Daniel Labonne : «  Le théâtre peut encore soigner nos obsessions tumultueuses et apaiser la violence que nous réinventons ».

 

Lafimela est la dernière pièce publiée à ce jour par Daniel Labonne , auteur dramatique et comédien mauricien. Une pièce en deux actes écrite en hommage à Kaya (Joseph Reginald Topize), chanteur poète de l’île Maurice, mort tragiquement en 1999.

Lafimela est un titre formé de trois mots combinés pour retrouver la musicalité et la fragile originalité créole, précise l’auteur. Le titre veut dire « cette fumée-là » ou « la fumée dont il est ici question ».

 

PROJECT-ILES : Pourquoi revenir sur cette période trouble de l’histoire de Maurice ?

Daniel Labonne : L’histoire n’est ni trouble, ni heureuse. Il faut laisser au lecteur et au spectateur le soin de tirer sa conclusion. Le devoir de l’artiste et du dramaturge est de porter témoignage. L’artiste ne fait pas l’histoire non plus : sa tâche consiste à renvoyer à la société un reflet d’elle-même. C’est le souci de vérité qui sous-tend la démarche de l’artiste. Comme disait Camus, l’important est de faire son métier. Dans le contexte du livre LAFIMELA, je ne fais que mon métier après que l’artiste Kaya ait fait le sien. Il ne s’agit pas non plus d’une ‘période’ comme vous dites, mais d’un incident. Une allumette qui s’enflamme presque par accident et qui s’éteint d’elle-même. Cependant, le bref instant que dure cette flamme jette un éclairage singulier. L’on voudrait que ce soit banalisé, que la routine soit vite ramenée à la fabrication et consommation des nouvelles. Mais tout comme le médecin doit identifier le moindre symptôme chez son patient, fut-il bref et sans effet précis, il revient à l’artiste de se pencher sur la société avec la même sollicitude. Dans ce contexte, c’est la mort du chanteur populaire dans des circonstances suspectes et la réaction populaire inattendue qui cognent à la porte de l’histoire. C’est cette mort subite et violente qui transforme et l’œuvre et la dimension de cet artiste. Un tel impact pourrait bien s’inscrire dans le temps. Je ne serai pas surpris que dans cinquante ou cent ans, l’on se souvienne de Kaya en tant qu’artiste ayant marqué son époque et sa société.

 

PROJECT-ILES : Que représente la figure de Kaya pour le dramaturge que vous êtes ?

 

Daniel Labonne : Je vous surprendrais peut-être en vous disant que le dramaturge avait plus un souci de style au moment de la genèse de LAFIMELA. Comment trouver sa propre voix en ce début de siècle marqué par une forte odeur d’extinction ? Que faut-il dire et comment le dire ? La pièce a été écrite d’un trait en 2006, soit sept ans après les événements. Lorsque j’avais découvert la musique de Kaya, je fus frappé par la qualité de ses textes et l’originalité de cette voix qui dépassait l’élément purement  musical. Il redéfinissait la langue et la réclamait avec une unique autorité. Seuls les poètes détiennent ce genre d’autorité. Sa voix s’élevait au dessus des médiocres disputes et des précieux nouveaux savants de la société. Le hasard a voulu que je le rencontre un soir, chantant dans un bar à moitié vide, à Grand Baie. Il chantait Marley. Lorsqu’il m’a été présenté, il m’a fait l’effet d’un homme affable et humble. Il y avait dans le personnage comme une mystique marleysienne… Ce qu’il représente ? D’abord, que l’Ile Maurice a une longue tradition de poètes et dans ce sens il est rassurant de découvrir à la fois une confirmation de cette tradition et une nouvelle orientation poétique. Il est rare qu’un pays soit sous l’emprise d’une telle émotion à l’égard d’un artiste disparu. Le phénomène est universel et je ne fais pas du nationalisme. Finalement, comme l’atteste mon livre EMPOWERING THE PERFORMER et ma thèse universitaire, j’avance que l’artiste et le poète auraient en notre période trouble un rôle nouveau et unique à jouer. A ce titre, signaler l’universel dans un incident insulaire fait partie de ma recherche et de ma mission. Identifier un personnage théâtral qui valorise la pièce et éduque le spectateur fait partie des défis qui se posent au dramaturge devant la page blanche.

