Éditorial : Project-îles vous convie à une escale à Mayotte

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Après avoir réalisé le tour littéraire de l’océan Indien, Comores–Madagascar–Maurice–Zanzibar–Mozambique–Réunion, Project-îles jette l’ancre dans les eaux troubles de Mayotte, conscient des écueils représentés par les récifs idéologiques. Les uns se poseraient la question de l’opportunité d’une telle escale, les autres la salueraient tout en restant dubitatifs sur son sens. Nous laissons, aux uns et aux autres, la responsabilité de leurs opinions tout en les invitant, tous, à un accueil dépassionné des productions culturelles, littéraires et artistiques des hommes et des femmes de ces îles de la Lune qui sont aux prises avec des situations adverses ou favorables, complexes qui les dépassent mais qu’ils tentent, tant bien que mal ou maladroitement ou avec une certaine réussite, de comprendre. Ces hommes et ces femmes ne sont pas des anges, non plus des démons : ils portent des idées, sont mus par des convictions, agissent ou plutôt écrivent pour lutter ou tout simplement dire comment ils voient le monde, notre monde. Ces hommes et ces femmes sont ainsi exposés à des erreurs, ne sont exempts de bêtise, comme ils peuvent nous illuminer.

Il n’appartient pas à Project-îles de les juger sur leurs idées – la revue n’en a pas la légitimité – ; elle réclame son objectivité et réaffirme, plus que jamais, son projet de mise en lumière de ce qui se créé, s’invente, s’imagine dans la région de l’océan Indien.

Project-îles fait donc escale à Mayotte (comme elle aurait pu faire/fera escale dans les autres îles de la Lune) parce que, dans cette île, il y a des hommes et des femmes qui créent, inventent, imaginent, notamment par l’écriture, la photographie, la peinture, la musique, la danse, le théâtre. Est-ce que ces créations portent le sceau d’une/l’identité mahoraise ? Comme diraient les Comoriens, pour les uns, ou comme diraient les Mahorais, pour les autres, « Project-îles n’a pas de poitrine assez grande » pour supporter ce débat ! La question ne s’inscrit pas dans son projet initial et s’éloigne de sa ligne éditoriale – pas de discours identitaire ! « Littérature de Mayotte », juste pour mettre en lumière un lieu où des hommes et des femmes écrivent aussi. Project-îles reste convaincue que ses lecteurs aiment, avant tout, les arts, notamment la littérature, dans ce qu’ils leur apprennent du monde et des hommes, de leur beauté et de leur laideur, de leur hauteur et de leur bassesse. Project-îles espère donc qu’ils retrouveront un petit peu de tout cela dans ce numéro.

Faut-il avouer tout le plaisir que l’équipe de la rédaction a trouvé dans les échanges avec les auteurs, les artistes que vous allez lire ou découvrir, et dans leur collaboration sincère et enthousiaste ? Faut-il regretter l’absence de certains auteurs, qui n’ont pas eu le temps de participer à ce numéro ou que la revue n’a pas pu solliciter ou encore qui n’ont pas tout simplement trouvé d’intérêt à répondre à la sollicitation de la revue ? Toujours est-il que cette escale est l’occasion de partager cette passion de la lecture et de la découverte.   

La rédaction

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Avec Ghizza une romancière est née aux Comores

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Ghizza, à tombeau ouvert est un très beau roman, celui d’une jeune romancière comorienne. Elle s’appelle Faïza Soulé Youssouf, elle est née en 1985, à Moroni, ce qui coïncide avec la date de naissance du premier roman comorien d’expression française (La république des imberbes de Mohamed Toihiri). Pour rappel, elle n’est pas la première romancière de l’archipel, Coralie Kouraïchia Frei a écrit avant elle, La perle des Comores).

Ghizza, est beau par la langue du roman : des phrases courtes, percutantes, touchantes, avec des fulgurances à chaque pages. C’est un vrai plaisir de lecture ce roman. Ce roman est bon parce qu’il y a ce ton propre à une romancière qui semble avoir trouvé sa langue, son souffle, ça semble couler de source, comme les larmes qui coulent sur les joues de la narratrice. La jeune romancière sait nous tenir en haleine, elle nous manipule, nous mène par le bout du nez et ça marche, on se laisse prendre, on est ensorcelé.

« Il fait nuit à présent. Au loin, le bruit des vagues. Plus près, la musique de mon cœur. Musique rythmée. Cœur en attente de promesses. Je me mord l’intérieur de la joue gauche, comme chaque fois que je suis stressée, et reprends sa main. Il le remarque, mais ne dit rien. Je prends mon verre, il prend le sien. Nous trinquons. Lui à la vie, moi à ce jour. Je suis déjà loin, très loin. il s’en rend compte. Je pense qu’il aime nos silences riches, mes yeux qui s’en vont au loin parfois. Il touche une ride qui me barre le front. Je souris. La ride disparaît. Il est content. On peut se remettre à parler ». (P.26)

Cette fille « sans nom », cette Ghizza qui se confie sur le sort de cette jeune femme promise en mariage à un homme que sa famille a choisi. Ghizza est comme une pestiférée dans cette famille qui la méprise, pour mieux la domestiquer, pour mieux la dominer, pour mieux la marier, même si elle ne se laisse pas faire. Surtout qu’elle n’a pas peur de nommer les choses, de mettre les pieds dans le plat, pour rester en vie. Et elle cogne Ghizza, elle cogne dur, parce qu’il faut rendre les coups pour survivre. Elle est pleine de vie, parce qu’elle embrasse la vie à pleine bouche. Jamais un roman comorien n’a respiré autant de joie de vivre malgré le sort réservé à cette femme, aux femmes comoriennes.

Ghizza, à tombeau ouvert, éditions Coelacanthe, juillet 2015

Nassuf DJAILANI