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« Beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dans Binta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. », Abubakar Adam Ibrahim.

EDINBURGH, SCOTLAND – AUGUST 14: Nigerian novelist and writer Abubakar Adam Ibrahim attends a photocall during the annual Edinburgh International Book Festival at Charlotte Square Gardens on August 14, 2017 in Edinburgh, Scotland. (Photo by Roberto Ricciuti/Getty Images)

Abubakar Adam Ibrahim est sans doute l’une des grandes révélations de cette rentrée littéraire 2018. Originaire du Nord du Nigéria, son nom est apparu dans la première sélection du Prix Femina, finalement attribué à Philippe Lançon, pour son roman Le lambeau (Gallimard). La Saison des fleurs de flamme publié en France aux éditions de l’Observatoire a été saluée par la critique, à raison. C’est le récit des corps et des sens, Abubakar Adam Ibrahim peint une mosaïque de personnages complexes dans une société gangrenée par la haine. L’amour, trouble qui affleure l’héroïne et son agresseur semble vouloir déjouer cette morbidité à l’oeuvre. Un très beau roman qui vous marque longtemps après l’avoir refermé. Le texte est dans une belle traduction de l’anglais (Nigéria) par Marc Amfreville. Il a d’ailleurs reçu le prix NLNG Nigeria Prize for Literature. Un roman dense qui donne à voir une société musulmane, celle du Nord du Nigéria avec le regard d’un romancier sensible au sort réservée à la femme. Un roman iconoclaste.

Il a accordé à la revue PROJECT-ILES l’entretien qui suit, alors que son roman était dans la première sélection en France du Prix Femina et du prix Fnac 2018.

PROJECT-ILES : Pourcommencer, est-ce que vous pourriez nous parler de vous ? Où êtes-vous né ?De quelle partie du Nigéria vous êtes originaire ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis né à Jos, au centre du Nigeria et c’est un endroit qui m’est cher. Même si je vis à Abuja depuis dix ans maintenant, je rêve encore de Jos et mes personnages sont conçus d’abord avec Jos dans mon esprit. J’ai une relation étrange avec cet endroit.

PROJECT-ILES : Vous êtes toujours journaliste dans votre pays, n’est-ce pas ? Pour quel journal travaillez-vous ? Sur quel sujet écrivez-vous ? Que préférez-vous dans le journalisme ? Et Quel genre de journalisme pratiquez-vous ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis journaliste et j’écris pour le Daily Trust, une des plus grandes publications tu pays. J’écrivais beaucoup sur les arts et la culture, mais maintenant comme Editeur d’articles choisis, j’écris sur tout sujet et commissionne nos correspondants à travers le pays pour écrire des textes. Mais j’aime écrire sur les traumatismes, leur influence et le fait qu’ils ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. 

PROJECT-ILES : Quelle est la situation pour la presse au Nigéria ? La liberté d’expression est-elle respectée, malgré le contexte politique ? 

Abubakar Adam Ibrahim : La presse a toujours bénéficié d’un certain niveau de liberté même durant les jours sombres de la dictature militaire, en comparaison avec d’autres pays dans des situations identiques. Oui, il y a toujours des cas de journalistes emprisonnés, comme le journaliste qui a été détenu pendant deux ans sans procès, mais ceci n’a pas empêché les journalistes d’exercer leur métier et d’essayer de tenir les dirigeants comme responsables. 

Sur l’écriture

PROJECT-ILES : Saison n’est pas votre premier roman, n’est-ce pas ? Qu’écriviez-vous avant ? des nouvelles ? des poèmes ? des essais ?

Abubakar Adam Ibrahim : J’ai fait de tout en fait. Mon premier prix d’écriture a été pour une pièce radiophonique. Mon premier livre était un recueil de nouvelles intitule « The Whispering Trees ». Et j’ai récemment gagné un prix pour une pièce créative de non fiction.

PROJECT-ILES : Combien detemps pour écrire La Saison ?

Abubakar Adam Ibrahim : En tout, je dirais quatre ans depuis le premier mot jusqu’à la publication. Cela m’a pris deux ans pour écrire une première version. Les réécritures et corrections ont pris deux autres années.

PROJECT-ILES : Parlez-nous de vos influences ? Du pays, Afrique, du monde ?

Abubakar Adam Ibrahim : Tout ce que je lis m’influence, parfois positivement, parfois pour la raison opposée.Je ne sais pas à quel point on peut être influencé, mais je trouve les travaux d’écrivains comme Cyprian Ekwensi vraiment intéressants. Naguib Mahfouz aussi àun certain niveau, Michael Ondaatje et Gabriel Garcia Marquez entre autres.

PROJECT-ILES : Est-ce que le personnage de Binta s’inspire de la vie réelle ? Pourriez-vous expliquer comment ce personnage vous est venu ?

Abubakar Adam Ibrahim : Bintaest complètement fictive. Elle existe seulement dans ma tête et n’est inspiréede personne. Mais beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dansBinta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. Une femme m’a appelél’autre jour et jure qu’elle avait vu Reza récemment à Jos. Mais cespersonnages existent uniquement dans le livre.

PROJECT-ILES : L’amour et la haine sont apparemment les sujets de votre roman. Est-ce que la haine a transformé le pays et plus précisément le Nord ?

Abubakar Adam Ibrahim : La haine dans ce contexte est un produit de l’accumulation de frustration. Elle ne vise pas certaines personnes pour ce qu’on pense qu’elles ont fait, mais elle est un produit d’un système qui a échoué, d’une société qui a échoué et qui foule la justice aux pieds. Alors le ressentiment, la frustration grandit et les gens trouvent des moyens de les exprimer. Le politique devient personnel et le personnel devient politique et vous avez des émeutes, des tueries et l’effondrement de la loi et de l’ordre.

La réception de vos œuvres

PROJECT-ILES : Vous aviez été en course pour le Prix Femina en France (finalement attribué le 5 novembre à Philippe Lançon, pour Le lambeau). Comment avez-vous réagi en l’apprenant ? (NDLR : cet entretien a été réalisé avant l’attribution du Prix Femina, le 5 novembre 2018.)

Abubakar Adam Ibrahim : Desnouvelles passionnantes. Je n’ai réalisé l’importance du prix que lorsque j’aivu l’excitation de mes éditeurs et de ceux très familiers avec le monde littérairefrançais. Je suis heureux que le livre soit considéré pour le prix et particulièrementheureux que mes éditeurs aient cru en mon livre.

PROJECT-ILES : Quelle a été la réaction après la publication de Saison au Nigéria ? Et comment vous jugent-ils maintenant que vous êtes publié à l’étranger ?

Abubakar Adam Ibrahim : Les gens étaient très contents de lire une histoire qui parle d’eux et qui leur parle. Beaucoup se reconnaissent dans les personnages et dans l’histoire et cela veut dire beaucoup pour eux. Depuis la publication, le livre a inspiré beaucoup de conversations sur les problèmes divers et l’écho de l’histoire ailleurs, en Europe et en Asie. Ceci est une preuve de notre humanité collective et de nos expériences communes, sans considération de race, langage, culture ou religion. Pour moi, c’est le triomphe de la littérature.

Propos recueillis par Nassuf Djailani,

un entretien traduit de l’Anglais(Nigeria)

par Mialy Andriamananjara

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Le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018 à Elisabeth Monteiro Rodrigues

Les traducteurs et traductrices sont ces passeurs qui sont trop souvent laissés dans l’ombre. Cette ombre parfois imposante de l’écrivain démiurge. Mais arrive parfois que le sort fasse bien les choses et rétablisse un peu de « justice ». Un peu de lumière pour ces créateurs, et créatrices de passerelles avec la magie de la langue, des langues. Justement, Elisabeth Monteiro Rodrigues vient de remporter le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018, pour sa traduction du portugais des nouvelles du romancier, poète et homme de théâtre Valério Romão, De la famille, paru dans la très belle maison d’édition Michel Chandeigne, en 2018. Ses traductions ont été plusieurs fois remarquées par le jury et ont contribué à révéler de nombreux auteurs en France tels que Mia Couto et Valério Romão.

Depuis 1995, le Grand prix de traduction de la Ville d’Arles (http://www.atlf.org/grand-prix-de-traduction-de-la-ville-darles-2018/), récompense la traduction d’une œuvre de fiction contemporaine remarquable par sa qualité et les difficultés qu’elle a su surmonter. Ce prix est doté de 3500 € par la ville d’Arles.

Elisabeth Monteiro avait accordé un entretien à la revue PROJECT-ILES en 2015, dans le cadre d’un numéro sur la littérature mozambicaine, avec un dossier consacré à l’œuvre du romancier mozambicain Mia Couto. Le dernier texte qu’elle a traduit s’intitule : Histoires rêvérées[1].

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PROJECT-ILES : Vous traduisez l’œuvre de Mia Couto depuis une dizaine d’années ? Comment aborde-t-on la traduction d’un livre de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Sa lecture en portugais rayonne d’une beauté saisissante, la beauté de la langue et des voies qu’elle emprunte. Tour à tour drôle, bouleversante, poétique, elle nous entraîne sur des chemins mystérieux et inattendus. Elle nous enjoint de nous débarrasser de nos idées préconçues afin de nous laisser pénétrer par l’Autre Côté, l’autre pays. Nous voilà conviés à un voyage et c’est ce voyage dans la langue que j’éprouve toujours en premier lieu. Le voyage achevé, les images et les métaphores prennent corps, comme autant de voix qui s’inscrivent durablement en moi et que je ferai entendre au lecteur.

Ensuite il se passe un ou deux mois, parfois davantage, afin que le texte s’imprègne en moi. Je travaille par couches, je réalise au moins trois versions de ma traduction : la première je la veux comme un calque de l’original, une sorte de langue à mi-chemin, entre le portugais et le français, la deuxième aborde la rive du français et enfin la troisième, je l’espère, aura accompli son voyage. Je pense souvent à la rumination médiévale, «ingurgiter» le texte afin de le laisser cheminer en moi et en déplier le sens.

PROJECT-ILES : Quelles sont les principales difficultés liées à la traduction des romans et des nouvelles de Mia Couto

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Il y a d’abord ce mélange savamment orchestré de registres de langue. Les romans de Mia Couto s’articulent autour d’un narrateur qui donne la parole à différents personnages qui nous restituent leur histoire. La tâche première est donc de faire entendre cette multiplicité de voix dans leur singularité. À quoi vient s’ajouter la prégnance des métaphores ancrées dans les quatre éléments et dans le monde végétal et animal. Et il y a bien sûr les créations lexicales, les mots valises, les proverbes fixés ou détournés, les jeux de mots que l’on retrouve abondamment dans Tombe, tombe au fond de l’eau, Le dernier vol du flamant, Le fil des missangas, Poisons de dieu, remèdes du diable ou dans La pluie ébahie. Je peux alors passer des jours et des jours sur un mot, une expression etc…, jusqu’à ce que je trouve en créant un mot en français, en utilisant des archaïsmes ou en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots en français. Et si cela ne fonctionne pas, apparaît forcé ou artificiel, il me faudra alors faire l’expérience de la perte et du deuil, j’aurai alors recours à la compensation en glissant ailleurs une création : j’ai ainsi par exemple utilisé le mot illuné rencontré chez Rimbaud pour traduire un mot portugais très courant enluarada (baigné par le clair de lune).

PROJECT-ILES : Et quelles sont les joies ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Parfois une simple phrase comme dans L’accordeur de silences « Je suis, disons, émigrant d’un lieu sans nom, sans géographie, sans histoire » ou dans La confession de la Lionne « Il fait nuit il n’y a plus d’ombres au monde ».

PROJECT-ILES : Comment décririez-vous le portugais de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : C’est d’abord du portugais du Portugal et du Brésil – Mia Couto a une grande admiration pour João Guimarães Rosa. C’est bien sûr du portugais du Mozambique, du portugais mâtiné des langues bantoues, mais aussi de l’anglais et de l’afrikaans. La singularité du portugais de Mia Couto tient dans l’utilisation de tous les ressorts de la langue pour créer la langue la plus à même d’incarner la diversité du Mozambique.

PROJECT-ILES : Avez-vous senti une « évolution » dans son écriture ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : L’accordeur de silences marque indubitablement une rupture qui semble se poursuivre avec la Confession de la lionne. Les mots valises, jeux-créations ont quasiment disparu, son écriture est plus «classique». Ce qui me frappe c’est la matière des mots, la puissance des images poétiques convoquées et la musicalité de la phrase. Cette rupture est d’autant plus frappante que je traduis actuellement l’un des premiers livres de Mia Couto, un recueil de nouvelles parues en 1994 dans lequel foisonnent les jeux-créations.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

[1] Publié en 1994, c’est un recueil fondamental dans la genèse de l’œuvre de Mia Couto, de son écriture si souvent commentée et de sa filiation avec João Guimarães Rosa. Les néologismes, les idiomatismes, les proverbes détournés, les jeux de mots font ici florès. Autant de singularités que la traduction tente de restituer par des archaïsmes, en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots, en créant des mots composés ou des néologismes (par la préfixation, suffixation, mots valises et fusion de deux mots), afin de faire entendre le bruissement de la langue.

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Big Jim remet le couvert et promet un sacré gueuleton

Les nouvelles en provenance d’Outre-Atlantique ne sont pas très bonnes, c’est le moins que l’on puisse dire. Aux élections des midterms qui ont eu lieu ce mardi 6 novembre aux USA, le parti démocrate a désormais la majorité de la chambre des représentants, tandis que le parti républicain assoit sa domination au Sénat. Pour se consoler de trumpisation des esprits, il faut lire ou relire A Really Big Lunch, ou encore Un sacré gueuleton signé Jim Harrison. Un recueil de 375 pages, traduit pour les éditions Flammarion par Brice Matthieussent. Le sous-titre est savoureux : Manger, Boire et Vivre et le contenu lumineux, parfois caustique, hilarant.

 

Né en 1937 dans le Michigan, aux Etats-Unis, Jim Harrison est décédé dans son sommeil le 26 mars 2016 dans sa maison de Patagonia, en Arizona. Depuis, son départ, sont parues en français ses Dernières nouvelles, ainsi que Le Vieux Saltimbanque, à titre posthume. Ce sacré gueuleton est la dernière publication aux éditions Flammarion, et ça vaut vraiment le détour.

« Tous les lecteurs de Jim Harrison connaissent son appétit vorace pour la bonne chère, les meilleurs vins et autres plaisirs bien terrestres qui irriguent son œuvre. Grâce à ce Sacré gueuleton, même les plus fidèles d’entre eux seront surpris de découvrir l’étendue de ses écrits sur le sujet » prévient son éditeur.

Ulf Andersen Archive - Jim Harrison
FRANCE – SEPTEMBER: Author Jim Harrison poses while in France during September 2002.(Photo by Ulf Andersen/Getty Images)

« Manger » nous dit Jim, « est une course contre la montre. Ce matin, j’ai abattu un énième crotalidé (serpent à sonnettes) près des marches de mon bureau, son corps agité de soubresauts s’effondrant enfin en point d’interrogation. Finis les déjeuners de rongeurs pour ce salopard de républicain dont un parent a tué Rose, mon setter anglais bien-aimé ! J’ai jeté le serpent mort en pâture aux cochons, et la grosse truie, Mary, l’a dévoré avec le plaisir évident d’un homme affamé se régalant d’une assiette de foie gras. Elle m’a souri comme pour me dire : « Merci, nous sommes bien ensemble sur terre. Quand tu dégusteras mes gros jambons, je gambaderai au paradis dans un champ de maïs doux et de melons cantaloups bien mûrs. »

Autre exemple, dans un chapitre intitulé : Critiquer un vin, critiquer un livre (p. 75), l’écrivain revient entre autre sur son expérience, son attitude, face à la critique. C’est plein d’enseignements :

« Dans mon premier article évoquant les critiques oenologique et littéraire, « Comparaisons oiseuses », je me suis énervé sur ces sujets sensibles, et quelques-uns d’entre vous se sont sentis contrariés. Cette réaction rappelle le conte pour enfants, Les Nouveaux Habits de l’empereur. Selon votre religion, seul Jésus, Mahomet ou Bouddha sont sans tache. Tous les autres mortels manquent quand à eux régulièrement de certains vêtements. Un jour qu’enfant je pêchais avec mon père, il m’apprit à ma grande consternation que la reine d’Angleterre allait aux toilettes comme tout le monde. Nous savons qu’Einstein fut parfois un mari infidèle et je me souviens d’un article dont l’auteur écrivait que « Picasso restait insensible aux besoins des femmes ». Même un homme aussi imposant que le président des Etats-Unis est sujet à l’erreur. Au début de ma carrière, mon recueil de nouvelles intitulé Légendes d’automne a été éreinté dans la presse londonienne par le célèbre C.P. Snow. J’ai alors bâillé avant de me rendre à la banque pour y faire un énième dépôt de mes droits d’auteur. Nous craignons le négatif, mais sans lui il n’y a pas de positif ». Le baron de Leicester Charles Percy Snow en prend ainsi pour son grade, et ils sont nombreux ainsi à faire les frais de la verve du Big Jim.

 

Les textes que composent ce recueil, sont rassemblés pour la première fois en un seul volume, ces articles publiés au fil de sa carrière ne se contentent pas de célébrer les plaisirs de la table. Savoureux quand il croque les travers comparés des critiques littéraires et des experts œnologues, féroce quand il brocarde l’affadissement du goût et la nourriture industrielle, Big Jim parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature, la politique, l’amour des femmes ou l’amour tout court. En chemin, il déroule des recettes toujours réjouissantes, parfois inattendues, et fait preuve d’un humour dévastateur à l’égard des pisse-vinaigres de tout poil. Parents, amis, écrivains, hommes politiques et personnages de roman se croisent au fil des pages pour composer un autoportrait du gourmand vagabond, une biographie en creux de l’auteur de Dalva, de Légendes d’automne et du Vieux Saltimbanque. Avec ces multiples entrées, ce livre est un véritable festin littéraire qui comblera tous les appétits, grâce notamment aux recettes que glisse l’amoureux des bonnes tables.

 

Passionné par la France, et par sa cuisine, il confie dans un texte qui a donné son titre à ce recueil que : « Si l’on devait m’apprendre que j’allais bientôt passer l’arme à gauche, j’ai souvent pensé que je rejoindrais Lyon pour y manger comme quatre durant un bon mois, après quoi on pourrait me jeter d’une civière dans le Rhône bien-aimé. Peut-être y nagerais-je au fil du courant jusqu’à Arles pour y savourer mon dernier dîner. »

Un sacré gueuleton est un recueil sublime. Les petites formes qui tissent ce recueil sont écrites dans une si belle langue, que l’on ne s’en rassasie pas. Jim, écrit, par ailleurs que le « gourmand est celui qui continue de manger alors qu’il n’a plus faim ». Surtout quand il évoque par exemple, le spectacle éblouissant d’une « jeune femme grimper adroitement l »escalier jusqu’à l’orgue de l’église et se mettre à jouer du Bach si fort que les pierres ont bourdonné sous mon corps ». La scène se passe à Aix-en-Provence, où l’écrivain était de passage.

Un texte à savourer. « Un seul mot d’ordre : être modéré à l’excès », tempère-t-il.

 

Nassuf Djailani

 

Pour poursuivre :

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« Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité »

Mbarek Ould Beyrouk, romancier mauritanien signe aux éditions Elyzad en septembre 2018 : « Je suis seul ». Un très beau roman qui interroge sur la question du fanatisme. Et des conditions de bascule. Un personnage caché dans un village assiégé descend en lui-même pour tenter de comprendre ce qui a mené à ce chaos. Tout le long du roman, il attend que son ex-femme, chez qui il est venu se réfugier, revienne le délivrer. Reviendra-t-elle ? C’est tout l’enjeu du roman. Beyrouk, a reçu en 2016, le Prix Ahmadou Kourouma pour son précédent roman Le tambour des larmes. Il revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce roman plein de poésie.

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ce titre : « Je suis seul » ? Est-ce qu’il faut y voir un cri du cœur lancé par le narrateur à Nezha, cet amour auquel il a renoncé pour Selma ? Ou est-ce plutôt la détresse de toutes ces populations sous le joug des islamistes ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’ai en réalité bien hésité avant de choisir ce titre-là. Il m’a d’abord apparu comme un titre provisoire, mais l’éditeur a trouvé qu’il s’agissait là d’un très bon titre. En réalité c’est bien la solitude qui plane dans ce roman, solitude du personnage principal coupé de la vie, reclus dans une pièce exiguë, solitude des populations qui se retrouvent prisonnières de fanatiques, solitude de la cité isolée dorénavant du reste du monde. Solitude, je dirais aussi de la compassion qui ne trouve plus preneur.

PROJECT-ILES : Pourquoi aviez-vous choisi de ne pas donner de nom ni de prénom à votre narrateur ? Un choix délibéré pour créer du manque, de la frustration chez le lecteur ? C’est un peu le sentiment que l’on éprouve tout le long. On se pose la question de savoir comment il s’appelle. Etait-ce délibéré ? Et pourquoi ?

Mbarek Ould Beyrouk : C’est vrai, le narrateur n’a pas de nom, il a perdu ce signe distinctif, il est nous tous mais en même temps il existe. Il a une vie particulière, des angoisses particulières, des peurs particulières, des amis, des gens qu’il aime et d’autres qu’il redoute. Comme nous tous.

PROJECT-ILES : D’où vous vient le personnage de Nezha ? Existe-t-il vraiment des figures comme elle dans ces pays pris d’assaut par les fanatiques ? On est pris d’admiration et de fascination pour cette héroïne. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Mbarek Ould Beyrouk : Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité. Nezha est ce sourire-là, notre part de lumière. Ai-je vraiment construit ce personnage ? Il s’impose de lui-même au cœur de toute cette perversité.

PROJECT-ILES : Vous donnez juste deux trois éléments pour que les personnages soient vraisemblables, mais vous basculez très vite dans la retenue. Pourquoi ce choix très minimaliste dans la description des personnages ? La recherche de l’efficacité sans doute ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’adore lire Balzac mais je ne suis vraiment pas balzacien. Je fais un croquis des personnages au lieu de leur dresser de vrais portraits, il reste toujours en eux tout de même une place de mystère, mais je crois cependant qu’ils sont vrais, que le lecteur peut les sentir.

PROJECT-ILES : Une question sur la construction même du roman. Pourquoi cette alternance des récits, ces retours en arrière permanentes, (avec la convocation des souvenirs pour faire évoluer le roman) ? C’est très astucieux, n’est-ce pas ? On est bluffé à chaque fois par la construction, la manière dont vous faites alterner les voix, l’enchaînement des actions.

Mbarek Ould Beyrouk : Je ne sais pas comment se construit un roman, je ne me pose pas de questions à cet égard, je réunis un puzzle, j’écris une histoire telle que je la sens, je ne cherche nullement à bluffer ni à surprendre, je cherche seulement à souligner ce qu’il y a de plus profond, de plus humain dans un récit. Tous mes romans sont comme ça, l’histoire évolue en zigzaguant, mais elle évolue.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez revenir sur le personnage de Ethman, celui qui représente le mal absolu dans ce roman. Qu’est-ce qui justement le fait basculer dans la folie meurtrière ? Le viol de sa promise, est-ce seulement cela qui le précipite ou est-ce l’absence de perspective ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ethman est un homme perdu, perdu pour lui-même. Ses douleurs, ses ambitions sont devenus haines aveugles. C’est le sort de tous les fanatiques, délaisser leur part d’humain.

PROJECT-ILES : Vous semblez pointer également, l’extrême inculture islamique des fous de Dieu, et vous leur opposez d’ailleurs la figure de Nacerdine, l’aïeul du narrateur, un mystique éclairé qui possède la science du texte. C’est une démarche essentielle aujourd’hui que doit accomplir la littérature ? C’est la vôtre ? Celle de créer du sens ?

Mbarek Ould Beyrouk : L’inculture islamique, et l’inculture tout court des fanatiques, tout le monde la connait, vous savez bien ici en France qu’une bonne partie d’entre eux proviennent du monde interlope. On ne peut pas tuer indistinctement des gens quand on possède un vrai fond de culture. Le terrorisme c’est l’ignorance puis la haine aveugle, un sentiment de frustration qui vous fait détester tout et tous, et vous-même en particulier.

Nacerdine est un mystique du XVIIème siècle qui appela ici en Mauritanie et dans le nord du Sénégal à l’émergence d’un Etat théocratique, il sut conquérir une bonne partie de la vallée du Sénégal ainsi que de la Mauritanie actuelle, il fut vaincu par une coalition des tribus arabes de Mauritanie des princes du Waalo et de l’administration française de Saint Louis du Sénégal. Il prônait lui aussi l’égalité, la fraternité, le respect des dogmes religieux, l’arrêt du commerce des esclaves mais tout ça sur fond de sainteté et de fanatisme. Il y a eu dans l’histoire de notre région plusieurs émergences due à l’extrémisme religieux mis au profit d’ambitions politiques, c’est d’ailleurs, je crois un phénomène mondial. Dans ce roman je fais d’ailleurs un clin d’œil à un excellent roman, La guerre de la fin du monde de Vargas Llosa, là aussi il s’agissait d’un prêtre fanatique qui au XIXème siècle a appelé à se révolter cotre la République et la Laïcité.

PROJECT-ILES : Accepteriez-vous que l’on parle d’anti-héros s’agissant du narrateur ? Pourquoi ce parti de ne pas en faire un vrai héros ? Pour montrer la complexité de sa situation ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non. A la limite, il n’existe pas de héros ni d’anti-héros ou plutôt si vous voulez il en existe des milliards. Quand apparait l’aveuglement, on se pare des habits de l’héroïsme mais tout cela c’est du faux, grattez un peu et vous rencontrerez la misère humaine ; platement humaine.

PROJECT-ILES : Vous créez une extrême frustration à la fin du roman, en n’expliquant pas ce qui se passe après le face à face entre le narrateur et Ethman. Pourquoi ce refus de donner à voir ? Ouvrir l’imaginaire ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non, je ne veux pas créer un état de frustration, je veux seulement ouvrir vers l’ailleurs vers demain, vers l’inconnu, là où notre imagination, peut voguer, créer.