 

 

PROJECT-ILES : Vous auriez très bien pu tomber dans une pièce à thèse pour parler de cet « incident »?

 

Daniel Labonne : Cela aurait été une vraie défaite pour moi. Je suis homme de théâtre et poète avant tout. D’où mon recueil MARRONNAGES paru chez l’Harmattan avant LAFIMELA. Poète malgré les contradictions qui jalonnent mon existence, comme peuvent l’attester mes amis proches. J’ai plus de principes que de convictions. Certains canons gouvernent mon travail de dramaturge. Le devoir d’enseignement accompagne tout bon théâtre. La place de la beauté reste primordiale. Le devoir d’être soi-même loin de l’imitation servile et la mode du moment est une autre exigence. Le défi de dégager une voix qui soit juste, qui apporte un peu de lumière et un minimum de joie reste un constant souci. Surtout, faire la place de la poésie au théâtre. Le tribalisme et la propagande sont non seulement vulgaires : ils sont des obstacles à l’élévation poétique. La pièce à thèse est une corvée pour l’acteur.

 

PROJECT-ILES : Pourquoi cette obsession de la fumée ?

 

Daniel Labonne : Ce n’est pas une obsession. C’est un traitement poétique et visuel appliqué à la scène. Il est très difficile de nos jours de surprendre le spectateur et d’apprécier les plaisirs simples. Nous vivons dans un monde de blasés ou les enfants sont gavés d’images et les adultes sont traités comme des enfants…Par ailleurs, les mots sont vidés de sens, usés à l’excès. Par les medias, par la communication automatique gérée par la technologie. Les images envahissent sans cesse notre vécu en laissant peu de place à l’imaginaire. Dans LAFIMELA, j’ai voulu revenir à la simplicité et à l’innocence. Ramener le spectateur au plaisir sain de la transparence et au jeu d’illusion de la scène. Rêver, cette aptitude humaine que l’on voudrait coloniser. Je prétends que le théâtre peut encore soigner nos obsessions tumultueuses et apaiser la violence que nous réinventons constamment. Dans ce sens, la fumée est synonyme au silence visuel. Il fallait représenter une paix illusoire dans un contexte de violence. Pour appui, je me suis inspiré du débat sur la drogue et la décriminalisation… Et puis, il ne faut pas oublier l’importance du rituel au théâtre qui doit résister aux automatismes et l’extravagance du cinéma, de la télévision… Dans toutes les cultures, la fumée se prête au rituel.

 

PROJECT-ILES : Dans une interview au Mauricien, vous parlez de projet d’école de théâtre, de votre volonté de faire de cet art, un enseignement dans votre île, ou en est la situation aujourd’hui à Maurice ?

 

