avons déjà plusieurs dates en France, en Afrique et l’Europe qui sont en discussions.

PROJECT-ILES : La création a eu lieu à Avignon au tout début. Est-ce qu’elle reviendra à Avignon durant le festival ou pas, cette année 2018 ?

Thomas BRÉANT : La première partie de la résidence s’est faite en Avignon, car le metteur en scène et la constructrice de marionnette y vivent. Mais pas pour le festival d’Avignon 2018. En revanche, nous sommes en discussion pour savoir si l’année prochaine nous décidons de le présenter ou pas.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

*Cet entretien est paru une première fois dans la revue papier PROJECT-ILES en 2017, au tout début de la création de ce spectacle.

Fanon reprend vie dans L’insurrection de l’âme de Raphaël Confiant

Dans l’un de ses derniers textes, L’insurrection de l’âme aux éditions Caraïbéditions, l’écrivain martiniquais, Raphaël Confiant propose une autobiographie imaginée du médecin et essayiste engagé Frantz Fanon. Rencontre.

 

PROJECT-ILES : D’abord ce roman est un vrai plaisir de lecture. On fait d’abord connaissance avec un homme avant d’avoir à faire avec le médecin, praticien, philosophe et militant politique. Pourquoi avez-vous opté pour le « je » ?

Raphaël CONFIANT : Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman puisque tous les faits évoqués sont vrais et vérifiables, mais de ce que j’ai appelé une autobiographie imaginée. D’où l’usage du « je », mais dans certains chapitres seulement comme le lecteur ne manquera pas de le remarquer. Je dis bien « imaginée » et non « imaginaire » ! Je me coule dans le personnage Fanon et je regarde la réalité à travers ses yeux, cela à partir des renseignements historiques et autres qui sont à la disposition de tout le monde. Je me suis aussi beaucoup appuyé sur ses livres aussi, bien évidemment.

 

PROJECT-ILES : C’est une vraie responsabilité de faire parler Fanon ainsi. Quelle est la part de fiction et la part de réel ?

 

Raphaël CONFIANT : Je dirai que 80% du texte relève du réel et seulement 20% de la fiction. Cette part de la fiction ne concerne que les dialogues et les descriptions de lieu. Oui, c’est une responsabilité énorme que d’avoir osé se mettre dans la peau d’un si grand homme, mais justement Fanon était un homme avec des doutes, des sentiments, des espoirs, etc. Mon livre vise aussi à lutter contre l’icônisation, la statufication du personnage, qui est pour moi la pire des choses. Dieu merci, Fanon n’a pas encore fini sur un vulgaire tee-shirt comme Che Guevara !

 

PROJECT-ILES : Vous évoquez les souvenirs de l’enfance, en citant l’exemple de la faune et de la flore, très présente mais très opaque à l’enfant Fanon. Des petits écoliers, écrivez-vous, qui reçoivent des manuels illustrés de France déconnectés de la réalité martiniquaise. Fanon en a-t-il vraiment parlé ?

 

Raphaël CONFIANT : N’importe quel écolier martiniquais pouvait constater que les pommiers, poiriers et autres pruniers dont lui parlaient les livres utilisés à l’école n’avaient aucun rapport avec les manguiers, tamariniers ou bananiers de son environnement quotidien. Cela ne signifiait pas pour autant que cet écolier ou ses parents s’insurgeaient contre cette anomalie. Au contraire ! Tout ce qui venait de France et d’Europe était valorisé, survalorisé même et un pommier était, inconsciemment, considéré comme supérieur à un manguier. Fanon n’en parle pas directement, mais on peut le déduire de ses écrits d’adulte.

PROJECT-ILES : Vous évoquez également la foi de Fanon personnage. Ou plutôt, vous écrivez qu’il était agnostique, tout en parlant de l’émotion qu’il éprouve à l’appel du Muezzin durant son séjour algérien. On a moins l’habitude de ces thématiques, quand on approche l’œuvre de Fanon. Le projet était d’en montrer toutes les dimensions ?

 

Raphaël CONFIANT : Le projet était clair : restituer son humanité à Fanon. Certes, il fut un révolutionnaire, un héros, etc., mais aussi un être humain comme tous les autres et cela nous avons tendance à l’oublier. Quand Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie, il comprend immédiatement qu’il faut replacer les malades dans leur environnement culturel et donc religieux. Il y fait donc installer une salle de prières musulmane, et assez vite, la direction de l’hôpital et ses collègues médecins constateront les bienfaits de cette thérapie algérianisée. Ceci dit Fanon n’était pas croyant, même s’il avait un profond respect pour les croyants…

PROJECT-ILES : Les anecdotes sur la spiritualité de Rimbaud sont-elles réelles ou c’est le romancier qui s’exprime ? A-t-il vraiment eu un Coran annoté ?