PROJECT-ILES : Quel accueil ce roman a-t-il reçu dans votre pays, la Mauritanie ? En Afrique en général ? Dans le monde arabe ? A-t-il d’ailleurs été traduit ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ce roman et sorti il y a moins d’un mois. On me parle déjà de traduction en Anglais et même en néerlandais. En Arabe je ne sais pas, vous savez le roman dans le monde arabe est en agonie. J’ai reçu d’excellentes critiques en Afrique et ailleurs. Je crois tout de même que ce roman répond à quelque chose, c’est ce que j’ai cru sentir en écoutant les autres, mais vous savez quand on termine une œuvre, on est déjà ailleurs, on pense déjà à une autre création. L’écriture est une passion qui vous fais toujours oublier l’instant.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

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Le journaliste Zola à la reine Fatouma Djombé, reine de Mohély

 

« Se sentir la continuelle

et irrésistible nécessité

de crier tout haut ce qu’on pense,

surtout lorsqu’on est seul à le penser,

et quitte à gâter les joies de sa vie ! »

E. Zola, Préface à Une campagne, 1882.

 

Alors que la reine Fatouma Djombé (sic) en visite à Paris, est venue demander la protection de La France dans les conflits qui opposaient les sultans des Comores, Emile Zola adresse une lettre ouverte qui, sous prétexte de la guider dans Paris, présente un tableau satirique du régime et de la société du second Empire.

La lettre date de 1868, publiée dans le journal La Tribune du 12 juillet.

Une lettre encore brûlante de vérité, car ce que décrit Zola est d’une grande actualité. Dans la rubrique Causerie, Emile Zola, irrévérencieux et pleins d’audace, propose d’abord à la reine d’être son guide dans Paris. « Il est des journaux qui indiquent aux nobles étrangers les édifices qu’ils doivent visiter, les plaisirs qu’ils leur faut prendre (…) Nous procéderons par jour », suggère le journaliste Zola.

D’emblée le journaliste maniant la satire s’en prend à la bureaucratie française, sous l’œil de la reine : « le lundi matin, visitez un de nos ministères. Amusez-vous à suivre la filière administrative d’une affaire quelconque ; vous verrez comme quoi l’autorisation de poser une borne dans un champ peut demander plusieurs années d’examen. Jetez surtout un coup d’œil dans les cartons ; la vue de ces nécropoles où dorment tant de projets oubliés vous réjouira infiniment. Vous apprendrez-là qu’un gouvernement sage repose sur un peuple d’employés qui bâillent de dix heures à quatre heures. Quand vous rentrez dans vos Etats, vous paierez le plus de fainéants possible, et votre royaume s’endormira avec une lenteur majestueuse. (…) »

Là-dessus, les ministères actuels pullulent de fonctionnaires fantômes, recrutés par clientélisme, radiés par les successeurs. Zola, égrène ses propositions sur les 6 jours premiers jours de la semaine. Avant d’ajouter : « Enfin, le dimanche matin, pour vous reposer, visitez à pied nos faubourgs, dans le plus strict incognito. Vous y verrez ce qu’il est bon qu’une reine voie : beaucoup de misère, beaucoup de courage, une irritation sourde contre les oisifs et les voluptueux. Vous y entendrez gronder la grande voix du peuple qui a faim de justice et de pain. »

Avant de poursuivre : « Je vous conseille de passer tous vos après-midi au Corps législatif. On y parle par milliards en ce moment, et c’est toujours réjouissant d’entendre énoncer de gros chiffres, surtout quand on goûte l’intime volupté de ne pas avoir sorti un sou de sa poche. Vous y admirerez en outre le travail de machine puissante et docile qu’on appelle la majorité. Vous éprouverez à coup sûr le désir d’avoir chez vous une machine semblable, qui applaudisse complaisamment tous vos actes. Demandez aux préfets ce que coûte chaque rouage. »

(…) Le débat sur la fiscalité, la fraude fiscale et la grogne contre le trop d’impôt fait toujours rage, quel que soient les majorités en France. Rien n’a vraiment changé de ce point de vue.

EmileZola

Dans un développement, plein de lucidité, le journaliste Zola poursuit : « Vous le voyez, madame, si nous n’avons ni millions ni armées à votre service, nous pouvons encore vous servir à quelque chose. Mettez-vous à l’école chez nous, et vous ne sentirez plus le besoin de replacer votre époux sur le trône, vous gouvernerez vous-même, vous doterez votre pays d’institutions aussi belles et aussi impeccables que les nôtres. »

Les Comores ont abandonné le système monarchique pour la démocratie, mais toujours avec des institutions fragiles. Jamais une femme, n’a encore été élue à la tête de l’Etat fédéral.

« Mais peut-être n’êtes-vous pas ambitieuse. Vous n’avez, pour toute suite, dit-on, qu’un cuisinier et qu’une chambrière. Entre nous, cela me parait devoir suffire à une femme : une chambrière pour qu’elle aille décemment vêtue, un cuisinier pour qu’elle ne meure pas de faim. »

Et la conclusion de la lettre est à l’image de tout le combat de Zola journaliste et écrivain : « Alors, madame, retournez dans votre pays, ôtez les bottines à talons qui vous gênent, dormez en paix dans votre palais de bois, et faites-en sorte que votre peuple vive libre et heureux. Vous en savez plus que nous. » Il reste encore du travail.

Nassuf Djailani

Un texte publié, dans un recueil intitulé : « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé !… », quarante ans de polémiques. Choix de textes, introduction, notices et notes, par Jacques Vassevière, Livre de poche, dans la collection La lettre et la plume, 2013. Les pages citées sont situées entre les pages 81-85.

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« Je suis seul », un roman sublime sur le dégoût du fanatisme et la foi en la vie

 

Je suis seul, le dernier très beau roman de Mbarek Ould Beyrouk est une introspection d’un personnage qui n’est d’ailleurs pas nommé, mais qui est reclus dans une petite chambre, quand son village est pris d’assaut par des fanatiques islamistes. Il est le descendant de Nacerdine, un mystique et un grand chef tribal que le personnage principal évoque et invoque pour qu’il vienne le sortir de l’impasse. L’homme est un journaliste en rupture de ban après l’arrivée des islamistes, dans un village qui n’est pas non plus identitifié.

Il est venu se réfugier dans son village, auprès de son ex-femme, appelée Nezha. Ce deuxième personnage sera d’ailleurs le fil rouge de tout le roman. Le héros, à qui l’auteur ne donne pas de nom, monologue tout le long. Ce sont des flashbacks qui font revivre ses souvenirs et ses désirs d’évasions. Le personnage principal se refuse de se présenter comme un héros. Il se trouve même lâche à l’image de la majorité de la population qui a décidé de fuir ou de rester et de courber l’échine. S’ensuit une réflexion sur « Comment devient-on berger omnipotent d’un troupeau, d’un troupeau d’aveugles ? », autrement dit, « comment devient-on chef de guerre ? », voilà entre autres les questions de fond qui sont posés en creux par le narrateur.

Au fil du court roman, apparaissent des personnages comme Ethman, la figure du mal absolu. Il a été l’un des amis d’enfance du personnage principal, jusqu’au jour où il apprend que sa promise, a été violée par les soldats du régime. C’est un peu la bascule du roman. Comment plonge-t-on dans l’horreur islamiste ? Quel peut en être la motivation ? Beyrouk ne propose pas des réponses définitives, il ne fait que suggérer des pistes en forme de questions. Ces fous, auraient-il manqué d’amour et de considérations dans leur enfance ? L’humiliation ne serait-il pas à l’origine de cette folie meurtrière ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné ils deviennent ces bêtes immondes qui ne sont motivés que par la mort, avec le carburant de la haine dans les veines ?

Quand il introduit, le personnage d’Ahmed, Beyrouk semble suggérer l’idée que dans les rangs de ces fous de Dieu, tous les profils ne se ressemblent pas. Ahmed, frère de Nezha, part dit-il chercher la connaissance en Afghanistan ou au Pakistan, avant d’être incarcéré à Guantanamo. Le personnage doute sur sa culpabilité, car l’ayant connu enfant, il ne croit pas en sa radicalisation. Pour lui, l’incurie politique, la corruption dans le pays, font que les jeunes n’ont d’autres perspectives que le départ, ou l’entrée dans l’islamisme radical. Pourtant, Beyrouk fait prendre un autre tournant à son roman, c’est celui de l’Amour. D’ailleurs l’anti-héros se pose en permanence la question de savoir : Comment continuer d’aimer, dans ce monde où tout concours à supprimer la vie, les rires, l’ivresse, la légèreté, l’amour ?

Le roman aurait d’ailleurs pu s’appeler En attendant Nezha, ou En attendant le retour de Nezha. Car le narrateur pense à elle tout le temps. Bien qu’étant divorcé d’elle, il se découvre encore amoureux de celle qu’il a quitté « lâchement » dit-il pour rejoindre Selma. Quand il est revenu dans le village, Nezha, l’a caché dans ce réduit, avec la consigne ferme de ne jamais faire de bruit, de rester dans le noir, de ne jamais ouvrir au risque de se faire prendre.

« Ai-je vraiment aimé Nezha ? Je ne sais pas, je n’ai jamais vraiment aimé, je crois, ni Nezha, ni Selma, ni aucune de mes nombreuses conquêtes, je n’ai jamais aimé personne… sauf ma mère » (p. 60)

L’anti-héros, avoue avoir été attiré par l’argent que lui faisait miroiter la capitale. Pauvre dans ce village du Nord, il a tout fait pour venir s’accomplir en ville. Il s’amourache de Selma la fille du maire qui lui ouvre la porte du pouvoir. Selma est une fille légère qui prend plaisir à faire languir les nombreux courtisans qui viennent voir son père. L’union avec le narrateur va garantir les services d’un collaborateur zélé et sans scrupules. Mais très vite le narrateur déchantera. La figure de la mère toujours en tête, il reviendra dans son village pour se retrouver. C’est ce huis-clos qui constitue le cadre de ce roman aussi bref, qu’intense et puissant.

La violence, la barbarie des djihadistes est insoutenable et le narrateur confie toute son horreur pour les crimes de ses derniers :

« J’ai toujours mal au cœur quand je m’imagine un corps déchiqueté, ses membres volant à part, l’extrême mutilation. Quel paradis accepterait un homme tout en lambeaux et emportant avec lui d’autres au trépas, des personnes qu’il ne connaît même pas ? A quel commandement divin obéit-on quand on sème la désolation et la peur chez des innocents ? Ils ont osé montrer à la télévision, un terroriste, en mille morceaux, j’ai vomi avant de pleurer »… (p.55). Il leur oppose la figure de son aïeul, Nacerdine qui savait guider les masses, qui a longtemps prêché pour la bataille de l’esprit, admiré de ses fidèles, subjugués par sa voix, et ses vastes connaissances. Contrairement à son aïeul, raconte le narrateur, Ethman « ne possède rien, pas de science, pas de verbe, pas de passion des foules, pas d’appels divins, ni de prophéties. Ethman possède une arme et des mots de haine, c’est tout ». (p. 42)

La littérature semble être le seul échappatoire à sa captivité. Il pense à ses lectures pour tenter de trouver des réponses. Il pense notamment à sa lecture de La guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa. Et le narrateur de s’interroger :

« Est-ce qu’ils lisent des livres, ces gens qui nous tourmentent ? Non, certainement non, ils ne s’intéressent qu’à ce qui conforte leur rhétorique fanatique, ils rejettent sans réfléchir tout ce qui n’entretient pas leurs folles certitudes, ils ne donnent aucune chance aux questions, car réflexion peut être doute, et leur demeure mentale si fragile s’ébranlerait s’ils laissaient paraître les moindres lésions ».

L’anti-héros aura à plusieurs reprises des envies de se révolter, mais ne le fera pas car il est traversé par une forme de fatalisme qui le fera renoncer. Même si vers la fin du roman, il finit par affronter Ethman, dans un courage insensé. Chose étrange, Beyrouk crée une grande frustration à ce moment précis, car il ne nous dit pas si l’anti-héros survit de ce face à face ou pas.

Je suis seul, est un roman qui est passé un peu inaperçu en cette rentrée littéraire, mais il s’agit à l’évidence d’un grand livre qui trouvera son lectorat. Il est publié dans une très belle collection des éditions tunisiennes Elyzad. Un bel hymne à l’amour.

Nassuf Djailani

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« Excellence, Azali Assoumani, assumez votre mission ou partez »

Azalilunettes

Lettre ouverte au Président de l’Union des Comores

Excellence, Monsieur le Président Azali Assoumani

Une jeune fille vient de trouver la mort sur une plage du Nord de Mayotte dans la nuit du samedi au dimanche 16 septembre. Les gendarmes lui donnent 8 ans. La méchanceté nous ferait dire que la brièveté de sa vie vous incombe à vous personnellement. Vous avez été, Monsieur le Président, l’homme de la mise en place de l’Union des Comores, avec le système de présidence tournante qui confiait les rênes du pays à un ressortissant d’une île autonome tous les 5 ans. Vous avez réussi cela, sans bain de sang, et la communauté internationale vous a salué pour cela. Vous ne l’avez pas fait seul, il faut être juste, mais vous avez été l’artisan de cette transition pacifique. Vous n’avez pas été tenté durant les dix années d’alternance de vous immiscer dans les affaires politiques, et c’est tout en votre honneur.

Mais, cher Président, ce vent mauvais qui plane sur l’archipel est étouffant. Les fils et les filles, les pères et les mères sont jetés sur la route de l’exil, chaque nuit. Il faut le reconnaître, excellence, votre politique ne porte pas ses fruits. Là est votre échec personnel. Chaque jour passe, depuis votre retour aux affaires, sans que la terreur ne cesse de foudroyer les citoyens de ce pays que vous avez promis de servir. La corruption, les élections bâclées, la violence policière, les arrestations arbitraires se multiplient. Il n’y a plus d’oppositions qui puissent vous apporter la contradiction. La presse est muselée, les journalistes menacés, les professionnels qui tentent de faire leur travail, licenciés. Voilà votre bilan en un an de retour au pouvoir.

Une petite fille morte sur une plage de Mayotte, est-ce là votre bilan ? A l’évidence, oui, excellence. Des bateaux font la navette pour Mayotte en provenance de l’île d’Anjouan, parce que l’Etat central ne propose rien aux îles autonomes. Vous savez tout cela, faut-il s’épuiser à vous le rappeler.

Des voix s’élèvent à Mayotte pour dénoncer la pression démographique. Des mots de haines fusent ici et là devant le bureau de la préfecture. Pression démographique, vous savez ce que c’est. Les îles Comores indépendantes se vident de leur population et cela se solde par des drames. Rien ni personne ne pourra empêcher des insulaires de circuler, c’est absurde même de le penser. Mais le fait est, que ce n’est pas de gaieté de cœur, pour la majeure partie des personnes qui font la traversée, qu’ils « achètent la mort ». Ce terme, je l’ai entendu et enregistré lors d’un reportage sur les hauteurs de Kawéni. Les personnes en ont conscience que ce bras de mer est meurtrier. A quoi sert-il encore de le rappeler.

Mais vous, excellence, que proposez-vous ? La fermeture des frontières. Le refus de réadmettre des nationaux. Voilà votre politique. Les comoriens des Comores indépendantes visitent leur famille à Mayotte et c’est bien normal. Mais quel est votre vision, monsieur le Président ? Cette jeune fille, de 8 ans méritait-elle ce triste sort ? Bien sûr, il est commode et c’est normal de mettre en accusation l’administration française. Elle occupe un « territoire, illégalement », comme le rappelle les Nations-Unies. Inutile de rentrer ici dans un débat rhétorique sur la présence française sur l’île de Mayotte, sans s’épuiser dans une glose interminable. Voilà une puissance qui est là, qui est bien là et parce que la population de Mayotte la lui permet, elle s’impose. Faut-il s’en accommoder ?  Vous avez décidé et c’est votre droit de le contester. Mais, si vous êtes revenus au pouvoir, est-ce pour répéter les mêmes recettes d’hier qui ont donné cette tragique mort d’une jeune fille de 8 ans sur cette plage du Nord de Mayotte ?

La population de Mayotte va lui offrir une sépulture comme l’exige l’Islam. Mais pour sa mémoire, donnez des moyens aux hôpitaux à Anjouan, à Mohéli, à la Grande Comore pour que plus jamais, une petite fille de 8 ans ne puisse finir jetée sur une plage comme quantité négligeable. C’est votre mission, excellence, assumez-la ou partez.

Nassuf Djailani, écrivain

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Ma fille, une mise à l’épreuve du père signée Naidira Ayadi

Beaucoup d’émotions et un sentiment mêlé surtout quand on est père après avoir vu Ma fille, le dernier film de Naidira Ayadi avec comme rôle principal, le grand Roschdy Zem. A l’approche des fêtes de Noël, les mères ressentent toujours les choses. La mère, donc appelée Latifa (jouée par Darina Al Joundi) pense à sa fille partie pour des études de coiffure à Paris. Elle s’en prend à son mari (incarné Roschdy Zem) un père taiseux. Elle lui reproche de ne pas s’inquiéter pour sa fille. Quand Nedjma (une Natacha Krief, bouleversante) reçoit un SMS de Leïla (sa grande soeur Doria Achour), c’est la bascule. Elle veut vivre sa liberté, elle n’a pas l’intention de revenir. Ce film nous lance sur sa piste, dans le Paris de la nuit. Bouleversant. Inspiré du Voyage du père, de Bernard Clavel.

Nassuf Djailani

 

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La romancière et journaliste Faïza Soulé, l’objet de menaces récurrentes aux Comores

Notre ami romancière et journaliste, Faïza Soulé Youssouf fait l’objet de nombreuses menaces de la part du Ministre de l’intérieur comorien depuis le référendum du 30 juillet 2018. Faïza Soulé a été rédactrice en chef du journal d’Etat Al-watwan, elle est correspondante de la rédaction radio de Mayotte 1ère. L’objet de la colère du Ministre de l’Intérieur comorien : un « live Facebook » réalisé par notre consoeur, suite à l’agression d’un gendarme qui a eu la main tranchée dans un bureau de vote de Moroni. Quelques jours auparavant, elle avait écrit un article intitulé « le référendum de tous les dangers » dans le journal Le Monde.

Pour ces faits,  le ministre comorien de l’intérieur a annoncé sur l’ORTC, la chaîne de télévision comorienne, la volonté du gouvernement de l’Union des Comores de porter plainte contre la journaliste pour « atteinte à l’image des Comores ».
Les confrères journalistes de la région, soucieux des libertés humaines et de la liberté de la presse se mobilisent pour apporter leur soutien.
Le comité de journalistes s’est attaché les services de plusieurs avocats pour défendre Faïza Soule Youssouf et le travail des journalistes comoriens.
Parmi ces défenseurs du droit : Me Fatima Ousseni et Nadjim Ahamada du barreau de Mayotte, Me Faïzat Said Bacar du barreau de Moroni, ainsi que Mihdhoire Ali et Jean Jacques Morel du barreau de Saint Denis de la Réunion (selon Réunion 1ère).

Nous lui renouvelons ici notre soutien total dans cette dure période qu’elle traverse. Nous republions un entretien avec la romancière, publié en 2016 dans la revue papier (consacré à la littérature réunionnaise). Il est question de son premier roman Ghizza (éditions Coelacanthe).

Faïza Soulé Youssouf

soutien Faiza

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous parler de vous de votre entrée en littérature ? Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin d’écrire ?

Faïza Soulé Youssouf : J’ai toujours su que j’allais écrire un jour. Maintenant, s’il faut un déclencheur, je dirais que c’est Touhfate Mouhtare qui m’a permis de me jeter à l’eau. Du jour où j’ai su qu’elle avait publié Âmes suspendues, aux éditions Cœlacanthe, j’ai commencé à écrire. Un besoin frénétique d’écrire s’est emparé de moi. Je ne savais pas sur quoi j’allais écrire, le plus important était que je le fasse. J’ai écrit une phrase. Puis, deux et ainsi de suite. La nouvelle est devenue un roman. Et le roman s’appelle Ghizza.

PROJECT-ILES : Vous êtes avec Coralie Frei, Touhfat Mouhtare, ou encore Fatiha Radjabou, l’une des rares premières femmes romancières aux Comores. Aviez-vous écrit en tant que femme comorienne qui a des choses à dire sur sa société.

Faïza Soulé Youssouf : Je ne me considère pas comme une femme ayant des choses à dire. Je suis une citoyenne qui a des choses à dire. J’aurais très bien pu être un homme. Ce que je fais ne s’articule pas autour du fait que je sois une femme, je le fais parce que je suis originaire de ce pays et qu’il est une source d’inspiration permanente pour moi, source de frustration, source de joie, de peine. Maintenant, il est certain que la femme aurait plus à gagner si elle s’émancipait mieux. Ce serait un plus, si les femmes écrivaient plus. Guerroyaient plus. Revendiquaient plus. Le combat pour l’émancipation de la femme s’est perdu en chemin. J’ai presque envie de parler de posture de circonstance. Je me trompe peut-être mais toujours est-il qu’il n’y a pas, 40 ans après l’indépendance, une leader qui a su s’imposer tout au long des années. Nous nous contentons de ce que nous avons, c’est-à-dire des miettes, et c’est bien dommage. Les femmes « fortes » se sentent obligées de se cacher derrière leur mari, pour ne pas les offenser ou leur faire de l’ombre…

PROJECT-ILES : Vous dites que le pays est une source d’inspiration permanente pour vous, mais quand on lit votre roman, ressortent une difficulté/un refus à/de nommer ce pays, cet espace comorien et à se nommer (s’agissant de la narratrice). On a l’impression que le refus des valeurs promues par la société de votre narratrice est consubstantiel à cette difficulté/ce refus à/de nommer, se nommer. Partagez-vous cette lecture ?

Faïza Soulé Youssouf : Je voulais raconter l’histoire d’une fille pommée, peu importe l’endroit d’où elle est issue, le plus important est qu’elle soit pommée. Je n’ai pas déterminé un espace géographique bien défini par choix. Ce n’est ni une difficulté ni un refus mais un choix. Je me dis que son histoire pourrait être similaire à des milliers d’autres histoires, ici comme ailleurs. C’est un choix que j’assume pleinement. Et ce refus n’est pas orienté par le refus des valeurs de la société, non. C’est plus le refus « du carcan ». C’est une femme du monde, à quelques exceptions près. Elle pourrait être somalienne, irakienne, afghane, nigérienne.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous lisez les auteurs femmes de l’océan Indien ? On pense notamment à Ananda Dévi, Nathacha Appanah, Coralie Frei, Touhfate Mouhtare, Michèle Rakotoson, ou d’autres auteures dont vous souhaitez nous parler.

Faïza Soulé Youssouf : Non. J’ai longtemps cherché celui de Touhfate Mouhtare durant un moment, ensuite j’ai renoncé. Je vais de nouveau partir à sa recherche. Elle a une plume…

PROJECT-ILES : Et, est-ce que les œuvres des auteures vous importent-elles particulièrement ? Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, je lis ce que je trouve aux Comores. Et notre pays n’est pas connu pour « sa politique culturelle ». Donc, je lisais tout ce que je trouvais. Femmes ou hommes, je lis un peu de tout, peu importe. Maintenant oui, j’aime Toni Morrison, tout comme j’aime Amin Maalouf. J’aime Nothomb comme j’aime Yasmina Khadra. Balzac comme Gavalda. Je n’ai lu qu’un livre d’Henri Troyat, Faux jour, qui m’a beaucoup impressionnée. Tout comme La petite fadette ou La Princesse de Clèves. Je ne lis pas « par genre » mais par coup de cœur. Arrêtez de vouloir tout lier à la parité, au genre.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourrez nous parler de vos influences littéraires ? Vous parlez de Kundera, de Victor Hugo au début du livre. La musique est très présente aussi dans votre œuvre. Vous écrivez en écoutant de la musique ?

Faïza Soulé Youssouf : Je ne sais pas si je peux parler d’influences littéraires. Cependant, j’ai commencé à lire très jeune. Mes premiers voyages ont commencé avec les mots. De la Comtesse de Ségur à Zola, en passant par les bandes dessinées, je lisais tout ce que je trouvais. Et cela dépendait de ce qu’il y avait à l’Alliance française. Maintenant, j’aime beaucoup ce qu’écrivent Amélie Nothomb, Anna Gavalda. J’ai beaucoup aimé L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera. J’ai lu de tout. Je suppose que toutes ces lectures m’ont forgée. Pour ce qui est de la musique, cela dépend de mon humeur du moment. Je peux écrire avec de la musique plein les oreilles et parfois le moindre bruit coupe mon inspiration. Il faut juste que je sois dans ma bulle. Que personne ne me parle. Que je sois seule au monde.

PROJECT-ILES : On remarque que vous innovez dans le choix des thèmes, c’est une forme de rupture avec ce qu’on a l’habitude de lire dans la littérature comorienne. C’est-à-dire que ce n’est pas un roman identitaire. Est-ce que c’est conscient ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, pour la simple raison que j’ai écrit sans savoir de quoi allait parler mon roman. J’écrivais comme ça venait et ça a donné Ghizza. Ce n’est pas un roman identitaire, dites-vous ? Peut-être. Pourtant, j’ai l’impression que le thème identitaire est partout. Ceci étant, je redécouvre mon roman à travers les critiques que je lis. Comme une première fois. Chacun l’explique à sa manière. Je pense que c’est très bien. Je me rappelle qu’au début, quand on me demandait de quoi Ghizza parlait, je ne savais pas quoi répondre.