Daniel Labonne : Cela devient chaque jour plus un vœu qu’une volonté… Puisque la seule réalité devient la mortalité et je ne suis plus très jeune. Cette même réalité oblige l’homme de théâtre à rendre le message plus clair et a passer le relai malgré et contre tout… Il y a une certaine urgence. Je réalise maintenant que la recherche que j’ai entreprise dans les années 70s à Maurice est totalement méconnue. Aussi je m’empresse de produire un ouvrage qui expose les tenants et les aboutissants de cette recherche qui répondait a cette question ‘Quel Théâtre Pour Quel Peuple ?’ Je prépare également la publication de la pièce la plus élaborée étant sortie de ce travail fort sérieux : ‘SAPSONA ou Apres La Mort La Tisane’. Mais il faut être encore plus pragmatique. C’est ainsi qu’un projet est né autour de mon premier livre CAP SUR L’ILE MAURICE (Papa Laval). Ceux qui aiment cette comédie musicale portant sur la période post esclavage, me conseillent de lier cette pièce avec la formation d’acteurs, de chanteurs, de danseurs et de techniciens de théâtre. L’idée serait de lier la production de la pièce à la formation et de mettre sur pied un théâtre communautaire privé dans lequel les jeunes et moins jeunes joueraient leur propre histoire…La situation a Maurice ? Points de vue de l’observateur : un jeune homme vient de succomber à la violence policière en détention ; les deux théâtres bijoux de l’ile (le Théâtre de Port-Louis et le Plaza ) où j’ai souvent joué en tant qu’acteur, sont toujours à l’abandon ; le concept d’un seul peuple (lepep) vient d’être ressuscité lors des récentes élections générales avec un slogan en kreol (Vire mam) qui rétablit le lien organique de la langue avec le peuple qui l’a développée. De manière générale,  il y a moins de liberté pour la création théâtrale et moins de curiosité de la part du public…

 

PROJECT-ILES : Depuis Londres parvenez-vous à continuer à faire entendre votre voix singulière dans l’océan indien ? Est-ce que Lafimela sera montée prochainement dans votre pays, à Londres ou en France ?

Daniel Labonne : Je continue mon ‘marronnage’ faute de mieux… Cela dit, je ne suis pas à plaindre et j’ai le privilège de choisir mon style de vie. Certes, je saigne secrètement que personne ne m’ait jamais invité à simplement faire du théâtre dans mon pays. Et ce, malgré mes efforts en tant qu’acteur, metteur-en-scène, dramaturge, formateur et chercheur. La différence de Londres, c’est que précisément on m’y a invité un jour à venir enseigner et mettre en scène. Par frustration, je brûle mon énergie en tant qu’entrepreneur. Heureusement qu’il me reste l’écriture. Et comme vous le savez, il importe peu que l’on soit à Londres, à Rio ou à Paris, si l’on se fie à l’écriture. L’important est de rester fidèle à ses principes, de se discipliner à l’ouvrage, et de nourrir ses racines. Là encore, mon ‘marronnage’ me permet de rôder régulièrement dans le bassin de l’Océan Indien… Oui, mon vœu est de voir sur scène LAFIMELA à Paris où je compte des amis chers. Au moins un théâtre envisage d’insérer la pièce dans sa programmation. Au moins un acteur connu a signalé vouloir être de la partie avec LAFIMELA. Au moins, un metteur en scène… Mais pourquoi pas monter la pièce LAFIMELA à La Réunion, voire dans le cadre du festival créole des Seychelles ou de Montréal ? Le dramaturge guette les moindres signes avec une anxiété toute maternelle…

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

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Tao Ravao : « J’ai été impressionné par leur absence de haine » à propos de Rano, rano, rano

 

Tao Ravao, c’est d’abord la touffeur d’une chevelure en bataille. Poivre et sel. Au milieu du visage un sourire radieux qu’il offre au passant. Avec une barbichette surélevée d’une moustache bien peignée qui fait penser aux vieux sages de la mythologie chinoise. Une chemise à poix, ouvert jusqu’à la poitrine. Des mains délicates, avec des doigts qui produisent de la magie. Autour de lui une kabossy, une valiha ainsi qu’une guitare électrique, témoignent de la palette d’un poly-instrumentiste. Fondu au milieu des photographies mettant en scène les rescapés du massacre de 47, Tao donne la réplique à la voix de Raharimanana, et le spectacle s’appelle Rano, Rano, Rano, l’une de meilleures programmations de la 31ème édition du festival des Francophonies en Limousin.  Entretien avec le bluesman Tao Ravao, complice du dramaturge malgache, Raharimanana.

 

 

PROJECT-ILES : Vous confiez dans de nombreux interview que vous avez pris le nom de votre mère malgache, et en recevant votre mail ce matin, je lis Roger Patier, Tao c’est le nom d’artiste pourquoi ce choix ?