Raphaël CONFIANT : Ce que je dis de Rimbaud est facilement vérifiable. Il a bel et bien eu un Coran annoté ! Mon livre est une « autobiographie imaginée » et pas un roman au sens habituel du terme.

PROJECT-ILES : Quelle lecture Fanon avait-il de Camus ? Sous votre plume, on apprend qu’il était très critique de l’auteur de L’Etranger. Notamment sur son peu de cas des Arabes.

Raphaël CONFIANT : Je n’ai pas trouvé de trace d’un contact quelconque, même épistolaire, même par personne interposée, entre Fanon et Camus. Mais je sais que le Martiniquais qui se voulait désormais Algérien n’approuvait pas les positions un peu ambigües à son goût du Pied-noir algérien tourné vers la France. En fait, un Pied-noir était l’équivalent d’un Béké en Martinique et, à n’en pas douter, Fanon n’a pas pu ne pas percevoir Camus comme faisant partie de la classe des exploiteurs, même si la famille Camus était très pauvre. Vous savez, à l’époque en Algérie, dans les années 50-60, avec la guerre de libération, il existait deux camps irréductibles, irréconciliables…

 PROJECT-ILES : Comment avez-vous travaillé ? On ressent, à vous lire, un grand travail de documentation. Combien de temps avez-vous passé entre la documentation et l’écriture ?

 

Raphaël CONFIANT : Je me documente toujours quel que soit l’ouvrage que j’écris, même mes romans au sens classique du terme. C’est que je suis moins un romancier que quelqu’un qui travaille à la frontière de la fiction, de l’histoire, de l’anthropologie, de la linguistique, etc. C’est sans doute dû à ma profession d’universitaire. Je me sens très peu artiste, mais plutôt artisan de l’écriture. J’ai mis un an et demi à écrire mon livre sur Fanon, mais étant insomniaque j’ai disposé de beaucoup de temps (rires)…

 

PROJECT-ILES : Les critiques ont tenté de trouver des querelles entre Aimé Césaire et Frantz Fanon, vous semblez montrer que les choses sont plus complexes. Vous dites même que le sens de son engagement dans la révolution algérienne est un combat pour « l’humanité opprimée ». En ce sens, les deux hommes se ressemblent un peu ?

 

Raphaël CONFIANT : Césaire et Fanon n’étaient pas des amis, inutile de se voiler la face ! Alors que Césaire est le rapporteur de la loi qui, en 1946, transforme les « vieilles colonies » de Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion en « départements d’outre-mer », Fanon, lui, plus jeune et se sentant d’abord français, va vite s’insurger. Son engagement volontaire dans l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale lui ouvrira les yeux et à partir de ce moment-là, il se montrera un adversaire radical du colonialisme. Par contre, Césaire a tergiversé, il a essayé de contourner le colonialisme, de ruser avec lui et cela, Fanon ne l’appréciait pas du tout. Ceci dit, Fanon respectait l’immense apport de la Négritude en ce qu’elle a revalorisé la part africaine de la culture créole.

PROJECT-ILES : Vous êtes l’auteur d’une œuvre abondante, saluée par la critique notamment en France et dans le monde. Quel est le sens de la publication de ce livre sur un personnage majeur, chez Caraïbéditions. Une manière de signifier là d’où vous parlez ?

 

Raphaël CONFIANT : Je n’ai jamais été adepte de la monographie éditoriale et même en France, je dois avoir une demi-douzaine d’éditeurs différents. Je choisis de proposer tel ou tel manuscrit à un éditeur selon le profil de ce dernier. Pour mon livre sur Fanon, le courageux éditeur Florent Charbonnier et sa maison, Caraibéditions me convenaient parfaitement. C’était aussi une manière de re-domicilier Fanon dans son pays natal. Mais j’ai déjà publié avant cela chez d’autres éditeurs des Antilles et de la Guyane. Comme Ibis Rouge, par exemple… Ce n’est pas parce que j’ai des livres édités chez Grasset, Stock, Mercure de France ou Gallimard que je méprise pour autant les éditeurs de chez moi.

 

PROJECT-ILES : Comment la famille de Fanon a-t-elle accueilli votre roman ?

 

Raphaël CONFIANT : Aucune idée ! Je ne leur ai d’ailleurs pas demandé l’autorisation d’écrire ce livre car Fanon appartient à tous les Martiniquais mais aussi aux Algériens et aux gens du Tiers-monde, comme l’on disait autrefois.

 

PROJECT-ILES : Pourquoi un roman pour Fanon, alors que vous aviez consacré un essai à Césaire ?