PROJECT-ILES : Avec ce premier roman, vous avez quelque part complètement tourné le dos aux thèmes courants des romanciers comoriens (le colonialisme, la politique, la migration, l’exil). Est-ce une façon de dire qu’il y a d’autres thèmes possibles, de montrer, par exemple, qu’il y a des gens qui vivent dans ce pays, des gens qui ont d’autres préoccupations que celles identitaires, politiques, anticoloniales ? C’est ce qu’on ressent à la sortie de ce roman. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

Faïza Soulé Youssouf : Je me dis que tout a été dit à ce sujet. Je suis née 10 ans après l’accession du pays à l’indépendance. A mes 4 ans, Ahmed Abdallah Abdérémane est assassiné. A mes 10 ans, Saïd Mohamed Djohar est exilé à La Réunion. Je n’ai pas vraiment vécu les péripéties de notre jeune histoire. Les mercenaires, je ne connais pas dans le sens où j’étais jeune à l’époque où ils régnaient. Je me dis qu’il est normal que ce qui m’inspire aujourd’hui n’ait rien à voir. Pour répondre à votre question, je pense qu’il y a d’autres thèmes possibles. Il y a tellement de sujets à traiter. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille. Les sujets sont là, à notre portée. Des sujets que nous partageons peut-être avec d’autres peuples du monde. La mer, cet océan qui nous entoure, n’a jamais été une barrière. J’ai toujours voulu savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. De quelles façons ces peuples vivaient ? En quoi nous étions égaux, différents ? Je crois en l’humain, peu importe sa religion, ses croyances. A mon grand regret, la tolérance qui prévalait ici s’effrite dangereusement.

PROJECT-ILES : Nous trouvons que le procès en sorcellerie qu’on vous fait sur les scènes de sexe est un mauvais procès. Ce roman est réussi parce qu’il y a une langue, un rythme. Comment analysez-vous toute l’hystérie autour de la très belle scène d’amour sur la plage ?

Faïza Soulé Youssouf : Je n’analyse rien du tout. Je préfère suivre cela de très loin. Au début, je voulais savoir ce qui se disait et ensuite, je me suis dit que ça n’en valait pas la peine. Résumer plus d’une centaine de pages à la scène de sexe qui se déroule à la plage est extrêmement réducteur, à mon avis. J’en ai tellement entendu à ce sujet, qu’à un moment j’ai eu un peu peur. Ensuite, je me suis dit, c’est la vie et c’est comme cela. Je disais à mes amis que « les détracteurs » oublieront mon roman et passeront au sujet favori des Comoriens : l’article 13 de la constitution. Et je pense que j’avais un peu raison.

PROJECT-ILES : Dans Ghizza, le portrait que vous peignez de la mère de la narratrice est assez peu flatteur. Cette mère qui ne sait pas communiquer avec sa fille, qui échange des textos, qui fuit son regard, qui sursaute quand sa fille lui murmure un bonjour. Qu’est-ce que vous aviez voulu dire à travers ce portrait ? Le portrait des tantes non plus n’est pas très positif. On a le sentiment, à vous lire, que ce roman montre que les femmes ne savent plus parler, elles n’inspirent que du dégoût. Et en même temps, les hommes sont l’objet d’une quête, d’un amour : le très grand amour de la narratrice pour le père disparu trop tôt, et la quête d’amour, la recherche d’un réconfort et du plaisir charnel chez les amants. Comment expliquez-vous ce déséquilibre ?

Faïza Soulé Youssouf : Complexe d’Œdipe peut-être ? La recherche de ce père disparu ? L’héroïne idéalisait son père, ce qui fait que personne ne lui arrivait à la cheville. Face à cela, il y a une mère avec laquelle elle ne s’entend pas, des tantes qui ne la comprennent pas. Une fille qui ne se reconnaît pas dans les valeurs promues par la société dans laquelle elle vit. Peut-être que s’il y avait eu d’autres femmes dans ce roman, elles n’auraient pas eu forcément le mauvais rôle. En réalité, la femme n’a pas le mauvais rôle dans ce pays. Elle est une source sûre, un pilier, dommage qu’elle n’ait pas assez confiance en elle, qu’elle ne puisse pas se libérer de ses chaînes pour voler de ses propres ailes.

PROJECT-ILES : Il y a un trouble qui se crée avec le père, surtout que ce roman, c’est aussi la recherche du père perdu. La claque, c’est que le père s’avère ne pas être le père. Et elle ne l’apprend qu’à sa mort. Quel déchirement ! Et puis, ce père dont elle a partagé le lit jusqu’à ses 15 ans, provoquant une jalousie féroce de la mère. Qu’est-ce qu’il faut entrevoir ? L’inceste que vous ne nommez jamais ?

Faïza Soulé Youssouf : Je vous laisse deviner. Je ne peux pas répondre à cette question pour la simple raison que je ne suis pas dans la tête de Ghizza. Mais, au-delà, ce qui est dommage, c’est le fait qu’un père renie la fille qu’il a élevée à cause d’une histoire de semence. Ça arrive souvent et c’est dommage. L’enfant est une victime et rien d’autre. Ce qui se passe entre les adultes devrait rester entre eux.

PROJECT-ILES : Votre roman est aussi un roman d’amour, même si c’est la dépression que vous semblez décrire tout le long. C’est vraiment le besoin d’amour le leitmotiv de ce roman en creux ?

Faïza Soulé Youssouf : L’héroïne a une folle envie d’être aimée, un besoin constant d’attention qu’elle n’a pas. C’est un roman d’amour, peut-être bien. Mais plus que l’amour, ce roman est, je crois, un hymne à la vie et à la liberté. L’envie d’exister par elle-même est tellement forte que Ghizza en devient presque folle. Elle erre dans les cimetières à la recherche d’un peu de paix et d’amour. Elle fuit la compagnie des hommes et recherche celle des morts.

PROJECT-ILES : « Hymne à la vie et à la liberté », dites-vous ? Mais, finalement, le roman montre que la vie et la liberté ne sont possibles que dans et par la folie. Comment expliquez-vous cela ?

Faïza Soulé Youssouf : La société dans laquelle évolue l’héroïne est profondément basée sur l’ordre établi, laquelle étouffe toute forme d’individualité. Les habitants doivent tous se ressembler et obéir aux mêmes codes. Les personnes qui peuvent ou veulent faire fi de cela sont considérées comme marginales. Et être « marginal » en nos pays implique une certaine folie. Ou même une folie certaine, c’est selon. Maintenant s’il nous faut être fous ou considérés comme tels afin de réaliser nos rêves ou d’être ce que nous avons envie d’être et non ce que l’on attend de nous, alors, osons la folie !

PROJECT-ILES : Au final, cette narratrice est-elle folle ? Pourquoi ce choix d’une figure marginale, pour dénoncer, pour défier un ordre ?

Faïza Soulé Youssouf : Je pense qu’elle est folle, ou fait semblant de l’être. Ou alors pas folle mais profondément déprimée, pour ne pas dire dépressive. Concernant la figure marginale, je pense avoir répondu plus haut.

PROJECT-ILES : On constate tout au long du roman la récurrence de la formule « je me roule en boule ». Des détails qui ont échappé à la relecture ou c’était voulu ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, c’était voulu. Une manière de montrer et de démontrer la solitude de l’héroïne.

PROJECT-ILES : On note, par ailleurs, de très belles scènes, notamment quand la narratrice se rend dans ce palais désaffecté, quand elle évoque ses rêveries. Et puis, cette scène très belle de la cigarette sur fond de coucher de soleil, l’une des plus belles de ce roman. Ce qui fait dire que vous êtes vraiment une romancière. Le souci du détail fait vraiment partie de votre technique d’écriture ?

Faïza Soulé Youssouf : En tant que journaliste, surtout lors de mes reportages, j’ai l’habitude de dire que le diable se cache dans les détails. Je note tout. Frénétiquement. En tant que romancière, je ne sais pas. Tout dépend de l’inspiration du moment. J’ai beaucoup aimé aussi la scène du palais. Ce palais existe, en réalité, je l’aime vraiment beaucoup. Il est en train de tomber en ruine. Il est déjà en ruine. Une façon aussi de lui rendre hommage. Laissez-moi le temps finir mon deuxième roman, ainsi, vous saurez si le souci du détail fait vraiment partie de ma technique d’écriture.

PROJECT-ILES : Vous disiez plus haut que ce qui vous inspire aujourd’hui n’a rien à voir avec les préoccupations de vos prédécesseurs. Mais quel(s) sens prend l’acte d’écrire pour vous, jeune femme, comorienne, indianocéane ?

Faïza Soulé Youssouf : Non que cela n’ait rien à voir, mais nos prédécesseurs ont connu l’oppression coloniale et l’indépendance qui l’a suivie. Moi, je suis née « libre ». Et ils sont donc plus à même de raconter des histoires liées à tout cela. Je ne pense même pas que je me considère indianocéane, région que je connais finalement très peu. En tout cas, je ne me suis jamais identifiée comme telle.

En tant que comorienne et en tant que femme du monde (un archipel peut très vite devenir un carcan, cela dit, la mer a toujours été une invitation au rêve et à l’évasion), l’écriture m’a toujours permise de me libérer, depuis très jeune. Je suis quelqu’un d’émotionnel. Chaque chose peut m’inspirer une histoire, aussi infime soit-elle ; écrire me permet de m’affirmer en tant qu’individu et non en tant que femme. J’existe par l’écriture, qui a été, à plusieurs moments, salvatrice pour moi. Je suppose que ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussée à être journaliste aujourd’hui. Je crois en la magie des mots. En leur puissance aussi.

PROJECT-ILES : Nous savons que vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, que vous avez des cahiers remplis de textes inédits. Est-ce que vous travaillez à la publication d’un roman ? Est-ce que vous souhaitez nous en dire un mot ? Est-ce la suite de Ghizza ? Va-t-on retrouver votre héroïne dans votre prochaine publication ?

Faïza Soulé Youssouf : Je travaille sur un roman même si ce n’est pas à un rythme soutenu. Il me faudrait mieux m’organiser, mon boulot de journaliste me prenant trop de temps. Ce ne sera pas une suite de Ghizza. L’idée d’en faire une suite m’a effleurée. Mais ce ne sera pas pour le moment. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la mort y sera présente. Elle m’obsède et je me rends compte que je ne peux rien écrire de joyeux.

Le malheur m’inspire plus et ce depuis le lycée. Je dis malheur – c’est sans doute un bien grand mot – mais j’ai toujours eu avec moi, j’ai toujours porté une douce mélancolie au mieux. Sinon, c’est quelque chose d’obscur qui peut me pousser à rester enfermée dans ma chambre, toute lumière éteinte. Seul mon boulot me permet de tenir, je pense. Parce que l’écriture a toujours permis de me libérer, j’ai presque envie de dire qu’elle m’a sauvée. Que j’écrive des textes, un roman, des poèmes ou des articles de journaux.

Pour en revenir donc à ma prochaine publication, la mort y aura une part centrale. J’aimerai me voir mourir et pouvoir le raconter. Quel paradoxe.

Maintenant, au-delà de cela, mon premier roman, qui a suscité la polémique, m’a fait un peu peur. Est-ce que je dois me censurer ? Ou laisser libre cours à mon inspiration ? Est-ce que je dois, en écrivant, prendre en compte la société bien-pensante, la norme ? Dois-je être un écrivain « normal » ? Ai-je envie de l’être ? Ces questions me taraudent et je n’y ai pas encore trouvé de réponse. J’ai envie de croire que je me laisserais aller. J’espère que ce serait le cas. Sinon, je pense que ce serait grave. Ce pays est tellement violent qu’il me fait parfois peur. La violence n’est pas physique. Elle est plus subtile. Plus pernicieuse. Mais elle est là.

Propos recueillis par

Nassuf DJAILANI et Soidiki Assibatu.

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Les œuvres complètes de Jacques Roumain désormais disponibles dans une belle collection du CNRS Editions

Rencontre avec l’universitaire et critique littéraire Yves Chemla, qui a permis cette réédition. Titulaire d’un doctorat consacré à La Question de l’autre dans le roman haïtien contemporain (1999, La Sorbonne-Paris 4), il est l’un des meilleurs spécialistes de la littérature haïtienne. 

Ce volume des œuvres complètes du Haïtien Jacques Roumain, est le septième de la collection « Planète Libre » chez CNRS éditions. C’est un ouvrage dense qui rassemble l’ensemble de l’œuvre littéraire de l’écrivain (romans, nouvelles, poésies) caribéen, mais aussi ses écrits journalistiques, ses correspondances, des présentations de l’œuvre, des articles critiques par des chercheurs, une chronologie analytique et une bibliographie : 1600 pages pour  rendre disponibles tous les savoirs sur l’homme de lettres exceptionnel et talentueux que fut l’auteur de Gouverneurs de la rosée (1944).

La collection « Planète Libre » a pour objectif de réunir dans des éditions scientifiques, dotées d’un apparat critique rigoureux, les œuvres complètes des grands auteurs francophones. Les « Oeuvres complètes » du poète, romancier et journaliste haïtien Jacques Roumain ont été précédées de volumes consacrés à Léopold Sédar Senghor, Jean-Joseph Rabéarivelo, Aimé Césaire, Ahmadou Kourouma, Albert Memmi, ou encore Sony Labou Tansi.

PROJECT-ILES : Cette édition dans la collection « Planète libre » n’est pas la première anthologie des œuvres complètes de Jacques Roumain, n’est-ce pas ? Comment en êtes-vous arrivés à travailler à celle-ci ?

Yves Chemla : Il faut recontextualiser cet ensemble imposant. Cet ouvrage est une édition revue, corrigée et augmentée d’une précédente version publiée dans la collection Archivos de l’UNESCO, chargée de l’édition de classiques de la littérature hispano-américaine (http://publishing.unesco.org/results.aspx?collections=35&change=F). Dans le désert universitaire français, il n’y avait pas vraiment de place pour l’édition savante de classiques des littératures francophones. Le coordinateur était Léon-François Hoffmann*, professeur à l’Université de Princeton et un des tout premier spécialiste non haïtien de la littérature haïtienne. Il s’est entouré d’une belle équipe de spécialistes couvrant des champs divers qui étaient ceux de Jacques Roumain. Journalisme, poésie, nouvelles, billets, éditoriaux, critique littéraire, animation et théorie politique, ethnologie : tels étaient les champs couverts par Roumain, et qu’il a fallu documenter.

L’ouvrage a paru en 2003 et il n’était plus disponible. Hoffmann a proposé à CNRS éditions de le rééditer, et il m’en a confié la tâche. J’ai travaillé sous sa direction scientifique. Il est mort le 25 mai 2018, une semaine avant la mise à disposition de l’ouvrage.

Le travail réalisé touche à l’exigence de rigueur. Certaines erreurs mineures ont été corrigées, certaines notes de bas de page ont été précisées. Ont été ajoutées la présentation de la poésie ainsi que dans la partie des lectures du texte, l’article étonnant de Michel Serres, devenu introuvable. L’ensemble a été relu plusieurs fois pour garantir la qualité du projet et son caractère scientifique. Des photos ont trouvé leur place dans le recueil.

PROJECT-ILES : Combien de temps de travail ce chantier colossal vous a-t-il pris ? Combien de temps vous a-t-il fallu à coordonner avec votre confrère Léon-François Hoffmann ?

Yves Chemla : Pour Léon-François Hoffmann, cela avait été un projet important, qui permettait tout à la fois de faire connaître une œuvre importante par sa taille et les réseaux de relations dont elle témoigne, et de montrer que les littératures francophones, en particulier la littérature haïtienne étaient tout aussi redevables d’études critiques, en particulier par l’établissement du texte, que d’autres littératures hégémoniques. C’est donc l’aboutissement d’une vie de chercheur. Il a commencé à prendre des notes en 1954.

PROJECT-ILES : Comment avez-vous procédé, autant Hoffmann que vous dans un second temps ?

Yves Chemla : Hoffmann a travaillé en bibliothèque à Port-au-Prince et à Paris, car Roumain a publié des articles dans les revues et magazines culturels d’obédience communiste, comme Regards. Il a aussi rencontré la famille, en particulier Carine, la fille de Jacques Roumain, qui lui a permis d’accéder à la correspondance privée avec Nicole, son épouse. Pour ma part j’ai repris et vérifié, précisé certaines dates, grâce à des bibliothèques électroniques, désormais nombreuses.

PROJECT-ILES : En lisant l’anthologie, on se rend compte que vous avez eu beaucoup de chances. Les proches, vous ont confié beaucoup d’éléments disparates, compte tenu du fait que l’écrivain était beaucoup sur les routes. Reste-t-il encore des choses à découvrir ?

Yves Chemla : Le propre des Œuvres Complètes d’un écrivain est que peu de temps après leur publication le titre en est usurpé puisque ressortent des lettres, des carnets, des textes dont on n’avait pas pu avoir connaissance. C’est aussi, hélas, à la faveur des dispersions post-mortem que l’on peut découvrir chez tel ou telle une photographie, une lettre, un texte etc. Mais l’essentiel est là, et bien là. J’ai lancé des appels pendant ces années, et rien n’en est remonté. Comme pour les photos.

PROJECT-ILES : On ne connaissait pas Roumain, poète. On découvre qu’il aurait pu être parmi les grands poète de la négritude. C’est faux de penser cela ? On pense notamment à ces poèmes intitulés Sales nègres ou encore Nouveau sermon nègre

Yves Chemla : Vous savez, lorsqu’elle est argumentée, l’interprétation n’est pas fautive, en littérature. Le problème est quand même celui de la négritude, appliquée à un écrivain haïtien. Il me semble que la quête identitaire des écrivains et penseurs haïtiens n’est pas tournée de ce côté. Le cadre intellectuel par Normil Sylvain et Jean Price-Mars prend en charge d’autres aspects.

Ce qui n’invalide absolument pas le fait que Roumain soit un poète exigeant et sensible et que son œuvre, longtemps mal connue, parce que dispersée ou inédite fasse date. Ce qui est intéressant est la construction du parcours. Roumain est un écrivain de l’énergie, et les premiers poèmes ont parfois des accents futuristes, comme dans « Cent mètres », « Nungesser et Coli » ou « Corrida ».  Il y a aussi des textes qui insistent sur la dysphorie et la mélancolie. Il y a ceux qui accueillent les paysages et les réalités haïtiennes, comme la route, la campagne ou la musique. La tonalité sociale et militante, ensuite, ne prend jamais le pas sur la construction et la langue du poème ensuite. Et puis il y a, vous avez raison, ces textes majeurs comme « Appel » et « Bois d’ébène », qui contient le célèbre « Sales nègres », qu’il faut lire et relire.

PROJECT-ILES : On constate également à la lecture du texte Liminaire de Depestre que Roumain s’est peut-être trompé vers la fin de sa vie, en représentant la diplomatie haïtienne à Mexico de 42 à 44 au cœur de la seconde guerre mondiale. Êtes-vous satisfait de l’analyse de Depestre ?

Yves Chemla : Je ne pense pas que Roumain se soit trompé. Il est arrivé à un point où il décide aussi de servir son pays. Où il décide aussi de gagner matériellement sa vie, car pendant longtemps son existence a été précaire, et il a vécu de subsides et d’aides. Où il a besoin de stabilité pour mener à bien un certain nombre de projets intellectuels, en particulier le roman Gouverneurs de la rosée. Et puis la guerre fait rage en Europe et dans le Pacifique, comme en Afrique du Nord, contre les forces l’axe. Toutes les forces doivent participer à cet effort.

PROJECT-ILES : Sa peinture de la paysannerie haïtienne est bouleversante. On a le sentiment d’avoir une écriture simple. Est-ce beaucoup de travail d’écrire simple ? Quelle lecture faites-vous du style de Jacques Roumain ?

Yves Chemla : Il faut se méfier de la simplicité en littérature. Elle est en général le résultat d’un travail important. Écrire est difficile, c’est une pratique qui n’est pas évidente, et qui exige rigueur et relecture, élagage et correction, renoncement et son contraire, la prise de risque. Par exemple la parole paysanne dans le roman. Ce n’est pas du créole, ce n’est pas du français, c’est une langue synthétique, forgée par Roumain en tant que scripteur. Alessandro Costantini analyse dans le détail cette élaboration, qui a fait de Gouverneurs de la rosée une œuvre unique.

PROJECT-ILES : Quand on lit attentivement Jacques Roumain, il fait penser à un conteur, n’est-ce pas ? Faut-il y voir une influence de l’audience haïtienne selon vous ?

Yves Chemla : La littérature haïtienne toute entière est marquée par la relation et la mise en scène de celle-ci, mais pas nécessairement sous le mode de l’audience. L’audience met en scène un conteur qui rapporte des faits du politique et du social particulièrement significatifs. On a des moments audienciers dans le roman, on a des audiences dans les nouvelles, en particulier dans Les Fantoches. Mais Gouverneurs de la rosée rend aux personnages leur autonomie. Ils agissent, et ne sont pas le jouet d’un narrateur omniscient et caustique. Ils tentent de se défaire du poids des contingences sociales et des traditions, justement.

PROJECT-ILES : Écrire cette belle œuvre et partir à 37 ans, avant même de profiter de l’audience internationale, posthume est assez surprenante et extraordinaire. Comment expliquez-vous ce destin de comète chez Roumain, avant que le « destin aveugle ne lui fauche les bras », pour reprendre une citation de l’hommage que lui rend l’un de ses amis ? 

Yves Chemla : Je ne pense pas qu’il y ait des explications mécanistes. Ce qui frappe au-delà de la jeunesse de Roumain, et de sa vie brève, c’est bien l’énergie qu’il aura dépensée pour se donner les moyens de son insoumission intellectuelle. Mis au ban de la société qui l’a fait naître, il ne la rejette pas en bloc toute sa vie, mais peu à peu, il convient de certains accommodements, et d’une insertion sociale certaine, tout en rejetant la bourgeoisie haïtienne, coupable de perpétuer aussi un désordre social scandaleux. Ce n’est pas le destin qui frappe Roumain, mais bien les mauvais traitements reçus au pénitencier, et l’absence de soins. Le paludisme a attaqué le foie, et c’était irrémédiable à cette époque.

PROJECT-ILES : Son œuvre est toujours aussi actuelle, selon vous ? Qu’est-ce qu’elle raconte d’Haïti d’aujourd’hui ? Des personnages comme Délira sont encore légion en Haïti n’est-ce pas ?

Yves Chemla : L’actualité de l’œuvre de Roumain n’est pas à démontrer. Elle est au dedans de chacun de ses lecteurs. Je ne me risquerai pas à exposer une interprétation de Gouverneurs de la rosée, mais je pense quand même que Roumain a pressenti que le désastre en cours et qui allait s’installer durablement avec la maison Duvalier et les successeurs tenait à la déconsidération de l’autre, systématiquement et jusqu’au meurtre. Je n’en dirais pas plus. À chacun de monter ses interprétations…

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

*A propos de LÉON-FRANÇOIS HOFFMANN : Il est né à Paris en 1932, et il est décédé le 25 mai 2018 à Princeton (New Jersey) où il avait commencé à enseigner en 1960. Léon-François Hoffmann s’est voué à la littérature haïtienne depuis sa première visite dans l’île en 1955 ; il a activement contribué à faire connaître les écrivains haïtiens en France autant qu’aux Etats-Unis et a notamment dirigé l’édition des Œuvres complètes de Jacques Roumain (2003).

A voir également le reportage de Christian Tortel pour France Ô mis en ligne le 

https://la1ere.francetvinfo.fr/reedition-oeuvres-completes-auteur-haitien-jacques-roumain-602787.html

A écouter : une émission Latitudes caraïbes :

 

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Fanon reprend vie dans L’insurrection de l’âme de Raphaël Confiant

Dans l’un de ses derniers textes, L’insurrection de l’âme aux éditions Caraïbéditions, l’écrivain martiniquais, Raphaël Confiant propose une autobiographie imaginée du médecin et essayiste engagé Frantz Fanon. Rencontre.

 

PROJECT-ILES : D’abord ce roman est un vrai plaisir de lecture. On fait d’abord connaissance avec un homme avant d’avoir à faire avec le médecin, praticien, philosophe et militant politique. Pourquoi avez-vous opté pour le « je » ?

Raphaël CONFIANT : Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman puisque tous les faits évoqués sont vrais et vérifiables, mais de ce que j’ai appelé une autobiographie imaginée. D’où l’usage du « je », mais dans certains chapitres seulement comme le lecteur ne manquera pas de le remarquer. Je dis bien « imaginée » et non « imaginaire » ! Je me coule dans le personnage Fanon et je regarde la réalité à travers ses yeux, cela à partir des renseignements historiques et autres qui sont à la disposition de tout le monde. Je me suis aussi beaucoup appuyé sur ses livres aussi, bien évidemment.

 

PROJECT-ILES : C’est une vraie responsabilité de faire parler Fanon ainsi. Quelle est la part de fiction et la part de réel ?

 

Raphaël CONFIANT : Je dirai que 80% du texte relève du réel et seulement 20% de la fiction. Cette part de la fiction ne concerne que les dialogues et les descriptions de lieu. Oui, c’est une responsabilité énorme que d’avoir osé se mettre dans la peau d’un si grand homme, mais justement Fanon était un homme avec des doutes, des sentiments, des espoirs, etc. Mon livre vise aussi à lutter contre l’icônisation, la statufication du personnage, qui est pour moi la pire des choses. Dieu merci, Fanon n’a pas encore fini sur un vulgaire tee-shirt comme Che Guevara !

 

PROJECT-ILES : Vous évoquez les souvenirs de l’enfance, en citant l’exemple de la faune et de la flore, très présente mais très opaque à l’enfant Fanon. Des petits écoliers, écrivez-vous, qui reçoivent des manuels illustrés de France déconnectés de la réalité martiniquaise. Fanon en a-t-il vraiment parlé ?

 

Raphaël CONFIANT : N’importe quel écolier martiniquais pouvait constater que les pommiers, poiriers et autres pruniers dont lui parlaient les livres utilisés à l’école n’avaient aucun rapport avec les manguiers, tamariniers ou bananiers de son environnement quotidien. Cela ne signifiait pas pour autant que cet écolier ou ses parents s’insurgeaient contre cette anomalie. Au contraire ! Tout ce qui venait de France et d’Europe était valorisé, survalorisé même et un pommier était, inconsciemment, considéré comme supérieur à un manguier. Fanon n’en parle pas directement, mais on peut le déduire de ses écrits d’adulte.

PROJECT-ILES : Vous évoquez également la foi de Fanon personnage. Ou plutôt, vous écrivez qu’il était agnostique, tout en parlant de l’émotion qu’il éprouve à l’appel du Muezzin durant son séjour algérien. On a moins l’habitude de ces thématiques, quand on approche l’œuvre de Fanon. Le projet était d’en montrer toutes les dimensions ?