 

Tao Ravao : Je suis né en 1956 à Antananarivo de père français et de mère malgache : j ai choisi Tao, car je suis très imprégné par la philosophie taoïste, Lao Tseu, Lie Tseu, Tchouang Tseu.

Ravao est le nom de ma mère dont je chante la mémoire dans mon dernier album VAZO : je le porte par amour pour ma mère et pour mon île natale.

PROJECT-ILES : Vous êtes né en 1956, 47 ce n’est pas très loin quand vous naissez à Madagascar, et sans remuer des choses douloureuses, avez-vous eu des parents inquiétés, touchés par ce massacre ?

 

Tao Ravao : Bien sur que oui, car la zone dans laquelle a eu lieu les combats sont très proches de chez ma mère, je n’en sais pas beaucoup plus…

 

PROJECT-ILES : Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de 47 ?

Est-ce qu’on en parlait autour de vous ? Vous avez vécu à Madagascar jusqu’à l’âge de 12 ans, avant de quitter le pays en suivant vos parents j’imagine. Est-ce qu’ils vous parlaient de l’Histoire tumultueuse, tragique entre Madagascar et La France ?

 

Tao Ravao : J’ai entendu parler de 1947 dans toute son ampleur il y a 18 ans en lisant le livre de JACQUES TRONCHON sur MARS 1947, puis je suis allé vers d’autres livres et j’ai commencé à travailler sur le projet avec Jean-Luc [Raharimanana] il y a 5 ans ; on en parlait pas, de toutes les manières j’ai quitté l’île à l’âge de 12 ans, j’étais je pense trop jeune pour que l’on me raconte ce qui s’était passé.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui vous a décidé à accompagner Raharimanana à Madagascar pour rencontrer les survivants ?

Tao Ravao : Je suis allé à Mada avec Jean-Luc car le projet me tenait à cœur, j’avais déjà enregistré une chanson en hommage aux insurgés sur mon album SOA  paru en 2004 chez Marabi.

PROJECT-ILES : Comment se sont déroulées ces rencontres ? Qu’est-ce que ça vous a appris sur vous, sur votre histoire personnelle en tant qu’enfant de ses deux pays ? Un déchirement, une envie de s’engager, de dire, de créer ?

Tao Ravao : J’ai appris en écoutant ces témoins toute l’horreur de cette période, et j’ai été impressionné par leur humanité : absence  de haine…

PROJECT-ILES : Qu’est-ce que vous avez souhaité raconter dans votre écriture musicale du spectacle Rano Rano ? A vous écouter on entend bien sur la douleur, la nostalgie, la violence, l’apaisement, la douceur…

Tao Ravao : J’ai essayé dans les compositions musicales de respecter leur parcours, leurs choix, leurs déterminations, leurs luttes et de l’exprimer, de le traduire en musique comme ferait un musicien de flamenco traversé par le DUENDE, ou comme un musicien de BLUES dont je suis très proche, un cri, un son, du feeling, pour abattre les murs du silence et sublimer leur propre histoire qui est aussi la mienne…

PROJECT-ILES :  On retient à un moment donné vers la fin du spectacle une phrase qui dit « que ce n’était pas tous les Français qui torturaient », qu’est-ce que vous pensez de cette phrase ?

Tao Ravao : J’entends par cette phrase toute l’humanité que portent en eux ces combattants…

PROJECT-ILES : Pourquoi ce choix du Blues comme mode d’expression ?

Tao Ravao : Le blues,  car je viens moi-même du blues. Le blues c’est la musique de la révolte, du cœur, de l’intégrité sans aucune compromission avec les lois du marché ! Sa force émotionnelle et son rythme hypnotique, entêtant, m’ont paru comme une catharsis, une TRANSE capable de porter leur histoire.

PROJECT-ILES : Quels sont les artistes qui vous ont influencés ?