 

Raphaël CONFIANT : J’ai suivi les traces de Fanon en Algérie où j’ai vécu au milieu des années 70 du siècle dernier. Je me suis toujours senti plus proche de Fanon que de Césaire. S’agissant de ce dernier, jamais je n’aurais pu me mettre à sa place et dire « je » ! Un essai vous met à distance alors qu’une autobiographie imaginée vous relie étroitement à celui que vous évoquez.

 

PROJECT-ILES : Vous semblez d’ailleurs plus tendre avec Fanon qu’avec Césaire. Pour quelles raisons ? Parce que Fanon est allé au bout de sa logique révolutionnaire ? C’est cela qui vous séduit chez lui ?

 

Raphaël CONFIANT : Chacun des deux a suivi sa propre voie et d’ailleurs, ils n’appartiennent pas à la même génération. Césaire toutefois s’est montré moins combatif contre le colonialisme que Fanon au plan de l’action concrète. Il a certes écrit des ouvrages féroces comme le « Discours sur le colonialisme », mais dans la réalité, il a engagé nos pays dans une impasse politique dont nous peinons à sortir aujourd’hui. Fanon, lui, a toujours été intransigeant et donc, oui, j’ai toujours préféré Fanon à Césaire tout en reconnaissant l’apport immense de ce dernier. J’ai d’ailleurs rencontré Césaire à diverses reprises et cela s’est très bien passé…

Propos recueillis Nassuf DJAILANI

Raphaël Confiant, « L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex » – Caraïbéditions, 392 pages (Mai 2017).

« Ne pas entretenir des colères, mais susciter des lucidités »*

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©Simon Gosselin

 

Un comédien seul en scène s’avance dans la Nouvelle Salle de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny. Des néons surélevés sur des pieds à roulettes bordent la scène. Des lumières qui font penser à une rue. Le comédien est vêtu d’un jogging noir et d’un débardeur blanc, de baskets blanches, une barbe fournie. Il s’avance vers le public et commence à nous abreuver de paroles. Et Dieu ne pesait pas lourd… est un monologue écrit par l’auteur, metteur en scène et comédien Dieudonné Niangouna.  Le texte est une forme d’interpellation. « La langue est très puissante, comme dans tous les textes de Dieudonné Niangouna », confie Frédéric Fisbach qui a demandé ce texte à son ami l’issue d’une collaboration autour de Shéda, un spectacle très remarqué en Avignon en 2013.

« Ceci est l’histoire d’un échoué », prévient d’emblée le comédien qui interprète Anton et qui est aussi le metteur en scène du spectacle.

Un jeune homme « balancé », comme il dit dans une ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire en France) qui voudrait presque se laver d’une « odeur » qui lui colle à la peau. Métaphore à peine voilée des clichés que la société accole aux jeunes issus des quartiers défavorisés et sensibles de la société française. Pourtant « personne ne savait que même dans la misère on grandit. Et on finit par devenir la réponse de ce que tout le monde a négligé comme question ». La route entre la cité et la prison est presque devenue un passage obligé. Et Anton ne semble pas y déroger. A mesure qu’il nous parle, on se rend vite compte que nous sommes dans une prison et que le détenu s’adresse à une caméra qui le surveille en permanence. Chaque mot de trop est signalé par une alarme qui agresse les oreilles. Sa logorrhée est une forme de réquisitoire sur le monde. C’est un « texte énervé », résume Frédéric Fisbach. Un texte très intime, une forme d’introspection écrite de manière resserrée mais qui s’apparente à une fresque dont l’auteur est coutumier. « Le défi pour moi, c’était de m’approprier la langue de Dieudonné, et je dois admettre que j’ai été impressionné par la nature du texte » confie le comédien et metteur en scène.

Sur la genèse du texte : « Je ne sais pas en combien de temps il l’a écrit, il faudra lui demander, mais c’est un texte qui aura mis 8 mois à me parvenir. J’ai dû en lire les premiers jets en février 2015, et j’ai dû recevoir le texte final en avril. Ça devait être juste après les attentats de Charlie Hebdo. D’où cette coloration ». Même si le comédien prévient que l’actualité récente ne doit pas enfermer les lectures possibles du texte. « Cette pièce ne se limite pas à l’actualité du terrorisme qui secoue l’Europe et le monde, c’est plus large, ça parle du monde, de manière plus large. » On navigue des barres d’immeubles d’une cité française, visitées par une jeune journaliste qui en prend pour son grade, à une discothèque américaine. Un périple au cours duquel on croise des djihadistes traqués par la CIA et le FBI.