 

Raphaël CONFIANT : Le projet était clair : restituer son humanité à Fanon. Certes, il fut un révolutionnaire, un héros, etc., mais aussi un être humain comme tous les autres et cela nous avons tendance à l’oublier. Quand Fanon arrive à l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie, il comprend immédiatement qu’il faut replacer les malades dans leur environnement culturel et donc religieux. Il y fait donc installer une salle de prières musulmane, et assez vite, la direction de l’hôpital et ses collègues médecins constateront les bienfaits de cette thérapie algérianisée. Ceci dit Fanon n’était pas croyant, même s’il avait un profond respect pour les croyants…

PROJECT-ILES : Les anecdotes sur la spiritualité de Rimbaud sont-elles réelles ou c’est le romancier qui s’exprime ? A-t-il vraiment eu un Coran annoté ?

Raphaël CONFIANT : Ce que je dis de Rimbaud est facilement vérifiable. Il a bel et bien eu un Coran annoté ! Mon livre est une « autobiographie imaginée » et pas un roman au sens habituel du terme.

PROJECT-ILES : Quelle lecture Fanon avait-il de Camus ? Sous votre plume, on apprend qu’il était très critique de l’auteur de L’Etranger. Notamment sur son peu de cas des Arabes.

Raphaël CONFIANT : Je n’ai pas trouvé de trace d’un contact quelconque, même épistolaire, même par personne interposée, entre Fanon et Camus. Mais je sais que le Martiniquais qui se voulait désormais Algérien n’approuvait pas les positions un peu ambigües à son goût du Pied-noir algérien tourné vers la France. En fait, un Pied-noir était l’équivalent d’un Béké en Martinique et, à n’en pas douter, Fanon n’a pas pu ne pas percevoir Camus comme faisant partie de la classe des exploiteurs, même si la famille Camus était très pauvre. Vous savez, à l’époque en Algérie, dans les années 50-60, avec la guerre de libération, il existait deux camps irréductibles, irréconciliables…

 PROJECT-ILES : Comment avez-vous travaillé ? On ressent, à vous lire, un grand travail de documentation. Combien de temps avez-vous passé entre la documentation et l’écriture ?

 

Raphaël CONFIANT : Je me documente toujours quel que soit l’ouvrage que j’écris, même mes romans au sens classique du terme. C’est que je suis moins un romancier que quelqu’un qui travaille à la frontière de la fiction, de l’histoire, de l’anthropologie, de la linguistique, etc. C’est sans doute dû à ma profession d’universitaire. Je me sens très peu artiste, mais plutôt artisan de l’écriture. J’ai mis un an et demi à écrire mon livre sur Fanon, mais étant insomniaque j’ai disposé de beaucoup de temps (rires)…

 

PROJECT-ILES : Les critiques ont tenté de trouver des querelles entre Aimé Césaire et Frantz Fanon, vous semblez montrer que les choses sont plus complexes. Vous dites même que le sens de son engagement dans la révolution algérienne est un combat pour « l’humanité opprimée ». En ce sens, les deux hommes se ressemblent un peu ?

 

Raphaël CONFIANT : Césaire et Fanon n’étaient pas des amis, inutile de se voiler la face ! Alors que Césaire est le rapporteur de la loi qui, en 1946, transforme les « vieilles colonies » de Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion en « départements d’outre-mer », Fanon, lui, plus jeune et se sentant d’abord français, va vite s’insurger. Son engagement volontaire dans l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale lui ouvrira les yeux et à partir de ce moment-là, il se montrera un adversaire radical du colonialisme. Par contre, Césaire a tergiversé, il a essayé de contourner le colonialisme, de ruser avec lui et cela, Fanon ne l’appréciait pas du tout. Ceci dit, Fanon respectait l’immense apport de la Négritude en ce qu’elle a revalorisé la part africaine de la culture créole.

PROJECT-ILES : Vous êtes l’auteur d’une œuvre abondante, saluée par la critique notamment en France et dans le monde. Quel est le sens de la publication de ce livre sur un personnage majeur, chez Caraïbéditions. Une manière de signifier là d’où vous parlez ?

 

Raphaël CONFIANT : Je n’ai jamais été adepte de la monographie éditoriale et même en France, je dois avoir une demi-douzaine d’éditeurs différents. Je choisis de proposer tel ou tel manuscrit à un éditeur selon le profil de ce dernier. Pour mon livre sur Fanon, le courageux éditeur Florent Charbonnier et sa maison, Caraibéditions me convenaient parfaitement. C’était aussi une manière de re-domicilier Fanon dans son pays natal. Mais j’ai déjà publié avant cela chez d’autres éditeurs des Antilles et de la Guyane. Comme Ibis Rouge, par exemple… Ce n’est pas parce que j’ai des livres édités chez Grasset, Stock, Mercure de France ou Gallimard que je méprise pour autant les éditeurs de chez moi.

 

PROJECT-ILES : Comment la famille de Fanon a-t-elle accueilli votre roman ?

 

Raphaël CONFIANT : Aucune idée ! Je ne leur ai d’ailleurs pas demandé l’autorisation d’écrire ce livre car Fanon appartient à tous les Martiniquais mais aussi aux Algériens et aux gens du Tiers-monde, comme l’on disait autrefois.

 

PROJECT-ILES : Pourquoi un roman pour Fanon, alors que vous aviez consacré un essai à Césaire ?

 

Raphaël CONFIANT : J’ai suivi les traces de Fanon en Algérie où j’ai vécu au milieu des années 70 du siècle dernier. Je me suis toujours senti plus proche de Fanon que de Césaire. S’agissant de ce dernier, jamais je n’aurais pu me mettre à sa place et dire « je » ! Un essai vous met à distance alors qu’une autobiographie imaginée vous relie étroitement à celui que vous évoquez.

 

PROJECT-ILES : Vous semblez d’ailleurs plus tendre avec Fanon qu’avec Césaire. Pour quelles raisons ? Parce que Fanon est allé au bout de sa logique révolutionnaire ? C’est cela qui vous séduit chez lui ?

 

Raphaël CONFIANT : Chacun des deux a suivi sa propre voie et d’ailleurs, ils n’appartiennent pas à la même génération. Césaire toutefois s’est montré moins combatif contre le colonialisme que Fanon au plan de l’action concrète. Il a certes écrit des ouvrages féroces comme le « Discours sur le colonialisme », mais dans la réalité, il a engagé nos pays dans une impasse politique dont nous peinons à sortir aujourd’hui. Fanon, lui, a toujours été intransigeant et donc, oui, j’ai toujours préféré Fanon à Césaire tout en reconnaissant l’apport immense de ce dernier. J’ai d’ailleurs rencontré Césaire à diverses reprises et cela s’est très bien passé…

Propos recueillis Nassuf DJAILANI

Raphaël Confiant, « L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex » – Caraïbéditions, 392 pages (Mai 2017).

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« Ne pas entretenir des colères, mais susciter des lucidités »*

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©Simon Gosselin

 

Un comédien seul en scène s’avance dans la Nouvelle Salle de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny. Des néons surélevés sur des pieds à roulettes bordent la scène. Des lumières qui font penser à une rue. Le comédien est vêtu d’un jogging noir et d’un débardeur blanc, de baskets blanches, une barbe fournie. Il s’avance vers le public et commence à nous abreuver de paroles. Et Dieu ne pesait pas lourd… est un monologue écrit par l’auteur, metteur en scène et comédien Dieudonné Niangouna.  Le texte est une forme d’interpellation. « La langue est très puissante, comme dans tous les textes de Dieudonné Niangouna », confie Frédéric Fisbach qui a demandé ce texte à son ami l’issue d’une collaboration autour de Shéda, un spectacle très remarqué en Avignon en 2013.

« Ceci est l’histoire d’un échoué », prévient d’emblée le comédien qui interprète Anton et qui est aussi le metteur en scène du spectacle.

Un jeune homme « balancé », comme il dit dans une ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire en France) qui voudrait presque se laver d’une « odeur » qui lui colle à la peau. Métaphore à peine voilée des clichés que la société accole aux jeunes issus des quartiers défavorisés et sensibles de la société française. Pourtant « personne ne savait que même dans la misère on grandit. Et on finit par devenir la réponse de ce que tout le monde a négligé comme question ». La route entre la cité et la prison est presque devenue un passage obligé. Et Anton ne semble pas y déroger. A mesure qu’il nous parle, on se rend vite compte que nous sommes dans une prison et que le détenu s’adresse à une caméra qui le surveille en permanence. Chaque mot de trop est signalé par une alarme qui agresse les oreilles. Sa logorrhée est une forme de réquisitoire sur le monde. C’est un « texte énervé », résume Frédéric Fisbach. Un texte très intime, une forme d’introspection écrite de manière resserrée mais qui s’apparente à une fresque dont l’auteur est coutumier. « Le défi pour moi, c’était de m’approprier la langue de Dieudonné, et je dois admettre que j’ai été impressionné par la nature du texte » confie le comédien et metteur en scène.

Sur la genèse du texte : « Je ne sais pas en combien de temps il l’a écrit, il faudra lui demander, mais c’est un texte qui aura mis 8 mois à me parvenir. J’ai dû en lire les premiers jets en février 2015, et j’ai dû recevoir le texte final en avril. Ça devait être juste après les attentats de Charlie Hebdo. D’où cette coloration ». Même si le comédien prévient que l’actualité récente ne doit pas enfermer les lectures possibles du texte. « Cette pièce ne se limite pas à l’actualité du terrorisme qui secoue l’Europe et le monde, c’est plus large, ça parle du monde, de manière plus large. » On navigue des barres d’immeubles d’une cité française, visitées par une jeune journaliste qui en prend pour son grade, à une discothèque américaine. Un périple au cours duquel on croise des djihadistes traqués par la CIA et le FBI.

Sur la mise en scène, Frédéric Fisbach rappelle avoir voulu un « théâtre sommaire, très premier, sans artifice ». Quant à l’idée de la vidéo surveillance, « l’auteur en parlait dans son texte, ce n’est pas quelque chose que l’on a rajouté. » Même si « la vidéo est une aide pour le comédien, elle permet de respirer », confie Frédéric Fisbach.

Ce texte, c’est « une grande colère, face au monde tel qu’il va, mais qui se justifie par rapport aux injustices de l’époque. D’ailleurs, Dieudonné Niangouna disait récemment dans un entretien qu’il ne fallait pas entretenir les colères, mais qu’il fallait susciter les lucidités, se départir de cette colère ».

C’est aussi la première fois que l’auteur écrit pour un acteur blanc : « Ça a été un effort supplémentaire pour lui, sans doute, car jusqu’à cette pièce, ses personnages étaient essentiellement joués par et pour des acteurs noirs. C’est un être très lucide, pas manichéen. Et puis quand un blanc parle du racisme, c’est entendu différemment, ça c’est sûr », conclut Frédéric Fisbach.

Nassuf DJAILANI

*Et Dieu ne pesait pas lourd… se jouera pour cette saison à la Comédie de Saint-Etienne – CDN du 4 au 6 avril 2018, au Théâtre de l’Union – CDN de Limoges dans le cadre des Francophonies en Limousin le 30 septembre 2018 et au Théâtre Joliette à Marseille dans le cadre des Rencontres à l’échelle du 15 au 16 novembre 2018.

 

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© Simon Gosselin

Rencontre avec l’auteur Dieudonné Niangouna.

 

PROJECT-ILES : Pouvez-vous nous parler de la genèse du spectacle ? Vous connaissiez-vous avec le metteur en scène et comédien Frédéric Fisbach ? Un texte que vous lui dédicacez d’ailleurs dans la version éditée…

Dieudonné Niangouna : La genèse du texte est une demande, et non une commande de texte. En 2014, Frédéric Fisbach, qui venait de travailler avec moi comme comédien quand j’avais écrit et mis en scène Shéda pour le festival d’Avignon en 2013 – l’année où je fus artiste associé – m’avait demandé de lui écrire un monologue. Sans indication de sujet, ni précision du thème à traiter. Il voulait un monologue de Dieudonné Niangouna à porter seul sur scène. Une année après, je lui rendais le texte intitulé «Et Dieu ne pesait pas lourd…»

PROJECT-ILES : Une question sur la thématique de l’enfermement : pourquoi avoir choisi cette thématique ? Anton y répond un peu dans le spectacle d’ailleurs, avec l’anecdote de la journaliste qui vient dans la cité. L’idée était-elle de donner à entendre la voix de ceux qui n’ont « point de bouche », comme le dit Aimé Césaire ?

Dieudonné Niangouna : L’enfermement n’est vraiment pas la thématique. Ce qu’il raconte n’est pas la prison. La prison n’est que l’endroit où il raconte son histoire passée. Et cette histoire qu’il raconte n’est pas l’histoire de l’enfermement.

PROJECT-ILES : On est interpellé en permanence dans ce spectacle. Ce monologue est tantôt une confession, tantôt une adresse. Anton demande, à un moment donné, à la caméra de ne pas l’interrompre parce qu’il est en pleine conversation avec le public. On est à la fois au théâtre, en prison, dans une rue froide avec beaucoup de violence. Pourquoi ce dispositif ?

Dieudonné Niangouna : Il est justement en prison pour avoir vécu des choses qui intéressent les services secrets. Et ce sont ces choses qu’il raconte. Ces choses qui ont créé le trouble de sa vie depuis son enfance dans une banlieue, en passant par la recherche de son identité, chercher à se désolidariser des odeurs de sa mère (une question filiale), à la recherche de l’amour (qui lui apparaît sous les formes de Mamie Mason, le roman de Chester Himes) qu’il va chercher à Seattle aux États-Unis, où il fera la rencontre d’un personnage subversif Saül Alioune, qui, sous la couverture d’un compositeur de musique au Babylon Club, délivrait des messages radicaux qui appelaient au djihadisme. Sa relation avec ce personnage douteux va lui créer des problèmes. Le FBI va l’engager pour retrouver ce fameux Saul Allioun disparu depuis peu. Il sera envoyé dans des lieux de conflits au Moyen Orient et en Afrique à la recherche ce mystérieux personnage. Cette traque étant sans succès, Anton sera ramené par ses commanditaires dans une prison sous haute sécurité. Et c’est dans cette prison qu’il raconte toute son histoire avant d’être libéré pour arriver au théâtre et rejouer sa vie devant des spectateurs. L’objet n’est donc pas l’enfermement.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Et Dieu ne pesait pas lourd…, Dieudonné Niangouna, éditions Les Solitaires Intempestifs, octobre 2016.

 

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Appel à textes DRAMATURGIES ÉMERGENTES DE L’OCEAN INDIEN

Projet d’édition d’un recueil porté par le Tarmac, scène internationale francophone à Paris et les éditions Passage(s), Caen

CRITÈRES D’ÉLIGIBILITÉ

Pour être examinés les textes devront répondre aux critères suivants :

• textes récents écrits par des auteurs ressortissants des territoires suivants :

– La Réunion

– Mayotte

– Les Comores

– L’Ile Maurice

– Madagascar

– Les Seychelles

• textes dramatiques, voire libres adaptations théâtrales

• textes écrits directement en français (pas de traduction)

Attention ne seront pas examinés les textes ayant déjà bénéficié d’une édition en France métropolitaine.

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Si votre texte répond à l’ensemble de ces critères, vous pouvez nous l’envoyer par courriel (sous format word) à quartierdesauteurs@letarmac.fr accompagné de la fiche de renseignements dûment remplie et d’une biographie complète.

Info : http://www.letarmac.fr

PROCESSUS DE SELECTION :

L’appel à textes est lancé au sein des réseaux de diffusion locaux afin de réunir un maximum de tapuscrits.

Le Comité de lecture composé de membres du CDL du Tarmac et des éditions Passage(s) se réunira début avril 2018 pour sélectionner les trois pièces qui figureront au sein du recueil.

Lancement du recueil au Tarmac en juin 2018 – mise en voix dans le cadre du festival des Outre mer veille.

Les membres du comité se réservent le droit de suspendre l’édition si aucun projet n’est retenu.

Merci de vous rendre sur ce lien pour de plus amples informations, ainsi que pour accéder à la fiche renseignement.

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Etienne Minoungou passe la main pour continuer de « tisser le courage »

« Donner aux créateurs africains un espace de travail pour réaliser leur projet », voilà le projet du festival Les Récréâtrales qu’a dirigé Etienne Minoungou, dramaturge et comédien, depuis son lancement dans les années 2000. Il a aujourd’hui passé la main à un jeune qu’il a vu émerger et accompagné. L’ancien directeur du festival Les Récréâtrales, qui se déroule en ce moment revient pour la revue PROJECT-ILES sur son expérience riche en rencontre dans ce haut lieu de la culture au Burkina Faso. 

Etienne Minoungou, comédien, dramaturge et directeur des Récréatrales.

(Crédit photo : Sophie Garcia)

PROJECT-ILES : D’abord, pourrait-on revenir à la genèse des Récréâtrales ? Qu’est-ce qui a motivé la création de ce rendez-vous ? Avec qui avez-vous débuté l’aventure ? Etiez-vous nombreux à créer à partir du Burkina ?

Etienne Minoungou : Né en 2000, le Festival des Récréâtrales constitue la première résidence panafricaine d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales. Tous les deux ans, de février à novembre, il réunit une centaine d’auteurs, comédiens, metteurs en scène et scénographes issus de la diaspora africaine à Ouagadougou pour mettre en commun leur réflexion, leur art et faire émerger au cœur de la ville des pièces de théâtres, des ateliers, des performances artistiques de haut niveau. Le projet est né pour tenter de donner aux créateurs africains un espace de travail important et très outillé afin de leur permettre d’aller jusqu’au bout de leurs projets de créations, de rencontrer les publics et les professionnels, bref, de revitaliser le théâtre comme espace de débat au cœur de nos societés. Au départ, en 2002, nous étions une vingtaine de créateurs à démarrer l’expérience. Aujourd’hui, nous sommes près de 400 à chaque édition.

PROJECT-ILES : L’idée est aussi de revenir avec vous qui aviez dirigé ce festival durant toutes ces années (seize années, je crois), de parler un peu du bilan et de la suite. Quels ont été vos meilleurs souvenirs ?

Etienne Minoungou : Je suis heureux de constater aujourd’hui que les RECREATRALES sont devenues un des plus grand rdv de la création théâtrale contemporaine africaine. Que l’originalité du projet réside dans le fait qu’il ait réussi à être à la fois un espace de recherche et de formation mais aussi un grand espace de création, de diffusion et de promotion d’œuvres ouvertes sur le Continent et sur le monde…C’est sa force. Le fait aussi d’avoir imaginé et pu investir un quartier populaire, et d’avoir planté une quinzaine de théâtres dans les cours familiales pour que le théâtre redevienne le lieu populaire où la communauté discute avec elle-même me réjouit profondément… La puissance d’un art, c’est aussi sa capacité à rassembler un peuple et les RECREATRALES se sont constituées progressivement un territoire et un peuple. Je retiens cela !  La suite du projet est entre les mains du nouveau directeur artistique Aristide Tarnagda, un pur produit du projet lui-même. Il va le rêver encore plus grand et plus en phase avec son époque…C’est une de mes plus grandes fiertés. Transmettre le flambeau de mon vivant !

PROJECT-ILES : Et, puis, vous passez la main au moment où Compaoré tombe. Quel beau signe de l’Histoire, n’est-ce pas ? Comment avez-vous vécu, vous comme acteur culturel et activiste, ce tournant, cette révolution qui n’est pas finie car le pays saigne encore ?

Etienne Minoungou : Oui, en effet… Il faut constamment créer les possibilités de relais pour tous les pouvoirs à quelque niveau que ce soit… Je reste convaincu que le rêve d’un seul se meurt sauf s’il enflamme l’esprit d’autres rêveurs solidaires…Voilà, Blaise Comparé est parti, notre pays fait l’apprentissage de la démocratie et des libertés avec des hauts et des bas. Ce qui est certain, plus aucune oppression ne peut enfermer le pays dans la résignation et le silence ou la peur… C’est fini ça. .Et nous, les artistes et hommes de culture, nous continuons à faire notre travail : rappeler par nos gestes poétiques et artistiques que la vie est sacrée et que les libertés individuelles et collectives ne se commercent pas…

PROJECT-ILES : Quel regard portez-vous sur cette nouvelle édition 2018 ? Comment s’est passée la transition avec Aristide Tarnagda, un jeune homme que vous connaissez bien, que vous avez vu grandir, que vous avez pris sous votre aile ? Un très grand dramaturge dont les textes sont joués autant sur le continent que dans des théâtres en Europe. Un sentiment de fierté d’abord ? Que lui souhaitez-vous ?

Etienne Minoungou : L’edition 2018 est placée sous le thème « tresser le courage ». C’est un beau thème pour l’espoir. Elle sera belle et forte. Aristide Tarnagda qui conduit désormais le projet est d’abord un grand poète, un dramaturge majeur de la scène contemporaine africaine, comme vous le rappelez si bien. Mais c’est aussi un garçon dont la conscience politique sur les enjeux du monde en lien avec la pensée artistique est très aiguisée. C’est important pour mener la barque. Je suis tranquille. Il est bien entouré et il a une capacité d’écoute plus grande que moi. Il va réussir !

PROJECT-ILES : Vous avez sans doute vu émerger des talents durant tous ces rendez. De quel comédien avez-vous envie de parler aujourd’hui ? On imagine qu’il y a quelques-uns que vous avez un peu contribué à faire connaître et aimer du public. Pourrez-vous nous en parler ?

Etienne Minoungou : J’ai vu passer des centaines et des centaines de créateurs… Beaucoup se sont révélés aux RECREATRALES et ont un parcours reconnu aujourd’hui… D’autres ont pris d’autres chemins moins visibles mais tout aussi remarquables… Je ne peux citer des noms. Ils sont nombreux, vous le savez… Mais je peux vous dire une chose : personne ne sort indemne de l’expérience singulière des RECREATRALES.

PROJECT-ILES : Etait-cela, le sens de votre démarche, créer un lieu, fidéliser, créer un public, installer un festival dans le temps ? Vous vouliez transmettre. Cela semble si évident, et vous l’avez fait avec un sentiment de fierté. De quoi êtes-vous le plus fier d’ailleurs ?

Etienne Minoungou : Oui, c’est bien cela et vous en énumérez si bien les lignes. Je suis fier de tout ce parcours mais puisque vous voulez que je donne quelques détails, je vous dirai ceci. Je suis fier des perspectives heureuses qui s’annoncent. Il s’agit de la structuration et de la pérennisation. Nous avons discuté avec l’Etat afin que 45 à 50% du budget des Récréâtrales proviennent des fonds publics comme une reconnaissance à ce que celles-ci sont devenues une utilité publique, un service public. Nous y sommes parvenus heureusement, ce qui est une bonne nouvelle. La deuxième chose, c’est que comme la scénographie a pris une place importante dans notre démarche (technique, son, vidéo, costumes, décor, accessoires, etc.), nous sommes en train de mettre en place l’Académie Régionale des Arts Scénographiques ; un lieu de création permanente, de formation et de recherche qui va pouvoir construire un programme pédagogique d’enseignement et de recherche, et qui va concerner à la fois les professionnels et tous ceux-là qui veulent aller plus loin dans leur savoir-faire. Nous allons essayer d’en faire une haute école de la création scénographique au service des métiers de la scène mais aussi des grands événements. La dernière chose, c’est un théâtre permanent dans la rue qui, entre deux éditions, peut créer et entretenir une saison. Toutes les créations vont pouvoir s’installer un mois ou deux et jouer continuellement dans une présence artistique de création en même temps que des résidences d’auteurs, etc. C’est beau, n’est-ce pas ?

PROJECT-ILES : Au-delà du poste de direction de festival, vous êtes d’abord comédien, on vous a vu dans ce très beau spectacle M’appelle Mohamed Ali (un texte de Dieudonné Niangouna). On a dû vous le dire que vous avez une ressemblance avec le grand Mohamed Ali. Comment alliiez-vous les deux ? Et est-ce qu’aujourd’hui vous vous sentez plus libre pour continuer de créer ? Est-ce que vous remontez sur les planches bientôt ? Ou peut-être déjà aujourd’hui ?

Etienne Minoungou : Je n ‘ai jamais eu le sentiment que je faisais des métiers différents. Créer un festival, monter sur le plateau ou même entrer dans le combat politique et citoyen… Tellement toutes ces choses sont liées, intriquées, l’une nourrissant l’autre et vice versa. Comme dit Niangouna, « le ring est un dialogue et la scène, un champ de bataille » de toutes les batailles. Oui, je continuerai à jouer, à me battre sur les planches contre la médiocrité et la défaite de l’esprit, comme le souligne SONY LABOU TANSI.

PROJECT-ILES : Vous présentiez également durant l’année 2016 deux spectacles, Ali, et, puis le grand défi de jouer le Cahier de Césaire. Une année intense. Comment l’avez-vous vécu, avec beaucoup de bonheur ? Un gros travail de mémorisation, un grand travail d’acteur, n’est-ce pas ? Est-ce votre plus grand plaisir que de jouer ?

Etienne Minoungou : J’ai adoré m’attaquer à Césaire. C’était intense et c’est une œuvre titanesque. Et j’adore cela. le travail le plus intéressant et le plus important, pour moi, n’était pas de mémoriser le Cahier mais d’en faire une conversation plaisante, intelligente et sincère  avec le public. Je voulais qu’on entende Césaire comme s’il s’adressait à chacun dans l’intimité de sa demeure. Il paraît que c’était une réussite à ce niveau-là. C’est vrai, j’adore jouer parce que j’aime parler à l’âme du spectateur comme si l’instant que nous avons lui et moi était un instant magique, intime, rien qu’à nous deux.

PROJECT-ILES : Quels sont vos projets à venir ? Un spectacle en création ? Une thématique dont vous pouvez nous parler ?

Etienne Minoungou : Felwine SARR vient de m’envoyer un texte qu’il a écrit pour moi. Ce sera pour la saison prochaine… Le texte est magnifique, ce sera un grand discours aux nations africaines. Je tremble de joie rien que de vous en parler.

PROJECT-ILES : Un mot sur votre activisme, vous aviez été de tous les combats au milieu d’autres pour exiger le départ du régime Compaoré. Compaoré est tombé, il est exilé en Côte d’ivoire, les Burkinabés sont-ils, pour autant, satisfaits de la situation actuelle ? C’est plus complexe une transition, n’est-ce pas ?