Tao Ravao : Mes maîtres, mes influences viennent du blues, de B.B. King, Albert King, Homesick JAMES, Robert JONSHON, Jimi HENDRIX, et pour la partie malgache  RAKOTOZAFY, le maître incontesté de la valiha. Mais j’écoute aussi bien du flamenco que du jazz, et les musiques africaines : Farka TOURE, Toumani DIABATE, Boubacar TRAORE.

PROJECT-ILES : Vazo, c’est la complainte, vous cherchez d’une certaine manière à raviver la mémoire douloureuse pour chercher à apaiser, à vous apaiser vous-même ?

Tao Ravao : VAZO est un hommage à la mémoire de ces héros qui ont su se lever contre un système oppressif. C’est une complainte et non une plainte…

PROJECT-ILES : Vous rentrez d’une tournée dans l’océan indien, notamment à Madagascar, comment vos compatriotes regardent cette œuvre, ce spectacle Rano, Rano ?

Tao Ravao : La tournée s’est très bien passée : beaucoup d’émotion, de fierté, de part et d’autre partagées !!!

PROJECT-ILES : La musique et le théâtre ont-ils remplacés les livres d’Histoire à Madagascar ?

Tao Ravao : Non, la musique et le théâtre ne doivent en aucun cas remplacer les livres d’histoire mais présenter un autre angle d’approche. L’histoire des peuples ne doit jamais être faite par des personnes qui peuvent la tronquer… d’ou la nécessité  pour nous natifs de la prendre en charge sous toutes ces formes.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Sergio Grondin : « Kokbatay » ou comment boxer la vie dans le réel réunionnais

 

 

 

 

Kokbatay, c’est l’histoire d’un homme qui se bat pour se guérir de l’accès de violence. Une histoire forte avec une belle langue, portée à la scène par le comédien réunionnais Sergio Grondin. Rencontré au festival des francophonies en Limousin, il était à Limoges pour défendre « Kokbatay », mis en scène par David Guachard.

« Avec cette pièce j’ai voulu parler du rapport qu’a ce pays avec la violence. La Réunion est un pays hyper-développé avec une population très violente. Un pays qui est présenté comme une île paradisiaque où la réunion des peuples marche à la perfection. Sauf que c’est loin d’être le cas. Il y a une opposition très forte entre la sauvagerie et la civilisation ».

Cette violence extrême est incarnée par John le Rouge, le personnage principal de la pièce.

 « J’ai grandi avec l’image du père, ancien joueur de football, un homme qui ne se laissait pas faire. Un homme qui allait au bal avec un couteau fourré au creux du jean, au cas où. Pour l’enfant que j’étais, il était la figure du cowboy. Adolescent, j’avais des rapports très compliqué avec les autres, avec mon père. J’aimais la castagne, et il ne fallait pas me chercher, sans que cela ne se termine par des coups de poings. Dans nos pays, l’image du caïd est très présente. Cela pose la question de quel héritage laisser aux enfants. Les pères violents ne renvoient pas d’autres images à leurs enfants qui n’ont que la violence pour s’exprimer.

C’est aussi une lettre aux parents, à ce pays, à La France, dont j’aime la langue. Il y a une vraie interrogation, regarder ce père en face, pour accéder à une seconde peau, il est urgent pour nous d’être des hommes ».

Rencontre (un entretien que vous pouvez retrouver dans son intégralité dans la version papier de la revue ):

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Sergio Grondin dans Kokbatay (DR)
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Sergio Grondin dans Kokbatay (DR)

PROJECT-ILES : D’abord sur le dispositif du plateau, ce bac rempli d’eau, avec un tabouret sur lequel vous êtes tantôt assis, tantôt debout c’est le symbole, une métaphore de l’île ? Cette eau dans ce bac, symbolise à la fois le sang et l’océan indien dans lequel vous évoluez ? C’est une idée assez intéressante qui fait appel à l’imaginaire, au voyage, c’était cela l’idée de départ ?