Sur la mise en scène, Frédéric Fisbach rappelle avoir voulu un « théâtre sommaire, très premier, sans artifice ». Quant à l’idée de la vidéo surveillance, « l’auteur en parlait dans son texte, ce n’est pas quelque chose que l’on a rajouté. » Même si « la vidéo est une aide pour le comédien, elle permet de respirer », confie Frédéric Fisbach.

Ce texte, c’est « une grande colère, face au monde tel qu’il va, mais qui se justifie par rapport aux injustices de l’époque. D’ailleurs, Dieudonné Niangouna disait récemment dans un entretien qu’il ne fallait pas entretenir les colères, mais qu’il fallait susciter les lucidités, se départir de cette colère ».

C’est aussi la première fois que l’auteur écrit pour un acteur blanc : « Ça a été un effort supplémentaire pour lui, sans doute, car jusqu’à cette pièce, ses personnages étaient essentiellement joués par et pour des acteurs noirs. C’est un être très lucide, pas manichéen. Et puis quand un blanc parle du racisme, c’est entendu différemment, ça c’est sûr », conclut Frédéric Fisbach.

Nassuf DJAILANI

*Et Dieu ne pesait pas lourd… se jouera pour cette saison à la Comédie de Saint-Etienne – CDN du 4 au 6 avril 2018, au Théâtre de l’Union – CDN de Limoges dans le cadre des Francophonies en Limousin le 30 septembre 2018 et au Théâtre Joliette à Marseille dans le cadre des Rencontres à l’échelle du 15 au 16 novembre 2018.

 

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© Simon Gosselin

Rencontre avec l’auteur Dieudonné Niangouna.

 

PROJECT-ILES : Pouvez-vous nous parler de la genèse du spectacle ? Vous connaissiez-vous avec le metteur en scène et comédien Frédéric Fisbach ? Un texte que vous lui dédicacez d’ailleurs dans la version éditée…

Dieudonné Niangouna : La genèse du texte est une demande, et non une commande de texte. En 2014, Frédéric Fisbach, qui venait de travailler avec moi comme comédien quand j’avais écrit et mis en scène Shéda pour le festival d’Avignon en 2013 – l’année où je fus artiste associé – m’avait demandé de lui écrire un monologue. Sans indication de sujet, ni précision du thème à traiter. Il voulait un monologue de Dieudonné Niangouna à porter seul sur scène. Une année après, je lui rendais le texte intitulé «Et Dieu ne pesait pas lourd…»

PROJECT-ILES : Une question sur la thématique de l’enfermement : pourquoi avoir choisi cette thématique ? Anton y répond un peu dans le spectacle d’ailleurs, avec l’anecdote de la journaliste qui vient dans la cité. L’idée était-elle de donner à entendre la voix de ceux qui n’ont « point de bouche », comme le dit Aimé Césaire ?

Dieudonné Niangouna : L’enfermement n’est vraiment pas la thématique. Ce qu’il raconte n’est pas la prison. La prison n’est que l’endroit où il raconte son histoire passée. Et cette histoire qu’il raconte n’est pas l’histoire de l’enfermement.

PROJECT-ILES : On est interpellé en permanence dans ce spectacle. Ce monologue est tantôt une confession, tantôt une adresse. Anton demande, à un moment donné, à la caméra de ne pas l’interrompre parce qu’il est en pleine conversation avec le public. On est à la fois au théâtre, en prison, dans une rue froide avec beaucoup de violence. Pourquoi ce dispositif ?

Dieudonné Niangouna : Il est justement en prison pour avoir vécu des choses qui intéressent les services secrets. Et ce sont ces choses qu’il raconte. Ces choses qui ont créé le trouble de sa vie depuis son enfance dans une banlieue, en passant par la recherche de son identité, chercher à se désolidariser des odeurs de sa mère (une question filiale), à la recherche de l’amour (qui lui apparaît sous les formes de Mamie Mason, le roman de Chester Himes) qu’il va chercher à Seattle aux États-Unis, où il fera la rencontre d’un personnage subversif Saül Alioune, qui, sous la couverture d’un compositeur de musique au Babylon Club, délivrait des messages radicaux qui appelaient au djihadisme. Sa relation avec ce personnage douteux va lui créer des problèmes. Le FBI va l’engager pour retrouver ce fameux Saul Allioun disparu depuis peu. Il sera envoyé dans des lieux de conflits au Moyen Orient et en Afrique à la recherche ce mystérieux personnage. Cette traque étant sans succès, Anton sera ramené par ses commanditaires dans une prison sous haute sécurité. Et c’est dans cette prison qu’il raconte toute son histoire avant d’être libéré pour arriver au théâtre et rejouer sa vie devant des spectateurs. L’objet n’est donc pas l’enfermement.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Et Dieu ne pesait pas lourd…, Dieudonné Niangouna, éditions Les Solitaires Intempestifs, octobre 2016.