Etienne Minoungou : Le Burkina se reconstruit petit à petit, il fait aussi face au terrorisme avec courage, marqué parfois par le doute mais aussi par le ressaisissement. Mais ce que le peuple a accompli ces dernières années pour se libérer de la dictature et de l’oppression reste un levain pour les espérances à venir… J’ai confiance.

PROJECT-ILES : A la fin du spectacle sur Cahier, vous arborez ce tee-shirt aux couleurs du Burkina, avec les poings levés, le théâtre est-il une extension du domaine de la lutte ?

Etienne Minoungou : Le théâtre est le lieu même de la lutte des idées. Sa seule arme, c’est la beauté et la lucidité poétiques et c’est en cela et en cela seulement que le théâtre remplit, pour moi, son sens politique. Oui, vous avez raison, la scène c’est mon champ de bataille.

PROJECT-ILES : Vous affectionnez le terme « boxer la vie ». Vous avez joué Mohamed Ali, le lien entre le théâtre et la boxe, comment l’établissez-vous ?

Etienne Minoungou : « Boxer la situation », comme dit Niangouna et vous savez c’est devenu le cri de ralliement de tous les artistes de théâtre du continent de Brazza à Douala en passant par Kinshasa, Bamako, Abidjan, Ouaga, Ndjamena, Niamey, Lomé, Cotonou et j’en passe ..Il faut se battre pour rester en vie. Esquiver tous les coups tordus et feinter le destin de la misère, déjouer tous les pronostics et gagner sa place de vivre et de travailler pour les consciences. Ce n ’est pas évident et chaque créateur africain sait et vit cela en permanence…

 

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

*Un entretien que vous retrouvez dans la version papier de la revue PROJECT-ILES à paraître fin mars 2018.

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L’écriture pour conjurer le Li Fet Mat chez Azouz Begag

Mémoires au soleil, le très beau roman d’Azouz Begag vient de paraître aux éditions du Seuil (le 1er mars 2018). L’écrivain revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce texte fort, et exigeant. L’oeuvre de la maturité, comme l’explique l’écrivain, dans cet entretien.

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Copyright photo : Astrid Di Crollalanza

PROJECT-ILES : D’abord, quelle est la genèse de ce livre Mémoires au soleil ? L’hommage au père ? La quête des origines ?

Azouz Begag : C’est un roman sorti de moi comme une source d’eau. Une sorte d’autofiction. Mes deux parents sont morts et enterrés à Sétif en Algérie. Il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à eux. Toute leur vie, ils n’ont fait qu’effleurer leur histoire devant nous, leurs enfants, sans entrer au fond. Alors, j’ai ressenti l’immense besoin, il y a quelques temps, de replonger dans les trous qu’ils ont laissés en héritage. Mon père, vidé de sa mémoire, me permet de remplir la mienne, à 60 ans. Et à chaque question posée dans le roman, un souvenir me revient et permet de rallumer « la lumière à tous les étages de mon père ». Ainsi, j’ai retrouvé la trace de mes grands-parents dans le site « Mémoires des Hommes » du ministère de la défense ! Sans ce roman, je n’y serais jamais allé. Ils étaient Tirailleurs algériens, morts pour la France ! Mais qui s’en souvient ? QUi a gardé la trace de Begag Abdallah, mort à l’hopital-Hospice de Villeurbanne en 1917 ? A part mon roman, personne… Ce roman est magique. Il dormait en moi. J’ai l’impression d’avoir résumé les méfaits de la colonisation dans cette petite histoire de mémoire humaine… Mes parents et mes ancêtres doivent s’en réjouir, là-bas. Là-haut.

PROJECT-ILES : La maladie d’Ali Zaïmeur qui frappe votre père semble être le déclencheur de l’écriture. Vous semblez prendre le parti de l’humour pour parler d’un sujet grave. Pourquoi ce choix ? N’aimez-vous pas l’esprit de sérieux ?

Azouz Begag : Nabil, le frère d’Azouz dit : « la vie il vaut mieux en rire qu’en vivre ! » C’est bien dit. Mais, moi, je pense qu’il faut mêler les deux visions. J’adore l’humour. C’est mon carburant. Et, chose bizarre, je sais que nous sommes en 2018, mais mon esprit gambade déjà en 2218, 2318… Je me projette très loin dans le temps et je vois à quel point une existence humaine n’est qu’une misérable étincelle dans l’infini. Alors,  je vis chaque jour comme si c’était le premier et le dernier en même temps.

PROJECT-ILES : L’enfance du personnage narrateur est remplie de scènes d’humiliations, plus ou moins cocasses. Le roman propose un regard distant et plein de bienveillance pour vos personnages mais on a l’impression de lire une histoire actuelle. Plusieurs générations d’Algériens ou de populations d’origines maghrébines se sont succédé en France et on a l’étrange impression que l’histoire se répète. Y avait-il une urgence à raconter cette enfance qui ressemble, à s’y méprendre à la vôtre, à celle de l’écrivain que vous êtes ?

Azouz Begag : Ce roman est aussi un hommage à tous les « migrants » des années 60-70 qui sont venus offrir leur bras à la France. Maghrébins, Espagnols, Portugais, Italiens… Leurs enfants constituent un même peuple. Ces travailleurs du BTP ont été des héros de la reconstruction de la France. J’ai beaucoup d’admiration pour eux. Je les aime. Ils en ont bavé, leurs femmes aussi. Mémoires au Soleil est un hommage à ces héros oubliés que le personnage de Bouzid et les clients du Café du Soleil incarnent. L’Humanité déborde en eux.

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PROJECT-ILES : A propos de l’adage de « Li fet mat », vous semblez vous insurger contre une certaine forme de fatalité face à l’amnésie des peuples, face au rouleau compresseur de l’histoire. Le personnage dit au début du roman que pour lui ce qui est passé est vivant à chaque instant. Y a-t-il urgence à raconter aujourd’hui l’histoire douloureuse franco-algérienne?

Azouz Begag : C’est une expression chargée chez les Maghrébins : « Li fet met ! » Il ne faut pas s’encombrer du passé ! Diable. Les massacres de Sétif de 1945 perpétrés par l’armée française sont encore dans la mémoire franco-algérienne et doivent être exhumés des trous de silence pour qu’on en parle à nos enfants. La littérature vient ici à la rescousse de l’Histoire pour aider à cicatriser les plaies de la colonisation et réapprendre à s’aimer.

PROJECT-ILES : Les écrivains ont-ils endossé le rôle impérieux de l’historien, faute de chercheurs disposant de moyens pour interroger les sources, pour comparer, analyser, produire du sens, pour aider à comprendre le monde actuel ?

 Azouz Begag : Oui, bien sûr. Toutes les recherches sur ses parents que Azouz mène dans ce roman sont vraies. Je les ai écrites comme un romancier mais je les ai menées comme un chercheur. Je suis un écrivain-chercheur. Au CNRS, je suis dans la Section 39 des sciences sociales et Humaines, c’est-à-dire une section transdisciplinaire où sont associés architecture, urbanisme, société, environnement… Le monde de la complexité est mon monde. Je m’y sens à l’aise pour traquer le sens des choses.

PROJECT-ILES :  Et la vie domino est-il encore cours ? Ou est-ce devenu Mémoires au soleil ?

Azouz Begag : La vie domino est une courte nouvelle. Le décor en somme de Mémoires au soleil

PROJECT-ILES : Le père du narrateur est un poète, conteur, un raconteur de magnifiques histoires. Mieux que Céline, ajoute-t-il. Est-ce un clin d’œil au Voyage au bout de la nuit ?

Azouz Begag : Non. Disons que j’ai  utilisé Céline pour construire mon roman… le bout de La nuit, ça me plait !

PROJECT-ILES : Mémoires au soleil apparaît comme une forme de testament pour ses enfants écrit-il. Est-ce faux de penser cela ? 

Azouz Begag : On peut dire ça. Lire, en tout cas, est, pour les enfants, un bel accès à la lumière. Et connaître sa généalogie est une assurance pour la continuité humaine. Quand il est mort, mon père n’a rien laissé à ses enfants, à part ses propres valeurs universelles. Une chance.

PROJECT-ILES : Est-ce une façon, pour l’écrivain au sommet de son œuvre, après avoir barboté dans l’encre de l’écriture durant toutes ces années de lutte avec les 26 lettres de l’alphabet, de tresser un visage à ces migrants que personne ne voit, ne regarde, ne veut voir, malgré le Li fet mat ?

Azouz Begag : Assurément ! Les trois Begag tirailleurs algériens morts pour la France dans La somme en 14-18 vont s’en réjouir. Ce roman servira l’histoire de France, j’espère.

PROJECT-ILES : La scène finale est l’une des plus bouleversantes du roman. Un homme qui s’en va dans la paix de son sommeil avec un sourire aux lèvres, un cadeau à son fils venu recueillir sa parole. Vous créez une frustration supplémentaire à la fin de ce roman. Pourquoi ? Parce que vous ne voulez pas donner de réponse définitive à la détresse de ce père ? Pourquoi cette fin ? Si belle, si poétique mais d’une infinie frustration. 

Azouz Begag : La fin, c’est Le voyage au bout de La nuit. Toujours frustrant. Jeanne voulais en aucun cas nourrir une frustration. Je trouvais cette fin belle et c’est tout. Mais la scène précédente où le père enlace sa femme pour la première fois est encore plus belle, je trouve. Elle est venue au bout de mon stylo sans prévenir. Ce roman était magique.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

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Revenir, un roman coup de poing signé Raharimanana

 

 

Roman intimiste, texte d’introspection pourrait-on dire en refermant ce roman si vivant, si beau, si violent aussi. Moins que les précédents à quelques détails près. L’écrivain narrateur fait d’ailleurs un vœu dans le cahier 3 de la page 38 qu’il « veut que la beauté domine son monde ». Et pourtant la paranoïa le guette dans cet exil qu’il s’apprête à quitter parce qu’il faut revenir, un jour ou l’autre au pays natal.

Sur la route du retour, les questions fusent dans son esprit. Que faire contre la pauvreté, contre la misère, contre la prédation des gens de pouvoir sans foi ni loi ? Que faire de sa présence au monde ?

« Hira a cette impression d’être au monde non pour dérouler le fil de sa propre vie mais pour démêler les mots d’enchevêtrement des fureurs et des mémoires. En les cisaillant. Sous le vide du temps. Sous les larmes du sens. » L’écriture semble le seul refuge.

(…) « Parfois, sous les larmes asséchées, trop souvent, il se tient debout, passif, faussement passif. Il sait qu’il a mis en route un destin. » Assis à une terrasse, fenêtres ouvertes, le personnage pense à une amie qui s’est défenestrée et qui vient d’être incinérée. Que faire face à l’absurdité du monde ? « Probablement que Hira fera ainsi également. Se disperser. Hors de l’île », confie le personnage. Qu’on se rassure, le roman se referme avec une promesse faite à l’épouse, à la mère des enfants « Et à jamais, je reste. A toi », parce qu’il faut « vivre », le mot revient plusieurs fois dans le roman. Car « l’amour est terre nomade où le regard enracine. C’est là son pays. En étendue d’amour. Dans ses yeux ».

Revenir est un magnifique roman de Jean-Luc Raharimanana sur l’enfance, celle du père et celle du fils. Ce texte interroge sur le rapport au père, sur le regard d’un enfant sur le couple fusionnel formé par ses parents. Un père, qui a subi une enfance difficile, orphelin à 3 ans, souffre-douleur de son oncle qui le laisse pour mort. Il prend la fuite et trouve refuge chez ses grands-parents. La frontière avec la mort est permanente. Ce destin d’enfant battu fortifie l’homme au lieu de le tuer. Les rencontres, la bienveillance d’un chef d’établissement lui éviteront le renvoi pour défaut de paiement de l’écolage. Ce père prénommé Venance a beaucoup de chance. Il hérite du nom d’un général polonais aux prises avec l’Allemagne nazie, car il naît dans les jours qui suivent l’attaque allemande contre la Pologne.

En pays malgache les signes de l’Histoire ne sont pas que des clins d’œil. Ce père éprouvé par les brutalités de l’enfance va se prendre en main. Il rencontre l’Amour sur une plage et va se construire à ses côtés. Car « la femme est la renaissance de l’homme », (p.347). Ce père deviendra grand lecteur et se constituera une bibliothèque impressionnante, qui fascine le fils. Une bibliothèque qu’il voudra sauver toute sa vie, comme une dette envers ce père qu’il admire tant. A côté du père, il y a aussi la présence de la mère protectrice, complice, tendre avec l’enfant, pudique, bienveillante. Alors que « le noir et le silence semblaient toujours des ogres dévorant le monde », la mère va encourager à écrire, en lui offrant des cahiers. Pourtant écrit-il, « Hira a la possibilité de vivre normalement (…) Mais non, il se tue à écrire » (p. 342).

Après plusieurs pérégrinations qui l’ont mené de la nouvelle au théâtre, en passant par le conte et le métier de comédien sur les planches, Raharimanana revient au roman de manière magistrale. Il a déjà écrit deux autres romans, Nour, 1947 et plus récemment Za dans lequel/lesquels on entrevoit déjà les prémices de Revenir.

Sur 375 pages, le romancier nous entraîne sur les routes de la vie, sur les traces d’un personnage prénommé Hira. Un personnage écrivain qui a reçu de la mère des cahiers pour écrire. Ce sera d’abord des poèmes. Un écrivain qui oublie de manger, comme si la faim nourrissait l’écriture. Un personnage qui ressemble à s’y méprendre à l’écrivain narrateur. Revenir, c’est aussi le roman d’une quête, celle des origines (malgaches, Karana, indiennes). Quête d’une mémoire, celle du grand-père trop tôt disparu et qui a légué ce qui deviendra le patronyme familial : Ramanana, qui donnera Raharimanana. D’origine indienne, ce grand-père propriétaire terrien, administrateur colonial était (chose moins connue), financier des nationalistes malgaches, en quête d’indépendance. Un mythe raconte même qu’il aurait fait la connaissance de celui qui deviendra, plus tard, Ho Chi Minh lors d’un voyage en Indochine. Mais la mémoire familiale est de fragments. Ne reste de cet illustre grand-père qu’une photographie jaunie. Il meurt très tôt à l’âge de 32 ans, d’empoisonnement ! Même si les versions diffèrent.

Ce roman est une manière de redonner vie à cette part biographique de cet ancêtre si nécessaire à la construction de l’enfant Hira devenu adulte. Revenir, est également la quête du père du narrateur torturé lors de la guerre civile survenue au moment de la conquête du pouvoir par Marc Ravalomanana contre Didier Ratsiraka. Ce père activiste, soucieux du respect du droit, opposé à la tentation centralisatrice du pouvoir à Tana au détriment des provinces, se retrouve arrêté par la milice pro-Ravalomanana à un barrage durant cette période trouble de l’Histoire malgache. Il avait le tort d’avoir une parole libre sur la tournure de la bataille pour le pouvoir entre ces deux hommes. Sa liberté de parole était interprétée comme une façon de se mettre en travers du chemin de Ravalomanana.

Revenir, c’est également l’œuvre d’un enfant blessé qui tente de réhabiliter l’honneur d’un père humilié. On apprend (P. 345) que son père est condamné à 2 ans de prison avec sursis, pour atteintes (entre autres) à la sûreté de l’Etat ». Une condamnation absurde pour des crimes qui auraient pu lui valoir la peine de mort. Et le narrateur de poser cette question : « Qu’est-ce qu’une justice dans un pays de non-droit ? ». Des pages insoutenables (339-340) narrent la violence barbare des gendarmes lors de l’arrestation du père du narrateur surnommé : Zokibe. Les détails distillés dans cette œuvre de fiction font penser à des éléments biographiques bien réels de l’écrivain narrateur. Est-on en présence d’une autobiographie ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que le narrateur confesse être de la « horde des voleurs de songes, (…) des ripailleurs de voix ».

En creux, Revenir est enfin un roman d’amour. Entre les lignes, on peut lire les aveux d’un écrivain qui est aussi un homme à la ville. Un homme qui avoue à sa bien-aimée être un mari absent. Comme si l’écriture le volait à elle. Une œuvre en forme de demande de pardon sans le dire ouvertement, mais on le devine. D’ailleurs l’épouse a cette phrase terrible à l’adresse de l’absent : « Revenir tue si ce n’est pas vers soi-même » (p. 347). Tout le projet du roman semble tendre vers cet objectif : revenir à soi pour mieux embrasser les autres. Raharimanana y parvient si bien avec ce roman poétique, avec une écriture photographique comme des instantanées.

« Tout est à vue, mais trichent les cervelles qui composent un bien meilleur tableau. Ceci est une fresque. Ne bougez plus ! Les couleurs sont prêtes. Sanguines. Le soleil a beau être le soleil, il ne connaît rien à la nuit ».

On pleure, on rit, on peste, sans pouvoir lâcher le roman jusqu’au bout.

Nassuf Djailani

 

Revenir, Jean-Luc Raharimanana, Payot-Rivages, 7 mars 2018.

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Azouz part à la recherche de Begag dans Mémoires au soleil

Mémoires au soleil, dernier roman d’Azouz Begag est un texte bouleversant sur l’identité, la filiation, la mémoire franco-algérienne. On suit un père frappé par la maladie d’Ali Zaïmeur et qui fait des fugues. Un jeu de piste entre le père et le fils (nommé Azouz et son frère Nabil) chargé par la mère de le retrouver. Alors qu’ils habitent à ce qui s’apparente à la banlieue lyonnaise, leur mère est chamboulée par l’errance de ce père qui cherche à s’en aller chez lui au douar bendouab à pied via l’A7 ! Un très beau roman traversé par l’autobiographie d’un auteur au sommet de son oeuvre. L’écriture est limpide, pleine d’humour : un pont sur la Méditerranée nommé Begueg.  Un hymne à l’enfance. Une déclaration d’amour au père aujourd’hui disparu. L’expression de l’amour indéfectible pour une terre L’Algérie, sans renier le pays de naissance : La France, la ville de toujours : Lyon. L’écriture ici est comme une façon de lutter aussi contre le Li fet met (en arabe algérien) qui considère que ce qui « est passé est mort ». Mémoires au soleil, c’est aux éditions du Seuil. Sortie librairie dès le 1er Mars 2018.

Nassuf DJAILANI

http://www.seuil.com/ouvrage/memoires-au-soleil-azouz-begag/9782021392005

 

Extrait :

« Ce jour-là, une envie de vengeance m’avait gagné. Je rêvais de voir plus tard mon nom de famille en haut de l’affiche pour sortir mon père de l’anonymat, de l’indigénat, et lui rendre sa dignité d’homme libre. La langue française allait devenir l’instrument de ma revanche contre son analphabétisme. Dans cet objectif, j’ai lu des années durant tous les livres qui passaient dans mes mains, me forçant à comprendre les choses complexes, un dictionnaire toujours à portée des yeux, jusqu’à devenir obsédé par l’accord des compléments d’objet direct dont j’avais fait ma spécialité. Certains faisaient des mots croisés pendant leur loisir, moi je traquais dans les phrases, les paragraphes et les pages des livres les fautes d’accord du C.O.D. ! »

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YAPANA de Richard Beaugendre : entre émotions et prise de conscience

Richard Beaugendre, c’est d’abord une voix. Une belle voix, une présence sur scène. Il présente aujourd’hui, son nouvel album, YAPANA, qui comporte 8 titres. Fin observateur de la société mauricienne, l’auteur compositeur « s’adresse à la conscience collective (…). Du blues dans la voix, portée sur une énergie rock libérée par le jazz, Richard Beaugendre livre un album aux sonorités contemporaines et aux accents mauriciens. Les tableaux présentés sur ce sixième opus sont sombres mais jamais glauques. Le chanteur peint par des mots sa vision du pays dans une poésie imagée et épurée. Comme dans ces précédents albums, il y parle de la vie, des problèmes sociaux trop souvent passés sous silence, dénonce la médiocrité intellectuelle et politique et s’en prend à la léthargie qui offre le champ libre aux magouilleurs et aux pyromanes » écrit le journal Le mauricien au moment du lancement de l’album en janvier dans l’île. Nous l’avons rencontré pour le prochain numéro de PROJECT-ILES à paraître en Mars 2018.

 

REA_9781-EditPROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous parler de votre dernier album Yapana ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot ? Combien de morceaux composent votre dernier album ?

Richard BEAUGENDRE : L’album Yapana est composé de 8 titres.

  • Pez Take
  • Eleksion
  • Repiblik
  • Perdi dan mo panse
  • Krye la pe
  • Mo peï malad
  • Plant natirel
  • Kado lavi

Chaque texte fait référence à la nature et à la pharmacopée de mon île. Tous les créoles connaissent cette plante magique et on la trouve dans tous les jardins créoles dignes de ce nom. Les Mauriciens l’appellent aussi « la tisane miracle », c’est dire qu’on lui reconnaît des vertus infinies. De plus, elle est très agréable au goût et on ne prend aucun risque avec elle car toutes les parties de la plante sont comestibles. Elle aussi a fait un long voyage pour arriver sur l’île Maurice puisqu’elle serait originaire d’Amérique du Sud.
La tisane est connue pour soigner les indigestions et a des vertus cicatrisantes également.
Tous les problèmes qui gangrènent l’île Maurice m’ont inévitablement fait penser à tous les maux que soigne cette jolie plante. L’association d’idée s’est faite tout naturellement au fur et à mesure que j’écrivais les textes j’ai eu ce fil conducteur.
Je suis devenu, malgré moi, une sorte d’herboriste qui cherchait la bonne posologie, le bon dosage, sans violence, sans provocation. J’ai travaillé mes textes dans cette idée en sirotant mon yapana sur ma terrasse (rires). Les textes parlent de la politique corrompue, des problèmes sociaux et culturels qui sont un fléau dans notre île, des dommages collatéraux, résultant de la consommation de drogue et / ou d’alcool, des problèmes familiaux et sentimentaux que cela va causer … L’album Yapana n’est pas traduit en français. 
Le premier titre est Pez Take… C’est une expression intraduisible au mot à mot qui veut dire au bout du rouleau, sans autre solution que le suicide, un état de désespoir total sans autre issue que le suicide.

PROJECT-ILES : Votre musique est une invitation au voyage. Elle chante tantôt quelque chose de très mélancolique (Later pe detrir), tantôt quelque chose très joyeux notamment ce que vous appelez Salsa tropical que vous avez interprété au festival Sakifo en 2011 et qui a été remarqué. Sans oublier des morceaux plus funk dans le dernier album (on pense à Kriyé la pé). Votre musique est un peu la somme de vos goûts, de vos voyages musicaux. Vous osez tout, vous ne vous enfermez pas dans le Séga. Un choix, une ouverture.

Richard BEAUGENDRE : J’ai joué pas mal de styles de musique, il fallait bien que je gagne ma vie alors je devais m’adapter à ce que voulait le public des hôtels. Ma musique vient du blues en passant par la country, la bluegrass, le rock, la soul, le jazz, la folk song et le Séga… Et puis quand les Mauriciens sont partis à la guerre, ils ont ramené toutes sortes de musiques et, en particulier le flamenco avec une légère tendance à faire croire qu’ils avaient inventé le style. Moi, je suis né avec ça, j’ai baigné dans la musique traditionnelle et plurielle… Et voilà le résultat aujourd’hui : la mélodie de mes chansons correspond à des sensations émotionnelles diverses et c’est cela, je pense, qui me permet de passer de la mélancolie à la légèreté et qui lui donne cette couleur sombre et légère en même temps. J’essaie de créer des ruptures de tonalité dans la mélodie pour qu’elle ne soit pas uniforme et plate. Quand tout se mélange dans ma tête ça donne quelque chose comme ça qui sort en une seule pièce. Le Séga traditionnel d’autrefois était différent. Les plus nostalgiques que moi diront même que c’était mieux. Il a commencé à évoluer avec des harmonies différentes, des mélodies colorées de toutes les influences possibles. La salsa tropicale est une ambiance originale qui va bien avec notre pays multiracial. Au milieu de toutes les couleurs tropicales je trouve que la salsa apporte un truc en plus, quelque chose de particulier, de très festif également. J’avais très envie de jouer cette musique qui est un mélange de plusieurs genres musicaux dans un pays qui est multiculturel. Cela a du sens pour moi. J’ai aussi eu la chance de voyager (Europe, France, Inde, Rodrigue, Seychelles, Réunion…) et je me suis imprégné également des rencontres musicales et poétiques à chaque fois. Elles ont toujours nourri mon imaginaire peut-être parfois à mon insu. Mon travail a évolué au fil de ces rencontres qui ont été des déclencheurs d’une envie d’évoluer, d’un désir de créer différemment et de partager à tous les niveaux. Dans mon premier album, on retrouve le Séga avec de l’improvisation à la guitare et à la trompette. J’aime bien y mettre mon propre style même si parfois ça ne correspond pas à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il reste une musique dansante, endiablée, sensuelle comme le jazz au fond.

PROJECT-ILES : Comment est reçue votre musique à Maurice d’abord et dans le reste de l’océan Indien ensuite et dans le reste du monde enfin ? Quel accueil est réservé à la sortie de vos disques ? Qu’en est-il de votre dernier album Yapana ?