Sergio Grondin : C’est tout à la fois l’île, le « ron de kok » – ces espaces où s’affrontent les coqs de combat -, le ring de boxe, le ventre de la mère. L’eau dans laquelle baigne mon personnage c’est la représentation du sang, de la sueur, du liquide amniotique, et l’océan. Ce tabouret c’est mon refuge, un podium, un piton, le plus haut du pays, l’endroit d’où je regarde mon histoire défiler.

PROJECT-ILES : La musique en plus de la vidéo est très présente dans le spectacle, entre les comptines ou balades que vous chantez, on croit reconnaître Kokbatay interprété par Baster, autant de références qui font appel au fond culturel réunionnais, c’est vraiment une démarche identitaire que vous accomplissez dans ce spectacle ? Comme une recherche de reconquête de votre être ?

Sergio Grondin : Vous avez bonne oreille, c’est effectivement le morceau de Baster remixé par Kwalud, le musicien du spectacle. Tout mon travail est axé autour de mon identité, ou plutôt de ma recherche identitaire, un retour vers les racines qui font de mon peuple ce qu’il est aujourd’hui mais, évidemment, vers ma propre origine. Mais les deux sont intrinsèquement liés. La privation de parole est une douleur très présente dans notre  jeune histoire, nous les descendants d’esclaves qui n’avaient le choix que de se taire, nous dont la langue est encore nié, nous dont les souffrances n’apparaissent dans aucun livre d’histoire, nous les invisibles, les français d’outremer, les africains d’ailleurs. C’est évidemment une reconquête mais plus encore une affirmation de soi face à l’autre, sans volonté de confrontation mais juste une envie d’un regard égal.

PROJECT-ILES : La machette que l’acteur extirpe de l’eau est un point de bascule dans cette pièce, on est au sommet de cette violence qui rejaillit et qui coule tout au long de la pièce, c’est le symbole du meurtre du père, vous avez besoin de tuer symboliquement le père, et de toute la figure paternaliste qu’il y a derrière la tutelle de La France ?

Sergio Grondin : On est un pays qui est à la fin de son adolescence, à un moment où il est symboliquement important de « tuer le père », de choisir sa propre route. Il est question d’autonomie, d’indépendance, de choix qui ont toujours été des peurs pour ce père symbolique et qui nous ont étés transmises. Au regard des « autres », de ces gens de France, enfants du départementalisme et de l’esprit de Debré, nous, gens des îles, sommes restés de grands enfants, des pupilles de la Nation. Il est, selon moi, essentiel d’apprendre enfin à marcher de ses propres pas, ce qui ne veut pas dire renier complètement cette paternité, mais avancer, enfin, vers un ailleurs bâti de nos propres mains. Et peut-être reconnaitre enfin cette mère qui est la nôtre, africaine et fière. Mais c’est là une autre histoire.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

 

Francophonies en Limousin : Soeuf Elbadawi ou un musulman de moins au programme de la 32ème édition

Le comédien et metteur en scène Soeuf Elbadawi s’illustre encore une fois cette année à l’occasion de la 32ème édition du festival des Francophonies en Limousin, du 23 au 3 octobre 2015. Au programme une petite forme intitulée Un musulman de moins est une farce qui nous parle de la peur. La pièce propose un jeu de rôle entre réel et fictions. Le nom complet de la pièce c’est Banalités d’usage ou encore Un musulman de moins.

D’abord en arrivant au théâtre John Lennon à Limoges, il faut se diriger vers la réception qui fait parti du spectacle. Les réceptionnistes, un homme et une femme vous proposent de prendre un ticket pour les chambres 1 à 12 au choix. Des numéros qui correspondent aux 12 spectacles proposés durant plus de 3 h. Des petites formes de 30 à 45 minutes que les concepteurs (Sarah Berthiaume, Armel Roussel et Gilles Poulin-Denis) ont baptisé road-trip théâtral (une première en France, réunissant des auteurs venus de la Belgique, du Canada – Québec, des Comores, du Congo ou encore de la Suisse).

On vous invite ensuite à rejoindre des tables numérotées de 1 à 12. Un animateur annonce ensuite au micro qu’il faut rejoindre les lieux des différents spectacles aux différents groupes. Et voilà que les uns et les autres se dirigent docilement vers les lieux de rendez-vous en suivant un guide. Le piège commence ainsi, les gens se laissent prendre, jouent le jeu sans le savoir, comme s’ils faisaient parti du spectacle. Nous nous dirigeons vers ce qui est annoncée comme la chambre 7.

Soeuf Elbadawi donne rendez-vous dans la cuisine du théâtre, la jauge est de 14 places. Quand on passe la porte, surprise, une grande table est dressée, des bougies sont allumées, nappée de blanc la table est mise, avec des toasts dans l’assiette, du vin est servi, tous les convives ont une assiette, plus une assiette vide avec une photo du comédien dans l’assiette vide. Au centre de la table un lecteur MP3 est posé, la guide nous invite à appuyer dessus pour la mettre en marche. Dans la plaquette fournie à la réception, Armel Roussel (metteur en scène) annonce que « l’artiste comorien Soeuf Elbadawi n’a pas été autorisé à entrer sur le territoire français et qu’il a été retenu au poste frontière par les services d’immigration »! On est pris par le récit qui s’enchaîne avec la voix du comédien qui nous explique qu’il veut nous parler de « la peur; tout en parlant du pays d’où il vient ». Il nous parle des tracasseries du voyage quand on est noir et de surcroît musulman et étranger en France. Il nous parle du « principe de la file de droite », celle où atterrissent toujours les gens que les systèmes de contrôle repèrent et retiennent à la frontière le temps de la « fouille au corps ». Des tracasseries qui sont devenues pour le comédien « des banalités » d’où le titre. On est pris d’empathie, on voudrait s’indigner qu’un artiste pourtant attendu, programmé dans ce festival prestigieux soit empêché de séjour faute de papier, ou pour délit de faciès. On est « pris à la gorge ! ». On voudrait crier au scandale.

Coup de théâtre à la fin du récit radiophonique, déboule un homme barbu, des dreadlocks pendouillant jusqu’à l’épaules enroulées d’écharpe jaune. L’homme a le sourire. On reconnait sa voix qui nous dit bonjour. La farce a bien marché. « La mauvaise farce, glissera quelqu’un ». L’histoire de la rétention est une mauvaise blague, et tout le monde est tombé dans le panneau, plusieurs convives se plaignent d’avoir été berné sur une question aussi grave. D’autres admettent ne pas avoir cru une seconde à la note sur le comédien retenu à la frontière », le débat s’engage. Et là à nouveau coup de théâtre, l’un des convives, un blanc, un européen devrait-on dire, tellement l’affaire est sensible à ce stade du spectacle, un homme barbu, se lève et se met derrière un pupitre qui était déjà là et se met à apostropher le comédien de manière très vive, très virulente.

« Qu’est-ce qu’un musulman ? » et le comédien de répondre : « quelqu’un qui cherche l’apaisement »

Une joute s’engage, que tout le monde croit sincère. Et les mots fusent comme ça 5 à 10 minutes et du tac au tac on parle laïcité, identité de La France, des musulmans, du droit des blancs français de se sentir agressés, choqués par l’étalage par exemple de magasins halal en France, avec ce « sentiment de ne plus être chez eux ». La joute semble tellement bien réelle, bien amenée qu’au bout d’un moment, on se surprend à penser que le convive est peut-être un peu complice, mais trop tard le tour est joué. Un très beau spectacle de 35 minutes qui passent trop vite. Mais, il faut déjà filer à la réception pour une autre destination à travers 3 autres spectacles sur les 12 au programme.

 

Nassuf Djailani