Richard BEAUGENDRE  : Mon album a reçu un bel accueil à Maurice et j’ai eu le soutien de l’IFM où j’ai présenté mon opus pour la première fois au public le 27 janvier 2018. La presse est dithyrambique et j’ai eu droit à beaucoup d’encouragements qui m’ont beaucoup touché. Le Mauricien a écrit que Yapana était l’album des grandes émotions. Alors je ne peux qu’être fier de cet album et des musiciens qui le subliment. On a des super solos de sax et de trompette dans presque toutes les chansons. Ma musique touche le cœur des gens. Mon style est différent et fait réfléchir peut-être. J’ai vraiment essayé d’élaborer les paroles et les mélodies aussi. Je suis un peu trop perfectionniste peut être mais au final le résultat correspond à ce que je voulais. Des mot précis justes pour raconter une histoire. Je crois que les gens aiment mes textes. J’en suis très fier. J’ai l’impression de plus en plus de trouver mon identité d’artiste et j’espère que je me ferai connaître en dehors de l’ile Maurice. Pour cela il faut que je travaille sur le côté distribution digitale. Je suis sur quelques pistes pour des partenariats j’ai quelques contacts intéressants et des retours qui vont dans ce sens. Il faut aussi que je trouve des scènes car c’est ce que j’aime et la scène est la finalité pour un artiste. J’aime partager mes émotions avec mon public. Chaque concert est différent mais à chaque fois c’est comme si j’entamais un dialogue avec ce public… Je ne suis pas encore très connu dans l’Océan Indien mais les rares fois où j’ai pu me produire j’ai reçu un accueil chaleureux et le public a répondu présent .Pour l’anecdote , je me souviens avoir joué pour des touristes à Maurice. A la fin ils sont venus me voir et m’ont dit qu’ils n’avaient rien compris aux paroles mais que la mélodie les avait transportés et ça c’est le plus important. La musique doit être un langage universel comme l’esperanto. On se comprend quelque que soit notre langue. Si l’émotion existe, la musique est bonne.

*L’intégralité de l’entretien est à lire dans la version papier de la revue PROJECT-ILES à paraître courant Mars 2018.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

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AfroSoul : très bel album hip hop soul de Ahamada Smis

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PROJECT-ILES : Ahamada Smis, vous êtes apparu sur la scène musicale comorienne de la diaspora il y a quelques années avec Être (en 2010). Un très bel album mélangeant slam et sonorités comoriennes. Vous revenez avec Afrosoul. Quelle est l’histoire de ce nouveau projet ? Un voyage encore ?

Ahamda Smis : Afrosoul est un album hip-hop soul composé à partir de musiques traditionnelles des Comores et de Zanzibar. Certains titres ont même été composés pendant mes tournées dans l’océan Indien. Musicalement, c’est un voyage dans le temps à travers une œuvre contemporaine. La plupart des refrains sont chantés en comorien et en swahili sur des mélodies jouées au dzenze et au gabusi. On est effectivement dans un voyage où les musiques chaloupées de l’océan Indien rencontrent les musiques noires américaines.

PROJECT-ILES : En écoutant vos compositions, on ressent très fort le regard sans concession d’un poète sociologue de la société. La chanson pour vous doit-elle être un vecteur de conscience ? Doit-elle susciter la réflexion ? Une interrogation sur soi, sur le présent ?

Ahamada Smis : J’aime souvent dire que j’écris comme si j’avais une caméra sur l’épaule. J’observe la société en me questionnant sur le passé qui donne le résultat du présent que nous vivons. Une chanson, c’est un format très court pour aborder un sujet sur différents angles en quelques mesures. C’est-à-dire essayer de dire le plus de choses possibles avec le moins de mots, en allant à l’essentiel avec le plus d’impacts. Je reconnais ma chance d’avoir cette passion, ce mode d’expression pour livrer ma vision en musique. Je ne prétends pas éveiller les consciences, si j’arrive juste à inviter quelques esprits au questionnement, à la réflexion, c’est déjà pas mal.

PROJECT-ILES : Vous rendez notamment hommage à Salim Hatubou dans ce dernier album. L’écrivain et conteur comorien a-t-il été un compagnon de route pour vous ?

Ahamada Smis : Salim Hatubou était mon ami, mon voisin à Marseille et mon compagnon de route. Je suis son ainé d’une dizaine de jours et nous sommes, tous les 2, arrivés à l’âge de 10 ans en France. Nous partagions le même amour pour notre patrimoine culturel et avions notre enfance dans notre archipel comme source d’inspiration. Salim a beaucoup contribué à la création de mon précédent projet « Origines » dont l’album est sorti en 2013 avec 3 spectacles différents. Pendant 1 an, nous avons organisés des rendez-vous littéraires animés par Salim tous les mois au théâtre Toursky, en traitant différents thèmes de nos Origines. C’est notamment Salim qui m’a fait connaitre l’existence des « Yandous » joutes verbales très poétiques avec lesquelles les plus grands guerriers des sultans de nos îles s’affrontaient oralement. C’est par cette manière que Salim a contribué à la création du « Vaisseau voyageur », un spectacle où je suis accompagné par un chœur de femme de Mayotte et un chœur d’homme originaire de la Grande Comore chantant des Kasuda et où je déclamais des yandous…. Comme c’est Salim qui maitrise l’art de l’écriture des contes, c’est lui qui me corrigeait les textes de mon conte musical « Les chants de la mer » en y apportant ses précieux conseils… Il me faudrait plus qu’un paragraphe pour parler de Salim. Il fait partie des anges que j’ai eus la chance de rencontrer dans ma vie, c’était logique pour moi de lui rendre hommage dans cette chanson « Malaïka ».

PROJECT-ILES : Vous utilisez à la fois le comorien et le français dans vos textes. Est-ce important d’allier ces deux langues pour créer vos textes, pour composer votre musique ?

Ahamada Smis : Dans les précédents albums, j’avais commencé tout doucement à mettre des refrains en comoriens, le français étant la langue avec laquelle j’ai plus de faciliter pour écrire mes textes. Sur l’album Être (2010), il y avait le morceau Massiwa en featuring avec Cheikh MC où j’avais utilisé un sample de voix de femmes qui chantaient le refrain en comorien. Il y avait aussi le titre Hama beigné où le refrain était chanté par le chanteur de twarab Soultoine. Sur l’album Origines, c’était différent, je suis venu créer directement ce projet dans l’océan Indien (Mayotte, Grande Comore, Anjouan, Zanzibar et la Réunion) et après avoir composé les musiques, les refrains venaient naturellement dans la langue locale. Je m’étais même essayé à écrire toute une chanson entièrement en comorien Bahari, pour ce faire, je me suis beaucoup inspiré des poèmes de Baye Trambwe. Sur le nouvel album Afrosoul une partie des refrains est en comorien, sauf une ou deux exceptions qui sont chantées en français et en anglais. Pour composer ce nouvel album, je me suis inspiré des musiques traditionnelles des Comores et de Zanzibar pour en faire des versions hip-hop soul sur lesquelles je rappe mes textes en français. Aujourd’hui ma musique est inspirée de la culture de mon archipel et la langue en fait partie, c’est pour cette raison que j’aime l’utiliser dans mes refrains et rapper, slammer mes textes en français.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

Entretien que vous retrouverez dans le Cahier Musique de la revue PROJECT-ILES (papier) à paraître courant Mars 2018.

Pour acheter l’album : https://ahamadasmis.lnk.to/afrosoul

 

*L’album Afrosoul sort le 2 mars 2018 (Colombe Records/ L’Autre Distribution). Ahamada Smis sera en tournée dans l’océan Indien au mois de Mars. Le 7 mars à l’IFM de Madagascar et le 9 mars à LESPAS de St Paul à La Réunion.

Discographie

• 2013 – Origines (Colombe Records/ L’Autre Distribution) – Album • 2010 – Etre (Colombe Records) – Album
• 2009 – Puissance Rap 2009 (Wagram) – Compilation
• 2004 – Stop à l’affront (E-streetz) – Compilation

• 2004 – Sur un air positif (Virgin) – Compilation

• 2003 – French Connection (Kopfnicker/Pias) – Compilation Hip Hop

• 2003 – Où va ce monde ? (Colombe Records) – Mini album

• 2002 – Feat. dans l’album du 3ème œil « Avec le cœur ou rien » (Sony) • 2001 – Gouttes d’eau (Colombe Records) – Maxi CD

 

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Éditorial : Project-îles vous convie à une escale à Mayotte

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Après avoir réalisé le tour littéraire de l’océan Indien, Comores–Madagascar–Maurice–Zanzibar–Mozambique–Réunion, Project-îles jette l’ancre dans les eaux troubles de Mayotte, conscient des écueils représentés par les récifs idéologiques. Les uns se poseraient la question de l’opportunité d’une telle escale, les autres la salueraient tout en restant dubitatifs sur son sens. Nous laissons, aux uns et aux autres, la responsabilité de leurs opinions tout en les invitant, tous, à un accueil dépassionné des productions culturelles, littéraires et artistiques des hommes et des femmes de ces îles de la Lune qui sont aux prises avec des situations adverses ou favorables, complexes qui les dépassent mais qu’ils tentent, tant bien que mal ou maladroitement ou avec une certaine réussite, de comprendre. Ces hommes et ces femmes ne sont pas des anges, non plus des démons : ils portent des idées, sont mus par des convictions, agissent ou plutôt écrivent pour lutter ou tout simplement dire comment ils voient le monde, notre monde. Ces hommes et ces femmes sont ainsi exposés à des erreurs, ne sont exempts de bêtise, comme ils peuvent nous illuminer.

Il n’appartient pas à Project-îles de les juger sur leurs idées – la revue n’en a pas la légitimité – ; elle réclame son objectivité et réaffirme, plus que jamais, son projet de mise en lumière de ce qui se créé, s’invente, s’imagine dans la région de l’océan Indien.

Project-îles fait donc escale à Mayotte (comme elle aurait pu faire/fera escale dans les autres îles de la Lune) parce que, dans cette île, il y a des hommes et des femmes qui créent, inventent, imaginent, notamment par l’écriture, la photographie, la peinture, la musique, la danse, le théâtre. Est-ce que ces créations portent le sceau d’une/l’identité mahoraise ? Comme diraient les Comoriens, pour les uns, ou comme diraient les Mahorais, pour les autres, « Project-îles n’a pas de poitrine assez grande » pour supporter ce débat ! La question ne s’inscrit pas dans son projet initial et s’éloigne de sa ligne éditoriale – pas de discours identitaire ! « Littérature de Mayotte », juste pour mettre en lumière un lieu où des hommes et des femmes écrivent aussi. Project-îles reste convaincue que ses lecteurs aiment, avant tout, les arts, notamment la littérature, dans ce qu’ils leur apprennent du monde et des hommes, de leur beauté et de leur laideur, de leur hauteur et de leur bassesse. Project-îles espère donc qu’ils retrouveront un petit peu de tout cela dans ce numéro.

Faut-il avouer tout le plaisir que l’équipe de la rédaction a trouvé dans les échanges avec les auteurs, les artistes que vous allez lire ou découvrir, et dans leur collaboration sincère et enthousiaste ? Faut-il regretter l’absence de certains auteurs, qui n’ont pas eu le temps de participer à ce numéro ou que la revue n’a pas pu solliciter ou encore qui n’ont pas tout simplement trouvé d’intérêt à répondre à la sollicitation de la revue ? Toujours est-il que cette escale est l’occasion de partager cette passion de la lecture et de la découverte.   

La rédaction

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Littérature comorienne, littérature en éveil, littérature qui trace son chemin…

En cette rentrée littéraire, les critiques ne tarissent pas d’éloges pour Anguille sous roche du jeune romancier comorien, Ali Zamir, 27 ans. « Roman étourdissant et envoûtant, aussi ample que L’art de la joie de Goliarda Sapienza par la beauté de son héroïne et la force de sa langue, Anguille sous roche est un miracle littéraire », écrit Laurent Boscq, cité en quatrième de couverture du premier roman d’un ovni nommé Ali Zamir.

Une jeune littérature qui s’affirme, et qui témoigne d’une belle vitalité, malgré l’absence de circuit de diffusion. Deux maisons d’édition font malgré tout ce travail de passeur : la plus ancienne : Komedit (dirigée par le linguiste Mohamed Ahmed Chamanga) et les éditions Coelacanthe (pilotée par l’historien Mahmoud Ibrahime). Une littérature qui réserve à chaque fois de belles surprises, de beaux textes comme nous l’écrivions à propos d’un autre roman à ne pas rater, pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lus, Ghizza de Faïza Soulé Youssouf, publié dans la jeune maison d’édition comorienne, les éditions Coelacanthe.

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A noter également, un autre très beau roman de Oluren Fikr, La vie cet exil, paru aux éditions Komedit (critique sociale, une belle écriture pleine d’humour, sans concession).

Mohéli ou le destin conté de Djumbé Fatima, l’un des plus beaux texte du conteur et romancier Salim Hatubou, disparu trop tôt l’année dernière, est paru aux éditions Coelacanthe.

Le dramaturge et romancier Nassur Attoumani, avec son humour légendaire propose Tonton ! rends-moi ma virginité… aux éditions Orphie.

Thérapoésie, de Mbaé Soly Tahamida est un bel hommage au jeune Ibrahim Ali, assassiné à l’âge de 17 ans, à Marseille par des colleurs d’affiches du Front National en 1995.

Sans oublier : Je ne sais pas quoi faire de ma vie de Fatiha Radjabou aux éditions Présence Africaine.

Pour celles et ceux qui l’auraient raté, courrez vous procurer Nahariat, un recueil de nouvelles du romancier et poète Adjmaël Halidi, un très beau recueil de texte d’une grande violence sur la condition féminine et sur l’éducation aux Comores.

Il y a également ce très beau roman d’Abdou Salam Baco, Dans un cri silencieux, (paru en 1993, mais qui est d’une grande actualité) son meilleur roman, aux éditions L’Harmattan.

La poésie n’est pas en reste : avec Promesses d’aurores ce très beau texte de Kader Mourtadhoi, aux éditions L’Harmattan.

A noter la réédition de Testaments de transhumance de Saïndoune Ben Ali, un texte d’une grande lucidité sur la déliquescence d’un pays et d’un peuple, un texte d’une grande puissance qui marque la poésie comorienne.

Cette proposition de liste n’est bien évidemment pas exhaustive…

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Tropique de la violence, de Nathacha Appanah : « C’est un roman de l’humanité et des inhumanités. »

Tropique de la violence, le dernier roman de la romancière mauricienne Nathacha Appanah doit paraître dans la collection blanche chez Gallimard, le 25 août 2016. Nous l’avons lu et apprécié, nous partageons avec vous un entretien avec l’auteure de ce roman d’une violence inouïe, et d’une infinie tendresse. Nous sommes à Mayotte, le roman s’ouvre sur le récit de Marie, une jeune infirmière en mal d’enfants, elle est quitté par son chéri, Chamsudine qui en épouse une autre (jusque-là on peut se dire bon so-what?). Mais très vite s’enclenche une histoire poignante, autour de cette jeune femme qui se retrouve avec ce nourrisson inattendu, abandonné à qui elle va donner de l’amour. Une attention, un amour qui n’auront pas suffi pour que le jeune homme s’épanouisse et s’accomplisse dans un cadre privilégié. Nous sommes dans une île volcan ou des adolescents sont laissés pour compte, abandonnés à eux-mêmes, des enfants que plus personne ne regarde et que Moïse va rencontrer pour ne plus les quitter. Tropique de la violence, est un roman vertigineux, un roman chorale, dans lequel oscille plusieurs voix, celle de Marie, Moïse, Bruce, Stéphane, Olivier et tant d’autres. Ce sont des cris, des murmures, des rires, et beaucoup de rage contre un monde de laideur. Un roman à ne rater sous aucun prétexte, car il est d’une actualité brûlante. D’une grande poésie. Par l’auteure du Dernier Frère (éditions de l’Olivier).

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.

Dans son second roman, Blue Bay Palace, elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste.

Elle a également publié l’année dernière un roman intitulé En attendant demain, chez Gallimard.

En 2007, elle reçoit le prix du roman Fnac pour « Le dernier frère ».

Rencontre.

PROJECT-îles : Un mot sur la genèse de votre roman, d’où vous vient cette histoire ? Vous êtes écrivain (e) mauricienne, comment en êtes-vous arrivée à cette histoire de trajectoires rompues que vous peignez dans Tropique de la violence ?

Nathacha Appanah : J’ai vécu à Mayotte de 2008 à 2010 et j’avais été frappée par le nombre d’enfants dans les rues. Ils n’étaient pas abandonnés, ils ne faisaient pas la manche, ils jouaient joyeusement à tous les coins de rues, certains allaient même de temps en temps à l’école et le soir, ils trouvaient un toit. A ces moments-là, Mayotte pouvait faire l’effet d’une île aux enfants mais c’était un leurre. Beaucoup de ces enfants étaient seuls. Leurs parents avaient été reconduits à la frontière et les avaient laissés à Mayotte, pensant leur offrir de meilleures perspectives d’avenir, et dans l’espoir de revenir aussi. Je me demandais – et je n’étais pas la seule à me poser ces questions-là – ce que ces petits allaient devenir plus tard ? Que faire s’il n’y a plus personne pour les nourrir ? Comment les protéger ? Que deviendront-ils à l’adolescence ? Pendant des années, j’ai cherché à raconter leur histoire et il m’a fallu cinq ans pour me débarrasser de tous les faux semblants, des détours et du maquillage langagier pour enfin trouver les voix justes et sincères afin d’incarner Marie, Moïse, Bruce, Olivier et Stéphane.

PROJECT-îles : Pourquoi ce choix des récits alternés entre les protagonistes, comme si chacun portait son récit, comme si tout le roman consistait à revenir sur une histoire déjà vécu, sur une histoire déjà terminée, alors qu’elle est là à l’œuvre, comme un volcan intranquille ?

 

Nathacha Appanah : Evidemment, il y a eu plusieurs versions de ce qui est aujourd’hui ce roman. A chaque fois, quelque chose manquait ou plus précisément, j’avais l’impression de ne pas être au cœur de ce que je voulais raconter. Ce n’est qu’avec les voix de Marie, de Bruce, de Moïse, de Stéphane et d’Olivier que j’ai été au plus proche de ce que je crois être juste. Ces voix différentes et qui se répondent sont également une façon pour moi de contrecarrer la linéarité des récits/romans sur nos pays, comme si l’éloignement géographique impliquait une voix seule, une façon unique de voir les choses… Je voulais éviter cela.

PROJECT- îles : La part de l’enquête a constitué une part importante dans l’écriture du roman, avant même l’écriture du roman ? On se rend compte en vous lisant que vous avez le sens du détail, que ce sont des scènes vécues à quelques exceptions près… On pense à la maison de Marie, à son rapport à Moïse, ce fils adoptif. La scène de la mère biologique à l’hôpital de Mamoudzou quand cette dernière abandonne son enfant à l’infirmière est déchirante de vérité…

 

Nathacha Appanah : Enquête n’est pas le mot juste, dans mon cas. Je suis retournée à Mayotte l’année dernière en effet mais, j’ai vécu dans l’île deux ans. Ce n’était pas un travail journalistique. J’étais là, tout simplement. Je voulais comprendre, je voulais saisir une essence, un sens ou un non-sens, je voulais écouter ceux qui voulaient bien me parler. Certains l’ont fait, d’autres non. Je tenais à ma fiction qui pour moi a un pouvoir évocateur très puissant ; je ne voulais pas faire du reportage.

PROJECT-îles : La façon dont vous donnez à voir les blessures intérieures est très belle, vos personnages sont des gens cassés, éprouvés par la vie. Ce qui les rend encore plus vraisemblables, encore plus humains, quel a été le projet ? Montrer à quel point les souffrances sont immenses ? Le trop plein ?

Nathacha Appanah : Non, je n’ai pas écrit le roman sous l’angle de la souffrance.

PROJECT-îles : Est-ce qu’on peut dire que vous êtes une écrivain(e) du sensible ? Tout le récit de Marie, de Moïse, de Bruce Ismaël, de Stéphane, tendent à le dire, à le faire croire…

Nathacha Appanah : Je ne peux, moi-même, commenter mon travail, mais cela voudrait dire qu’il y a des écrivains du non-sensible ?

PROJECT-îles : Pourquoi ce titre : Tropique de la violence ? Est-ce que ça a été le titre initial ?

Nathacha Appanah : Oui.

PROJECT-îles : On aurait pu penser à Par la mer il est venu, par la mer il s’en est allé. C’est un peu ça le récit résumé à l’excès ? (Ce personnage enfant, préado, appelé pudiquement enfant des rues, arrive bébé, comme une momie dans les bras de sa mère à bord d’un kwassa, il se retrouve entre les mains d’une infirmière en mal d’enfant, qui lui offre une enfance heureuse auprès d’une mère aimante et qui bascule dans une violence apocalyptique à cause de ses mauvaises fréquentations qui le font douter de ce qu’il est, de ce à quoi il aspire, c’est un peu une métaphore  de l’île qui ne parvient pas à digérer cette histoire qui la lie à La France, et qui bascule, c’est faux de faire ce parallèle et de résumer les choses comme cela ?)

 

Nathacha Appanah : Ce n’est pas mon point de vue, en tout cas.

PROJECT-îles : Ce roman est à la fois d’une infinie violence, mais aussi d’une tendresse infinie, vous écrivez au tout début, que vous, dans la voix du narrateur, avez aimé l’île : « J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer, après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel » p.16,

Plus loin quand vous parlez de la main douce du pompier sur la balafre de Moïse, une attention qui bouleverse l’enfant monstre, une attention qui le ramène à son humanité. Autant d’éléments qui nous font osciller entre ces deux sentiments…

Nathacha Appanah : C’est un roman de l’humanité et des inhumanités.

PROJECT-îles : Tropique de la violence, n’est pas manichéen, mais en même temps, on ne peut pas s’empêcher de lire en creux une critique subtile de l’échec des hommes à faire société, de l’immense défaite des hommes face à l’homme, comme dirait Kertèz. On dirait que face à une explosion en marche, personne ne prend la mesure de la gravité des choses (on le ressent dans les réflexions d’Olivier, le policier). Personne ne regarde ces enfants dans les yeux en leur ouvrant les cœurs pour leur donner une perspective, un avenir heureux, vous êtes d’accord avec cela ?

Nathacha Appanah : Je sens qu’il y a une impossibilité parfois à dire les marges. C’est compliqué de prendre mesure de la marche du monde qui est inéluctable et terrifiante et qui rend encore plus pauvres les pauvres et encore plus désespérés les désespérés.

PROJECT-îles : En vous lisant, on se demande aussi si ce n’est pas une critique contre la démographie galopante. D’ailleurs vous posez la question : est-ce que ces enfants sont réellement désirés ?

 

Nathacha Appanah : Oh non loin de moi cette idée. C’est une fiction je vous le rappelle et c’est Marie qui dit cela, Marie qui est lestée de son histoire personnelle.

PROJECT-îles : Pourquoi appeler ce quartier volcan de la banlieue de Mamoudzou, par le triste nom de Gaza ? Pourquoi cette analogie ? Y a-t-il là comme une communauté de destin dans le malheur ? Est-ce un clin d’œil à l’Histoire, comme pour mettre en lumière cette misère cachée, à l’abri des regards des touristes ?

Nathacha Appanah : Ce quartier existe, je ne l’ai pas inventé.

PROJECT-îles : Qu’est-ce que vous aviez voulu faire avec le portrait de Stéphane ? C’est un personnage qui met très mal à l’aise parce qu’il dit certaines vérités sur ces Français blancs résidant dans l’île, qui vivent parfois, pour certains en vase clos, barricadés, comme insensibles à la misère des gens (ou tout simplement voulant protéger leur quant à soi). Bien sûr le personnage de Stéphane est le contre portrait de ces Français, il vit à Combani, mais il est engagé auprès de ces enfants, un engagement, une proximité, qu’il paye cher, et qui le fera partir de l’île d’ailleurs. Stéphane est aussi un personnage attachant, parce qu’il est quasiment le seul à comprendre les tourments de Moïse, et qui l’aide vraiment avec Dédé…

Nathacha Appanah : Je crois que vous répondez vous-même à la question.

PROJECT-îles : Dans ce roman, vous parlez également de la sexualité, de ces enfants déjà très matures, qui ont parfois une réflexion très lucides sur la vie de couple (vous parlez quelque part de l’attention que les hommes doivent porter aux femmes). Et puis vous donnez à voir des enfants « qui baisent avec rage » comme pour moins étouffer. Comment expliquez-vous cette précocité ? Cette maturité ?

 

Nathacha Appanah : Ces enfants sont victimes de la drogue, de la précarité, de la mondialisation sélective : ils ont les clips, les vêtements de marques, les films pornographiques mais ils n’ont pas d’accès à l’éducation, ils n’ont pas accès à la culture et surtout, ils ont l’échec en héritage.

 

PROJECT-îles : Il y a malgré tout, quelques approximations sur les noms mahorais, mais l’intention y est. La façon dont vous décrivez les hommes mahorais, dans leur rapport aux femmes est très surprenante (volages, menteurs, libidineux). Pourquoi ce portrait sans concessions ?

Nathacha Appanah : Je vous trouve sévère avec les approximations et vous m’interrogez comme si je ne connaissais pas l’île, comme si je n’étais pas légitime à parler d’un pays dans lequel je ne suis pas née. N’est-ce pas là le propre de l’écrivain de fiction, incarner un autre, donner voix à un autre ?

PROJECT-îles : Vous êtes tout à fait légitime de parler de l’île, nous ne vous faisons pas ce procès, vous y avez vécu, vous avez tout à fait le droit de penser cela.

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PROJECT-îles : C’est quoi ce livre L’enfant et la rivière qui traverse ce roman ?

Nathacha Appanah : C’est un roman d’Henri Bosco qui est un magnifique texte sur l’enfance et les pays qu’on choisit.

PROJECT-îles : Dans le roman, la violence est omniprésente : elle est subie, elle est le fruit de l’île. Les personnages semblent des victimes, ne maitrisent rien, comme des personnages tragiques. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Comment doit-on comprendre cette dimension tragique du roman ?

 

Nathacha Appanah : Mais la violence est omniprésente aujourd’hui et pas qu’à Mayotte. Nous sommes gorgés de violence, nous nous transformons en une espèce vivante qui tue ses semblables n’est-ce pas.

PROJECT-îles : N’avez-vous pas peur en faisant le choix de Mayotte, du thème de l’immigration illégale à Mayotte, d’être accusée de… (je ne trouve pas les termes adéquats), de prendre partie?

Nathacha Appanah : Non.

PROJECT-îles : Finalement, écrire sur un espace qui ne nous est pas familier est un vrai défi : éviter, lutter contre les lieux communs, l’exotisme. Pensez-vous y avoir échappé ?

Nathacha Appanah : C’est encore au lecteur de décider mais encore une fois, vous me faites comprendre que cette espace ne m’est pas familier…

 

PROJECT-îles : En somme, dans ce pays empreint de violence, la relation n’est pas possible ? Les personnages ne parviennent pas à faire relation. Toutes les relations semblent se défaire. Comment expliquez-vous cela ?

Nathacha Appanah : Je ne suis pas d’accord, il y a beaucoup de tendresse entre les protagonistes et même par delà la mort…

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI et Soidiki ASSIBATU

 

à la Une

Kaaro, un mariage heureux entre danse mahoraise et danse contemporaine à Avignon

La scène est intimiste, elle baigne dans des lumières chaudes. La pièce Kaaro, démarre avec une silhouette bleue derrière une corde à linge. Une femme suspend délicatement des tee-shirts bariolés. L’installation traverse toute la scène proposant deux espaces, deux mondes. Monte une berceuse qui prie à l’enfant de s’apaiser, pour mieux recevoir peut-être.

Manguina zaza

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Manguina zaza

Manguina

Derrière les linges qui font rideau, d’un geste lent, Maud Marquet empoigne une bassine blanche zébrée de ton rouge. On pense à ces femmes mahoraises qui tiennent la maison, le foyer, avec des gestes qui ont des résonances dans la danse contemporaine. Normale, toute la substance de la pièce est tirée de trois mois de résidences où chorégraphes, scénographes et danseurs se sont immergés dans les villages de Mayotte pour tendre l’oreille, avec les yeux grands ouverts pour observer, se nourrir. « Nous voulions être en totale fidélité avec le réel de Mayotte, avec une question centrale, comment mêler danse traditionnelle et danse contemporaine », explique Annabelle Locks, costumière dans le projet Kaaro. « Sur place on a pris beaucoup de photos, enregistré pleins de sons des chansons, filmés les danses pour restituer tout cela dans le spectacle » ajoute Maud Marquet (chorégraphe et danseuse).

Il y a cette scène très belle de corps emmêlés avec les deux danseurs (Jeff Ridjali et Damien Guillemin) qui sont pris dans ce qui s’apparente à un enroulement de vague, avec au milieu une danseuse longiligne, prise à la fois en étau, mais se libérant pour mieux revenir. La figure est belle, les couleurs des vêtements sont en contrastes avec les corps blanc et noir, emmêlés, métissés. « Cette scène est née d’une photo prise sur une plage de Mayotte, j’ai été saisie par cette image très forte des jeunes enfants qui se donnaient la main en tournant sur sur eux même, tous ces mouvements m’intéressait beaucoup dans notre travail de recherche », poursuit Maud Marquet.

« Sans que cela soit péjoratif, nous avons été très intéressés par une certaine forme de nonchalance dans l’île, des moments de lassitudes qui font sens pour nous dans la danse. Le langage des corps est très fort. On a beaucoup observé les Mama Shingo à Bandrélé, elles ont pleins de postures nonchalantes qui nous ont beaucoup parlé » ajoute la chorégraphe.

Sur la scénographie, « j’ai très vite voulue reproduire ces scènes de linges suspendus dans les cours, avec une profusion de couleurs, c’est les premières images qui m’ont marquées en arrivant, avec les visages, l’expression des visages. »On a acheté ces tee-shirt à des vendeurs à la sauvette et nous les avons teint avec la terre de l’île. Nous avons d’abord pensé le faire avec du Mdjenguey foure mais on n’a pas pu en trouver, on a même passé une annonce à la radio, sans succès.

« Ce travail c’est la recherche sur les identités françaises en nous intéressant dans ce projet à comment les gens vivent à Mayotte. »

Dans la pièce on oscille entre le Daïra, le Débah, le Maganda, le Chakacha, autant de richesses que « l’on voulait mêler à notre pratique actuelle, pour voir comment tout cela s’articule ». En jouant à Mayotte, on a été attentive aux réactions des mahorais.  » On  a été saisi par la manière dont les gens portent les charges, des postures qui poussent la charge vers le haut qui fait mouvoir leur corps (contrairement à ici en Europe, les charges nous tirent vers le bas). Des postures, des démarches qui donnent des scènes très belles pour la danse, nous nous en sommes beaucoup nourris », constate Annabelle et Maud.  « Nous étrangers, on y a vu des gens qui se tiennent, la posture des corps dit beaucoup sur l’état des gens, sur la manière de se comporter, sur la manière de marcher ». « Quand on a présenté le spectacle sur l’île, certains nous remerciaient d’avoir intégré leur danse dans le spectacle, d’autres des plus jeunes notamment qui ne reconnaissaient pas les jeux des échasses, avec cette scène montrant Jeff Ridjali, marchant sur des noix de cocos reliés par une corde, avec ce son sourd au contact du sol. Signe peut-être des traditions qui se perdent ». Des échasses qui étaient utilitaires autrefois à Mayotte, quand les gens n’avaient pas de moyens d’acheter des chaussures, ils s’en servaient pour éviter de marcher dans la boue, après s’être lavés les pieds avant d’aller au lit, plus tard, c’est devenu un jeu d’enfants, avant de complètement disparaître aujourd’hui », complète le chorégraphe Jeff Ridjali.

« A Mayotte, nous nous sommes rendus compte du rapport très fort qu’ont les gens par rapport à la terre, au territoire, ça nous a totalement bouleversé, car ici en Europe, en occident on a tendance à considérer que tout ce qui est terrestre est bas. Cette résidence à Mayotte nous a complètement émerveillés, transformés, enrichie humainement », confie Annabelle Locks.

Dans Kaaro, on danse jusqu’à l’épuisement, on chante aussi, on psalmodie. « A chaque représentation j’en sors légère, comme vidée, c’est une forme d’exorcisme » confie Maud Marquet.

Kaaro, créé à Mayotte, a été d’abord montré dans l’île, avant de venir à Avignon, d’autres tournées sont d’ores et déjà prévus.

Une très très belle proposition de Mayotte au contact du monde.

Nassuf DJAILANI

 

Cie En Lacets : Compagnie de danse Rémoise qui produit et diffuse des spectacles où s’entremêlent les formes et les fonds artistiques.

Cie Jeff Ridjali

« KAARO est une création réunissant 2 hommes et 1 femme, élaborée sur l’île de Mayotte et sur l’Hexagone pendant 2 ans. Il s’agit d’un travail d’écriture contemporaine dont les sources d’inspiration sont autant les danses et musiques ancestrales que l’étude du geste au quotidien, un travail pour se nourrir des différences,  voyager dans la culture de l’autre et l’enrichir. KAARO c’est la volonté de rendre compte de manière poétique d’observations sur le terrain, la rencontre entre ce que l’on imagine trouver à Mayotte et ce que l’on y trouve vraiment, le fantasme d’un ailleurs et la réalité du lieu. KAARO c’est un pas vers l’autre, où chacun est clé de voûte, c’est le doigt pointé vers l’interdépendance réelle et nécessaire entre deux cultures pour qu’elles s’épanouissent, pour comprendre d’où l’on vient et pour savoir où l’on va, pas à pas.

Ce trio tout en finesse est issu d’une rencontre à fleur de peau entre des artistes de Reims et de Mayotte. De nombreuses résidences croisées à Mayotte et en Métropole ont permis de confronter des vécus, des savoirs, des pratiques, des cultures différentes pour trouver un « geste » commun.  De cette expérience a surgi KAARO, ce pas l’un vers l’autre, ce geste qui rapproche pour infléchir notre regard sur des cultures ancestrales. De et avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin. »

 

 

 

Au centre du très beau projet Kaaro, Jeff Ridjali, chorégraphe et danseur mahorais se produit avec ses amis de la compagnie Rémoise En Lacets dans le OFF du festival d’Avignon.

Rencontre.

« Ce projet KAARO est très important pour moi, car avec tout le travail du collectage de nos danses, ça permet aux jeunes mahorais d’avoir des grilles de lecture des danses mahoraises au contact des autres. Pour moi, la danse doit permettre de s’éveiller à cette culture. Sans s’enfermer dans le folklore. Cela dit, toutes ces danses d’origine bantu pour la plupart, comme le chakacha, ou encore le Biyaya enrichissent la danse contemporaine. des danses qui se dansent en cercle, moi je l’ai déployé dans l’espace. Par les danses on voit que l’esclavage a existé chez nous. Ce sont des danses à trois temps, sur des rythmes ternaires qui peuvent parfois basculer en binaire par rapport aux frappes au sol (je pense au chakacha par exemple : une danse de frappe au sol avec des onomatopées pour intimider l’ennemi. Ce sont des danses d’attaque). Dans ce projet, nous l’avons artistique, avec des sauts, des chutes, on l’a rendu encore plus intéressante, avec de l’extrapolation. On voit jusqu’où ces danses pouvaient aller, elle est devenue très kinesthésique. Les danses mahoraises sont des danses très passives, et on les a rendu très physique. Je pense par exemple au Mbadziyo, une danse très lente comme dans le débah, le Moulidi, le Shengué) une danse très noble, une danse de port de tête, d’inclinaison de tête, très flottante, qui donne une sensation de flottement. Un mouvement emmène un autre. Une danse qui part de l’intérieur de nous avant de se déployer. En même temps, je ne voulais pas que la pièce donne quelque chose de trop lourd, je voulais une pièce joyeuse. On a fait une synthèse de toutes les danses. En 50 minutes, on ne pouvait pas revisiter tout le répertoire. J’ai une formation en danse contemporaine, et c’est durant mon apprentissage et recherche aux Etats-unis que j’ai pris conscience de ma quête identitaire. Le retour à Mayotte a permis de déformer de ma formation en danse contemporaine et d’enrichir mes recherches dans la façon de mouvoir le corps. On a une grande culture liée à l’esclavage, au brassage des peuples (swahili, bantu, chirazienne, ou encore avec le Yemen), ça se traduit aussi dans la langue. Le langage des corps permet aux mahorais de se reconnaître, de se comprendre, lors des danses collectives. Quand on accueille les gens, on les reçoit en chanson, en danse. C’est une richesse que l’on apporte aussi  la République. On est issue d’une culture animiste, populaire, religieuse qui est très riche. C’est important de montrer cette richesse par le biais de la création contemporaine. Ce que je recherche c’est que les gens connaissent mieux Mayotte, il y a tellement de mélanges. Et le fait d’avoir eu une formation en danse contemporaine, ça m’a permis de décortiquer, ce me permet de créer une continuité, pour transmettre, et pour ce faire, il faut créer une pédagogie. Parce que nos danses doivent être développées dans des centres chorégraphiques, pour les protéger, les faire vivre, les faire évoluer aussi. Sinon, nous sommes foutus, il faut des lieux dignes de ce nom, des lieux de recherches pour que les Mahorais se réapproprient leur culture ».

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

Danse – Mayotte / France

 

Conception / Mise en scène / Chorégraphie Maud Marquet et Jeff Ridjali

Technique / Lumières  Laura Robinet

Scénographie / Costumes  Annabelle Locks

Musique  Marine Bailleul

 

Avec Maud Marquet, Jeff Ridjali, Damien Guillemin,

 

Compagnie En Lacets et Compagnie Jeff Ridjali

Coproduction Laboratoire Chorégraphique de Reims
Soutiens Ministère de l’Outre Mer et le Ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Alsace Champagne Ardenne Lorraine, DAC Mayotte, la Région Grand Est, Conseil départemental de la Marne et la Ville de Reims
Résidences  Bergerie de Soffin, Nouveau Relax de Chaumont, Manufacture d’Aurillac, Resi(danse de Mayotte, L’Echangeur CDC – Hauts de France

Durée : 50 minutes

Tarif : 17 € / 12 €

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Les violences raciales aux USA dans un texte poignant de Ernest J. Gaines dans le OFF du festival d’Avignon

La scène est dépouillée, juste un tapis noir au sol, un banc posé sur le côté. Un comédien, seul en scène interprète un type qui vient de commettre un meurtre et qui, surprise, veut se dénoncer à la police.

Nous sommes dans une boîte de nuit, une jolie fille se fait aborder. Éclate une bagarre, et gars est planté… Une histoire presque banale, sauf qu’ici le personnage, un Noir de 19 ans décide de se rendre. « Il se retrouve en cellule avec dénommé Munford, un abandonné des lieux et Hattie, un transsexuel manipulateur. Le vieux taulard l’exhorte à ne pas se vendre au blanc qui le fera sortir non sans contrepartie, à purger sa peine pour être autrement libre, autrement digne. »

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Rencontre avec Abdon Fortuné Koumbha :

Est-ce que vous pourrez nous parler de la naissance de ce projet ?

Abdon Fortuné Koumbha :

C’est né d’une histoire d’amitié entre le metteur en scène Hassane Kouyaté et moi-même. C’est d’abord une rencontre humaine, qui a débouché sur une rencontre artistique. Nous avions tous les deux un grand désir de monter un spectacle Acteur-conteur. Et pendant 5 ans, nous avons cherché un texte fort qui raconte l’humain. Un texte avec un propos fort. Et puis un jour, une amie nous a parlé parlé de ce livre de Ernest J. Gaines et ça nous a semblé évident, que c’était ce texte là qu’il nous fallait.

Qu’est-ce qui a fait que ça a été évident pour vous deux ?

Ce texte part d’une histoire banale, nous sommes dans une boîte de nuit, une banale scène de bagarre, suite à une agression raciste. Et nous nous sommes rendus compte que l’actualité nous a rattrapé, les tueries racistes aux Etats-Unis, les policiers blancs qui tuent des Noirs pour un Oui ou pour un Non. Et ce qui est fort et paradoxale dans ce texte, c’est ce que nous font ressentir les personnages, l’un des protagonistes confie qu’il est presque mieux protégé, plus en sécurité en prison que dehors, du coup il continue de tuer pour y retourner au trou.

Ce que soulève ce texte concerne l’humanité toute entière, le racisme est sous-jacent, même parmi les Noirs le racisme est parfois encore plus féroce. C’est le rapport de l’homme parmi ses semblables.

Le texte de Ernest J. Gaines est un texte très dur, d’une grande crudité, sans prendre de détours pour parler du racisme, de la haine, comment l’avez-vous reçu comme lecteur ?

Je suis comédien, j’incarne un rôle, un personnage, je ne fais qu’interpréter ces mots de l’auteur, en totale fidélité à l’auteur.

Un mot sur le roman, et son adaptation, est-ce que vous jouez l’intégralité du texte ?

Non, il a fallut faire des coupes, sans trahir l’auteur. Le metteur en scène a adapté le texte pour que ça tienne sur une heure. Tout en ayant en tête l’idée d’un spectacle acteur /conteur.

C’est difficile d’être un seul en scène pour un texte aussi dense ? Deux des trois spectacles que présente Hassane Kouyaté dans le OFF du festival d’Avignon sont d’ailleurs des seuls en scène.

C’est un exercice difficile, mais qui est plaisant, ça demande beaucoup de concentration, mais l’avantage c’est qu’on ne conte que sur soi, on se livre, on est dans une fragilité, mais c’est ça qui est plaisant, de prendre des risques.

Un mot sur la musique…

La musique de Dez Mona (rock allemand, un choix d’Hassane Kouyate), donne une respiration, c’est comme la vie, on a besoin de respirer, de dormir , pour mieux entendre un propos fort, celui de Ernest Gaines.

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

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Patiemment l’oeuvre de Mia Couto fait sa place en Europe

En France, Mia Couto est publié par les éditions Chandeigne, Albin Michel mais surtout par les éditions Métailié. Rencontre avec Pierre Léglise-Costa, directeur de la collection Bibliothèque portugaise aux éditions Métailié, qui revient pour Project-îles sur l’œuvre de l’un des plus prestigieux écrivain inscrit à son catalogue. Pierre Léglise-Costa est aussi historien de l’art et linguiste, professeur, commissaire d’expositions, critique et traducteur. Il est spécialiste des pays de langue portugaise.

accordeur de silences

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PROJECT-ILES : D’abord comment s’est opérée votre rencontre avec l’œuvre de Mia Couto ?

Pierre Léglise-Costa : Cela fait très longtemps que je connais et suis son travail. Le premier livre de lui que j’ai lu a été je crois Terra Sonâmbula (Terre somnambule) en 1992. Depuis au moins une dizaine d’années que je souhaitais (avec Anne Marie Métailié, naturellement) pouvoir éditer dans notre collection « Bibliothèque portugaise » des romans de Mia Couto. Le premier a été Jesusalem, en français  L’accordeur de silences en 2011)

PROJECT-ILES : Comment décide-t-on quand on est éditeur en France de donner à lire un écrivain d’une région complètement absent des radars des lecteurs Français lambda ?

poisons de dieu, remedes du diable

Pierre Léglise-Costa : Un bon éditeur est celui qui découvre et surtout fait découvrir des auteurs et une littérature qu’il aime ou admire ou/et connaît bien. Dans le cas de Mia Couto, ces premiers romans traduits en français avaient déjà connu de bonnes critiques dans la presse et c’était plus facile, disons. Fin août, début septembre, dans ma collection chez Métailié, on publie le premier roman d’un écrivain angolais totalement inconnu en France. Il est un grand écrivain pour la jeunesse et dans ce cadre d’ailleurs couvert de prix au Portugal, Brésil et évidemment en Afrique. Os Transparentes (Les Transparents) est son premier grand roman « pour grandes personnes » en quelque sorte. Évidemment, le travail auprès de la presse, des libraires, des bibliothécaires et toujours plus difficile, le nom Angola est connu de tous mais de là à l’associer à un grand écrivain c’est une autre chose. Dans notre cas, le fait que nous publions depuis 2006 (Le marchand de passés) l’œuvre de José Eduardo Agualusa (remarquable écrivain également angolais) la logique est plus naturelle.

PROJECT-ILES : Il y a une part de militantisme dans votre démarche ? Faire traduire un écrivain lusophone, parlant et écrivant un portugais du Mozambique, avec des histoires racontées dans une langue nouvelle et surprenante, poétique qui donnent à voir de l’intérieur comment reprend vie un pays ravagé par des décennies de guerre d’indépendance ?

Pierre Léglise-Costa : La traduction est forcément complexe, car Mia Couto invente parfois ses mots, son imaginaire est mozambicain, il faut bien travailler la traduction de façon d’une part à transmettre la musique, le rythme, l’imaginaire de ses textes et aussi d’oser quelques inventions de langage qui correspondent aux siens. Mais Mia Couto comme tout grand écrivain part d’abord de sa réalité et de son environnement et par la force de sa littérature et de son pouvoir d’évocation peut toucher bien au-delà de l’Afrique de l’hémisphère sud. Quant au « militantisme » que vous évoquez, pourquoi pas, je revendique en tout cas la volonté de faire connaître des œuvres en dehors des circuits pré-établis par telle ou telle presse ou les habitudes de « confort » intellectuel.

PROJECT-ILES : Comment l’œuvre de Mia Couto est-elle perçue en France, en terme de vente par exemple ? Ses œuvres traduites en Français sont-elles plus lues en France que dans le reste des pays francophones ?

Pierre Léglise-Costa : Quand je vais à Bruxelles et que je vais toujours dans les bonnes librairies de la ville, les œuvres de Mia Couto sont bien mises en valeur. Le Temps, le grand quotidien suisse de Genève, rend souvent compte de nos publications et admire cet auteur. Après il faudrait faire une étude plus approfondie.

PROJECT-ILES : Mia Couto n’a pour l’instant pas été primé par aucun Prix en France, alors même que son œuvre est largement au-dessus de pleins d’auteurs primés en France, est-ce que vous faites le pari des Prix types Médicis, ou même Wepler pour donner à son œuvre, belle, puissante, une visibilité encore plus grande ?

Pierre Léglise-Costa : Mia Couto a eu beaucoup de prix dans le monde lusophone. En 2007, il a eu le Prix de l’Union Latine des Littératures (comprenant les pays de langues latines). En 2014, il a eu le Neustadt International Prize for Literature (une sorte de consécration américaine) et – et c’est important- en 2013 le Prix Camões, qui est le prix donné par tout le monde de la littérature et aussi de la culture de tous les pays lusophones dans le monde. Nous attendons un prix en France, évidemment. Les prix littéraires en France sont souvent difficiles à obtenir pour des auteurs étrangers. Je n’entre pas ici dans des considérations sur l’attribution des prix. Disons que nous attendons le Nobel…

Propos recueillis par Nassuf Djailani

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Identités affiliatives et communs autodidactes chez Mia Couto

RAPPEL : Nous vous proposons dans ce qui suit, la version relue et corrigée de l’article de Maria-Benedita Basto, Paris Sorbonne/CRIMIC, initialement publié dans la revue papier (et qui n’avait pas pu être relue par son auteur avant publication). Nous lui renouvelons ici nos sincères excuses et nous lui donnons l’occasion de voir publier l’analyse qu’elle a eu la gentillesse de nous proposer sur l’oeuvre de Mia Couto, à qui PROJECT-ILES consacre un numéro.

 

 

It is only too tempting to fall into the trap of assuming that, because essentialism has been deconstructed theoretically, therefore it has been displaced politically.

Stuart Hall

 

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Mia Couto rencontré à Paris (2015) lors de la parution de son dernier roman La confession de la lionne

 

Terra Sonâmbula/Terre Somnambule[1], le premier roman de Mia Couto, est né du contexte d’une guerre qui a sévi au Mozambique entre 1976 et 1992 et qui a fait un million de morts et cinq millions de déplacés pour un total de 14 millions d’habitants. Elle opposa le Frelimo (Front de Libération du Mozambique)[2], le parti au pouvoir, et le MNR (Mouvement of National Resistance), plus tard devenu la RENAMO (Resistência Nacional Moçambicana). Publié en 1992, l’année des accords de paix, à Rome, entre le Frelimo et la RENAMO, Terre Somnambule part de cette expérience tragique pour la transformer en possibilité de création de ce que j’appellerai un commun autodidacte qui suppose des relations affiliatives. Se dessinent ici les contours d’une re-connaissance de soi et de l’autre qui se démarquent d’un modèle de citoyenneté excluant directement lié à l’intensification de la guerre pendant les années 80, puisant dans l’  « invention » fanonienne[3] comme marque par excellence de la subjectivation.

D’agression extérieure appuyée d’abord par la Rhodésie, puis par l’Afrique du Sud[4], la guerre se transforme pendant cette décennie en conflit intérieur impliquant le soutien d’une partie de la population rurale à la RENAMO. Par cet appui, cette population cherchait à retrouver une pratique de citoyenneté autre que celle proposée par le projet hégémonique du Frelimo, le droit à leurs mémoires collectives et individuelles, effacées par une écriture socialiste modernisante de la politique du parti-état, qui prétendait, au nom de cette modernité et au nom d’une « organisation »[5] de la population visant son encadrement et son unité, effacer toute divergence dont les cultures traditionnelles et régionales pourraient être porteuses.

 

L’orphélinité : un principe constitutif de l’écriture de Mia Couto

 

C’est justement en relation à cette essentialisation des identités autour d’une opposition modernité/tradition et d’une monopolisation de l’accès à la vérité et au savoir par l’Etat, que l’écriture de Terre Somnambule transforme le désordre de la guerre en force positive de subversion et donne naissance à ce qui me parait être un principe constitutif de l’écriture de Mia, l’orphélinité. Subvertissant les logiques d’assignation de places à l’intérieur et à l’extérieur d’une communauté, dans ce roman, les personnages principaux sont marqués par le sceau d’appartenances identitaires doubles et « errent », s’interrogeant sur leur « vérité »[6]. D’où le rôle joué par les chemins, les déplacements, la (re)construction de liens familiaux autres que ceux des filiations biologiques : des enfants sans parents, des femmes et des hommes qui n’ont pas pu en avoir, etc. Mais aussi des déplacés, ceux que la guerre avait forcés à l’errance et ceux, métis, indiens, etc., dont la place posait problème. Au croisement des dimensions épistémiques et esthétiques, l’orphélinité constitue ainsi un principe qui permet de comprendre ce roman et l’œuvre de cet auteur.

L’orphélinité « signifie ici un rapport au passé, à l’autorité, à la tradition qui ne découle pas d’une filiation mais d’une affiliation, d’un choix volontaire, individuel »[7]. Alors que chez E. Said la filiation est basée sur une linéarité narrative, la procréation familiale et la succession biologique, marquant une transmission « verticale » d’une autorité à laquelle on appartient « par naissance, nationalité, profession »[8], l’affiliation marque l’érosion de cette autorité et sa transformation dans des rapports horizontaux ou latéraux. Constitués par « conviction sociale et politique, circonstance économique et historique, effort volontaire et délibération volontaire »[9], ces liens affiliatifs sont accompagnés par une mise en valeur de l’autodidactisme comme stratégie émancipatrice de subversion des formes possibles de domination. Selon Said, en s’inspirant de l’exemple de Giambattista Vico, l’affiliation « affirme une pluralité ouverte, hybride – une confrérie autodidactique[10] qui se produit dans les corsi et ricorsi d’une histoire séculaire »[11]. L’autodidactisme est de ce fait le principe matériel fondateur d’un rapport de non domination que nous pourrions lier au concept d’égalité des intelligences proposé par Jacques Rancière[12]. Nul savoir ne peut se constituer démocratiquement s’il ne suppose pas cette égalité de n’importe qui. Justifiée par le partage des facultés de l’esprit, de la volonté et de l’intelligence commune à tous les hommes, se met en jeu l’obligation pour chacun d’apprendre à nouveau et de « retrouver » son savoir, c’est-à-dire, de se constituer le(s) réseau(x) de relations signifiantes qui constituent sa vision spécifique du monde. Au principe téléologique des « origines » s’oppose une logique démocratique des « commencements » (Vico)[13].

La lecture de Terra Somnambule  permet de démontrer que l’autodidactisme est non seulement lié à la possibilité de penser autrement les identités et de songer à une autre forme de commun, mais qu’esthétique, épistémologie et politique sont ici étroitement liées. Ce qui sera aussi ici en question est alors la façon dont Mia Couto revient dans ce roman sur un des lieux communs le plus répandu : l’idée d’une oralité constitutive de la littérature « africaine ». On parle beaucoup de l’oralité à propos de l’écriture de Mia Couto car, quelque part influencé par ses ainés Luandino Vieira, romancier angolais et Guimarães Rosa, écrivain brésilien, il a créé, comme eux, des néologismes inspirés par des appropriations populaires de la langue portugaise, influencées par les langues maternelles des usagers. Mais comprises de cette manière, l’oralité et l’écriture restent enchâssées dans un rapport hiérarchique basé sur une configuration spatio-temporelle excluant, résultat d’une colonisation des savoirs qui persiste après les indépendances. L’oralité est vue par l’Occident comme « exotique », en même temps qu’elle conforte l’image de peuples en retard sur la civilisation. Nous allons, au contraire, voir que ce qui intéresse Mia Couto, cest la déconstruction de toute hypothèse dhiérarchisation des régimes écrit/oral en jouant sur linversion et le travestissement de leurs rapports et caractéristiques, empêchant de ce fait toute création de tradition filiative. En ce sens, Terra Sonâmbula est un premier roman fondamental : il trace les voies futures de l’écriture de Mia et nous montre l’importance que la dimension épistémologique prendra dans les textes à venir.

 

Muidinga et le brouillage entre les régimes de l’oralité et de l’écriture : décoller les étiquettes

Terre Somnambule est construite dans une mise en abîme : la structure du récit, en onze « chapitres » et onze « cahiers » fait intercaler l’histoire de l’errance de Muidinga et de Tuahir, un vieux et un enfant sortis d’un camp de réfugiés ou de déplacés, à la recherche des parents de Muidinga, raconté par un narrateur, avec une autre histoire, celle écrite par Kindzu dans ses cahiers trouvés après sa mort. Kindzu raconte à son tour sa propre errance poursuivant une double recherche : celle d’un enfant, l’enfant de Farida, une femme aussi en déplacement qu’il avait rencontrée sur un bateau désaffecté ; et celle des Naparamas qu’il voulait rejoindre pour aider à en finir avec la guerre. Les Naparamas étaient une troisième force[14], constituée de guerriers qui ont repris des rites traditionnels et qui combattaient la RENAMO. Une troisième voie, choisie par Kindzu, symboliquement mêlée de passé, de présent et d’avenir. Ce « récit » à l’intérieur du récit premier fait irruption à travers la lecture à haute voix que le jeune Muidinga fera de ces cahiers trouvés, au vieux Tuahir. Mais dans cette rencontre avec les cahiers de Kindzu, Muidinga se rend compte non seulement qu’il sait lire mais il découvre que, lui aussi, il peut écrire.

Dans la première scène du roman, les deux personnages arrivent près d’un autocar qui venait de subir une attaque. Il avait été brulé et les corps des passagers étaient encore à l’intérieur, carbonisés. Mais à côté du car, ils découvrent le corps de Kindzu sur le dos, tué par balles, sûrement en conséquence d’une tentative de fuite. A son côté, il y avait une valise.

Tuahir et Muidinga trainent Kindzu sans le tourner jusqu’à l’endroit où ils ont inhumé les autres corps. Pendant cette opération « ses dents ont laissé un sillon dans la terre »[15]. Et c’est comme si l’ouverture du roman est doublée d’une bouche ouverte dont les dents mordent la terre lui ouvrant des petits chemins, des lignes, ils labourent la terre pour la fertiliser, la féconder. Une bouche d’un mort dont la voix se fera ainsi entendre, d’abord dans cette image, après dans ces écrits. Une bouche qui ouvre des sillons, semant des mots, se complète avec la scène finale où les pages du cahier tombent et les lettres se transforment en grains de sable et les pages écrites en pages de terre[16]. Le sol est un des éléments importants dans la disposition du récit et dans les stratégies de subversion qui nous intéressent. Dans le roman, le vent souffle du sol, et  transforme les lettres. Ou alors, dans le roman, il y a toujours la menace de perdre le sol d’une communauté se trouvant devant un sol creux. Dans la valise, ils découvrent des cahiers, mais ces cahiers nous sont présentés comme « gribouillés » avec des « lettres incertaines »[17] .

En effet, le long de ce roman, l’écriture ne nous est jamais présentée comme hiérarchiquement supérieure à l’oral, comme détenant une quelconque vérité ; au contraire, elle nous apparaît dans sa fragilité : elle a besoin d’être lue à haute voix pour dégager une signification. Par ailleurs, cet impouvoir de l’écrit est confirmé par le fait qu’il ne s’agit pas non plus d’un « livre », mais d’un cahier et en plus d’un cahier de feuilles qui s’éparpilleront, de « papiers » de « paperasse » un autre mot utilisé dans le roman. Tandis que le vieillard s’intéresse aux vêtements, à la nourriture trouvés dans la valise, le jeune s’accroche justement à ces « papiers »[18]. Le vieux veut les utiliser pour allumer le feu, le garçon les cache sous le siège. Mais ce partage entre les deux « utilisations des feuilles du cahier de Kindzu va lui aussi s’embrouiller.

Une autre scène, témoignant de ce déplacement du sens commun nous est présentée dans ce début du roman: elle met en question un canon, un cliché, car elle nous renvoie aux nuits africaines autour du feu, cadre « naturel » de la littérature orale. Pourtant, ici, autour du feu nous rencontrons la lecture de l’écriture. L’enfant était, en effet, en train de lire à voix basse et le vieillard lui demande ce qu’il est en train de faire et le prie de lire à haute voix pour le bercer. Cette scène est ainsi accompagnée d’une double inversion de rôles : d’un côté, la transmission qui se fait traditionnellement des anciens aux jeunes est détournée dans une « nouvelle tradition » qui se fait, au contraire, de la voix du jeune vers le vieil homme. Mais nous avons encore un fils non-biologique qui berce un père adopté, inversion alors des rôles de père et de fils, au sein d’une famille non-filiative. Le vieillard adhère désormais à ce moment de lecture forçant par là un acte typiquement individuel à devenir son autre en même temps que la voix se rajoute à l’écrit : quand Muidinga se préparait pour allumer un feu sur le bord de la route, par exemple, le vieux apparaît et lui demande : « tu ne vas tout de même pas lire ça tout seul, d’accord ? »[19]. Cette lecture en compagnie, cette lecture pour l’autre constitue aussi, de ce fait, un acte de brouillage des frontières entre lecture pour soi et construction d’un lien autour d’un récit

Il y a donc un jeu qui s’établit entre les yeux et la voix dans lequel les traces de l’écrit se mêlent à celles habituellement associées à la parole du conteur : « ses yeux sont plus ouverts que sa voix qui, à mesure et attentive, déchiffre lentement les lettres »[20]. Et au fil de cette lecture, comme en relation avec la voix des contes traditionnels, « [l]a lune semble avoir répondu à la voix de Muidinga, et la nuit s’emplit de sa clarté »[21]. Muidinga lit, nuits de suite, et « il passe la main sur le cahier comme s’il palpait les lettres »[22]. Les lettres sont non seulement sonores et partagées mais aussi palpables, appréhendées par le toucher, comme la voix l’est par l’audition. Cela veut dire aussi que les lettres s’émancipent du cahier, qu’elles sortent de son support traditionnel, qui les fige dans un dispositif silencieux et cérébral et deviennent performatives, charnelles, portables et communes comme la voix.

Il y a un moment où les deux sont loin de l’autobus, devenu leur foyer, et Tuahir dit à Muidinga qu’il n’arrive pas à s’endormir car la lecture des cahiers lui manque. Il rajoute que Kindzu, l’auteur des histoires, habite déjà avec eux. Muidinga s’excuse en disant qu’il a oublié les cahiers dans le bus. Mais, il rajoute que, comme il avait lu déjà un cahier en avance, il peut lui raconter ce qu’y est écrit car il sait « presque tout par cœur, mot à mot »[23]. A quoi Tuahir répond : « [p]arle bien lentement pour que je comprenne. Si je m’endors, n’arrête pas. Je t’écoute même endormi »[24]. L’oralité et l’écriture se rejoignent et se confondent. Muidinga n’est plus seulement celui qui lit, mais celui qui raconte quelque chose qui, d’une certaine manière, est devenu une « tradition ». C’est donc un conteur hybride, car il ne raconte pas une histoire qui lui est parvenue oralement mais dans un parcours coupé par l’écriture. Et si l’écriture se transforme en « oralité », c’est bien une écriture incorporée dont il devient la voix. L’écriture devient voix. Il y a donc un jeu qui s’établit entre les yeux et la bouche, le lire et le parler, les lettres et la voix.

Tuahir est un double du lecteur mais il est aussi la transformation du lecteur en auditeur. Les textes écrits nous arrivent dans cette double scène d’une lecture des textes manuscrits à haute voix. Et, en même temps, cette écriture/bouche semble devenir la seule manière d’exprimer des mémoires. Tuahir ne peut plus se passer de cette écriture qui lui arrive à travers la voix de Muidinga. À un certain moment, il demande à Muidinga de lire en lui disant, « [a]lors, entrons dans ces cahiers »[25] car le « problème c’est de laisser tout ce noir entrer dans la tête des gens »[26]. Et  un peu plus avant, nous avions pu lire : « Tuahir avait compris: les écrits de Kindzu restituaient au garçon une mémoire empruntée de ces jours impossibles »[27].

La présence de cette mémoire empruntée dans la vie des protagonistes va si loin qu’à un moment, vers la fin, Muidinga propose à Tuahir de jouer les personnages des cahiers de Kindzu, de jouer Kindzu et son père Taímo, et pendant quelques pages, ils font comme s’ils étaient vraiment ces personnages[28]. Nous avons donc la mise en abîme amenée à son point extrême : les personnages d’une histoire jouent les personnages d’une autre histoire qu’ils ont connue à travers sa lecture orale. Ce moment correspond à un autre, quand Kindzu, le vrai, parlant avec son père, lui explique ce qu’écrire veut dire.

Dans le roman, les dernières pages appartiennent au dernier cahier de notes, au journal intime de Kindzu. Dans une dynamique de réversibilité, le mouvement narratif des deux histoires et les déplacements des protagonistes s’accompagnent mutuellement. Et dans les dernières feuilles écrites par Kindzu et lues par Muidinga à la fin du roman, Kindzu veut raconter un rêve, rêve avec lequel il prétendait terminer l’écriture de ses cahiers. Mais l’écriture de ce rêve finit dans le récit par se mélanger avec les phrases dans lesquelles Kindzu décrit sa propre mort lors de l’attaque de  l’autocar dans lequel il voyageait, ce même autocar du début du livre, devenu le foyer Muiginga et Tuahir. Dans ces dernières phrases, Kindzu voit Muidinga arriver et reconnaît en lui l’enfant qu’il avait essayé de trouver, le fils perdu de Farida : Gaspar. Il le voit prendre ses cahiers et il l’appelle. Il l’appelle par son vrai prénom. Et à ce moment, l’enfant, dans un sursaut, laisse tomber les feuilles qui s’éparpillent sur la route :

Les cahiers lui échappent des mains. Soulevées par un vent venant non pas de l’air mais du sol même, les feuilles s’éparpillent sur la route. Alors, les lettres, une à une, se transforment en grains de sable, tous mes écrits sont bientôt convertis en pages de terre[29].

 

Les feuilles se séparent du cahier et s’éparpillent, les lettres se détachent des pages des cahiers, des lettres devenues errantes, des lettres qui avaient accompagné en abîme les différents voyages des différents personnages. Elles se détachent et se transforment en grains de sable, créant une espèce de terre graniteuse, non pas une pâte homogène, mais une terre faite de grains, un à un, des grains entre -singuliers-pluriels. Un cahier-livre transformé en pages de terre. La terre devient livre…aux feuilles éparpillées : un livre qui ne s’impose pas mais qui œuvre à l’écoute des traditions, elles-mêmes ouvertes, inventées.

 

L’orphelinité et les lettres-grains de sable : identité affiliative et commun autodidacte

 

Ces singuliers-pluriels envisagés sur/suggérés par cette image des lettres mobiles-grains de sable nous permettent de saisir ainsi cet autre problématique, celle de l’affiliation et d’un commun autodidacte, créée par une paradoxale appropriation de deux mots issus d’un contexte de guerre : déplacements et orphelins.

Nous constatons que tous les personnages principaux sont des orphelins. Dans Terre Somnambule, Muidinga et Kindzu, mais aussi D. Virgínia qui ne pouvait pas avoir d’enfants et adopte Farida. Ce qu’on pourrait appeler ici une « orphelinité constitutive », signifie la mise au singulier de chaque sujet non seulement devant ses propres choix et son destin mais aussi devant son « origine ».

L’expression de l’orphélinité trouve son point culminant au moment de lecture à haute voix du dernier cahier de Kindzu. Ce moment est aussi celui de la mort de Tuahir qui, trop vieux et fatigué, demande à Muidinga de le mettre dans un petit bateau au bord de la mer. Il prie alors Muidinga de commencer à lire le cahier, tout en attendant la montée de la mer, qui l’emportera. Ce qui veut dire qu’au moment de la reconnaissance de sa propre identité, celle de Gaspar, fils-orphelin de Farida, Tuhair, son père adoptif, est lui aussi déjà mort. Muidinga/Gaspar se rejoignent dans une orphelinité qui nous paraît pouvoir être envisagée dans une dimension représentative, imaginaire, comme possibilité d’accéder et de vivre sa vérité de soi. L’« origine », i.e., le point de naissance, est écartée : orphelins, les personnages n’ont que des « commencements », pour utiliser un terme que Said reprend de Vico[30], comme nous avons vu. L’orphélinité de Muidinga-Gaspar incarne la nécessité de devoir choisir, parmi des alternatives, en dehors des liens de filiation :

Dans ce désespoir, un désir précis me balaya : rejoindre les naparamas. Oui, je voulais devenir un de ces guerriers justiciers. Je me voyais déjà, torse nu, avec ces colliers, ces rubans, ces amulettes. (…) J’étais partagé entre choisir un destin de combattant ou me mettre en quête d’un petit coin de terre paisible[31].

 

L’expérience de l’orphelinité acquiert également une dimension autodidacte à travers l’association entre l’écriture et le sol. Car Muidinga découvre qu’il sait écrire en dessinant sur le sol les lettres qui forment le mot « azul », bleu à l’intérieur duquel il y a « luz », lumière.  C’est également cette écriture qui les sauve de l’emprisonnement. Quand lui et Tuhair ont été attrapés dans un filet-piège pour des animaux, Muidinga arrive à mettre un bras dehors et commence à écrire sur le sol le nom de son propriétaire, Squilette. Emerveillé, ce dernier veut savoir ce que ces dessins veulent dire et en apprenant que c’est son nom, il libère les prisonniers. Mais avant, il leur demande d’écrire son nom sur un arbre où il les a amené entretemps, voulant que cet arbre soit fécondé par ce nom inscrit. Cet épisode ajoute encore au statut hybride d’une écriture dont la puissance peut aussi bien être associée aux mythes occidentaux qu’aux pratiques locales autour des usages magiques des signes.

Le deuxième mot du vocabulaire de la guerre repris par le roman, « déplacé » subit aussi ce renversement positif à travers le jeu entre place et déplacement, ordre et subversion. Entre être assigné à assigné à une place, être dé-placé, se mettre à la place de lautre, personne n’est, en effet, à sa place dans le roman. Dans Terre Somnambule, les personnages sont des vrais déplacés. Mais il y a aussi d’autres formes de ne-pas-être-à-sa-place ou encore ceux qui occupent-plusieurs-places : D.Virgínia, la portugaise inadaptée, Surenda, l’indien, le monhé[32] que les noirs n’acceptent pas, mais aussi Muidinga qui, en se découvrant Gaspar, se découvre métis, fils du viol de Farida, sa mère, par un colon portugais, le mari de D. Virgínia. Il porte en lui la rencontre violente et inégale entre deux cultures.

À la violence symbolique d’un récit de progrès modernisant et excluant auquel correspond la cartographie de la nation, Terre Somnambule oppose une ouverture à l’expérience de la transformation sous la forme d’une vision non-linéaire de l’espace-temps. Le livre nous raconte une histoire où les personnages, quoique s’exerçant sur des chemins, se rendent compte, à un certain moment, qu’ils ne sont plus en train de marcher. C’est le paysage, le sol même qui devient errant. Les personnages marchent, errent, dans un paysage qui se transforme simultanément. Mais cette expérience de l’errance et du déplacement n’arrive que par le biais de l’écriture-lecture des cahiers de Kindzu, comme si le partage de ces histoires permettant des jeux de rôle de se mettre à la place de l’autre était le vrai et le seul moteur du pays désespéré : le remède contre la guerre qui « tuait » les routes, les ponts, les carrefours et les passages, est de devenir nous-mêmes des routes, soit-il par la littérature, place par excellence de la lettre errante et orpheline[33].

Si, comme il est dit au début du roman, « [l]a guerre, à cet endroit avait tué la route »[34], tout le livre s’appliquera à recréer de nouvelles voies. Muidinga, Tuahir et Kindzu se font des chemins dans leurs errances, refont les chemins tués par la guerre. Par ailleurs, l’écriture, à travers la lecture à haute voix de Muidinga, crée aussi une fluidité qui s’oppose à la fixité d’une écriture entendue comme productrice de vérités, d’une autorité, une écriture-miroir dont les lettres ne seront pas des grains de sable errants mais des éléments captifs d’un seul sens. Cette possibilité de créer des nouveaux communs dans l’auto-apprentissage de tous les jours était également un trait chez les habitants des périphéries dont nous parle José Luís Cabaço :

Habitué à reconstruire leurs propres vies chaque jour, ils se réorganisent tous les jours, se réorganisent face à la nouvelle réalité. Ils établissent des nouveaux liens de solidarité, donnant des nouveaux contenus à ceux qui persistent, renforçant et innovant des traditions (…) créant d’autres ordres symboliques et, avec cela, multipliant des formes de résistance aux tendances hégémoniques et définissant des stratégies de gestion et d’intégration des éléments de modernité.[35]

 

Pour déjouer les ordonnancements de la cartographie, le roman fait appel à la terre, cette même terre dans laquelle se transforment finalement les pages des cahiers de Kindzu. Elle est surface d’écriture et sol d’errances, elle est une terre somnambule qui cherche la lumière du jour. Une terre qu’il ne faut pas perdre de vue, dont Kindzu ne doit pas s’éloigner, pendant son voyage en bateau longeant la côte.

 

Dans le roman, la guerre est analysée dans les usages qu’en font les pouvoirs, en tant que forme d’assignation de places à l’intérieur et à l’extérieur d’une communauté Or, nous avons ainsi vu comment l’espace-temps de cette guerre devient dans Terre Somnambule l’espace-temps nécessaire à une re-connaissance de soi et de l’autre par le biais de l’expérience de récits partagés. Une re-connaissance qui se fait dans une orphélinité qui permet de créer une forme de commun d’entre-singuliers-pluriels autodidactes. L’affiliation que permet l’orphelinité déjoue ici toute identité essentialisante. C’est peut-être à cet espace-temps partagé que Partha Chatterjee a pensé quand il opposait au concept de la nation universelle et progressive « le temps hétérogène, irrégulier et dense »[36]. Avec Mia Couto, nous assistons à une mise en valeur de l’autodidactisme des personnages comme stratégie émancipatrice de subversion des formes possibles de domination. Cet autodidactisme permet aussi de revenir sur un des lieux communs le plus répandus, l’idée d’une opposition entre l’occident et l’Afrique axée sur une oralité constitutive de la littérature « africaine ».

Découlant de cette pratique affiliative, Mia Couto met en avant une écriture « orale » et une oralité « écrite » qui déjoue les codes imposés de la définition d’une africanité littéraire utilisée comme une étiquette, le plus souvent exclusive, proposant, au contraire, à ces littératures du continent d’être tout simplement littérature[37].

 

 

Bibliographie

 

BASTO, Maria-Benedita, “Une poétique africaine est-elle nécessaire ? ”, Cahiers d’Etudes Africaines, EHESS, no. 181, pp. 179-198.

BASTO, Maria-Benedita, “Danse de l’histoire, écritures mobiles: enjeux contemporains dans les littératures de l’Angola et du Mozambique », Revue de littérature comparée, no. 340, 4-2011, pp. 454-496.

CABAÇO, José Luís, « Identidades, conflito e liberdade » in Traversias, Revista de Ciências Sociais e Humanas em Língua Portuguesa, 4/5, 2004, pp.237-249.

CHATTERJEE, Partha, Colonialismo, Modernidade e política, Salvador: UFBA, 2004.

COUTO, Mia, Terra Sonâmbula, Lisboa: Caminho, 1992.

COUTO, Mia, Terre Somnambule, Paris: Albin Michel, 1994.

FANON, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris : Seuil, 1971 [1952].

HALL, Stuart et DU GAY, Paul (eds) Questions of Cultural Identity, London/New Delhi: SAGE Publications, 1996.

RANCIÈRE, Jacques, La parole muette, Paris : Hachette, 1998.

RANCIÈRE, Le maître ignorant, Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris: Fayard, 1987.

SAID, Edward, Beginnings. Intention and Method, London : Granta Books, 1985 [1975].

SAID, Edward, The World, the Text, the Critic, Princeton: Harvard University Press, 1983.

 

 

[1] Mia Couto, Terra sonâmbula, Lisboa: Caminho, 1992. J’utiliserai dans cet article, pour les citations,  la version française, Terre Somnambule, Paris: Albin Michel, 1994. Cette œuvre est le premier roman de cet écrivain qui avait débuté, en 1983, avec Raiz de Orvalho, un livre de poésie. Ce roman a été élu une des douze meilleures œuvres africaines choisies  de la liste des cent(s) meilleurs ouvrages du siècle XX africain, établie lors de la Foire du livre de Harare, Zimbabwe, et divulguée en février 2002, à Accra, Ghana.

[2] Le FRELIMO c’est le mouvement qui a conduit la guerre de libération contre le Portugal entre 1964 et 1974. Fondé en 1962 il a eu comme premier président Eduardo Mondlane. Il est au pouvoir depuis l’indépendance, le 25 juin de 1975. Après le 3e congrès, en 1977, il devient le parti Frelimo. En conséquence de ces accords, le régime politique de parti unique s’ouvre au multipartisme. Les premières élections ont lieu en 1994.

[3] « Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence » (Frantz Fanon, Peau noir, masques blancs, Paris : Seuil, 1971 [1952], p. 186).

[4] L’armée du MNR/RENAMO a été créée au départ par la Rhodésie du Nord avec et sous la direction d’anciens combattants portugais de la guerre coloniale et d’autres portugais, mécontents des conditions de l’indépendance. Après le changement de régime en Rhodésie, devenue le Zimbabwe en 1980, la RENAMO passe sous contrôle de l’Afrique du Sud qui l’accueille et la soutient financièrement et militairement. L’Afrique du Sud avait une double raison pour le faire : d’un côté, elle n’était pas intéressée à laisser l’Union soviétique ou les pays du bloc socialiste s’installer en voisinage, nous étions en période de guerre froide ; de l’autre coté, le Mozambique servait d’arrière garde à l’ANC. Ce passage correspond à une intensification de la guerre, qui s’étend sur  tout le territoire.

[5] D’un côté, la création de mouvements qui avaient pour mission l’encadrement, comme l’organisation de femmes (OMM), l’organisation des jeunes (OJM), mais aussi l’association des journalistes, par exemple. De l’autre, les « villages communaux » dans lesquels devraient vivre dorénavant les populations rurales, mais aussi l’Opération Production (1983), qui visait l’irradiation des « improductifs ». Tous ces nouveaux codes de citoyenneté ont créé une méfiance des populations à l’égard du pouvoir, une perte de lien social.

[6] Parlant de la guerre au Mozambique, José Luís Cabaço écrit « [c]ette guerre est devenue, finalement, un long et tragique processus de négociations des identités collectives et individuelles ». (« Identidades, conflito e liberdade » in Traversias, Revista de Ciências Sociais e Humanas em Língua Portuguesa, 4/5, 2004, pp.237-249, p. 245).

[7] Basto, Maria-Benedita, “Danse de l’histoire, écritures mobiles: enjeux contemporains dans les littératures de l’Angola et du Mozambique », Revue de littérature comparée, no. 340, 4-2011, pp. 454-496, p. 471.

[8] Said, Edward, The World, the Text, the Critic, Princeton: Harvard University Press, 1983, p. 25.

[9] Ibid.

[10] C’est moi qui souligne.

[11] Ibid, p. 118.

[12] Rancière, Jacques, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris: Fayard, 1987.

[13] Said, Edward, « Vico in His Work and in This », Beginnings. Intention and Method, London : Granta Books, 1985 [1975], pp. 345-382.

[14] « Un Naparama ? Jamais auparavant je n’avais entendu parler de ces gens. Vaguement Surenda m’expliqua. C’étaient des guerriers traditionnels qui luttaient protégés par les sorciers contre les fauteurs de la guerre. Ils avaient réussi dans les districts du Nord, à rétablir la paix. Ils combattaient avec des lances, avec des arcs, avec des sagaies. Aucun impact de balle n’avait effet sur eux, ils étaient blindés, immunisés contre les armes à feu », Couto, op.cit., p. 31.

[15] Ibid, p.13. L’expression en portugais est “dentes charruando”, ce verbe est un neologisme à partir du nom “charrua”, “charrue”.

[16] Ibid. p. 251.

[17] Ibid, p.13.

[18] Ibid , p.13.

[19] Ibid, p.48.

[20] Ibid, p.14.

[21] Ibid, p.15.

[22] Ibid, p.41.

[23] Ibid, p.113.

[24] Ibid.

[25] Ibid, 157.

[26] Ibid.

[27] Ibid.

[28] Ibid, p.191-193.

[29]Ibid, p.251.

[30] Said, Beginnings, op.cit.

[31] Couto, op.cit., p.34

[32] “Il n’était pas d’ici, ne méritait pas les sympathies (…)

  • Je m’en vais, Kindzu!

(…) Qu’il y ait la guerre ou non: un monhé navigue toujours entre deux parties, avait-il plaisanté en parodiant les dires des autres Indiens. (…) Tu as des ancêtres, Kindzu. Ils sont ici, ils habitent où tu vis. Je n’en ai pas, je ne sais pas qui ils furent, ne sais pas où ils sont. (…) Surenda, finalement, était un homme seul » (Couto, op.cit, p. 32-33).

[33] “[L’écriture] n’est pas simplement un moyen de reproduction de la parole et de conservation du savoir, elle est un régime spécifique d’énonciation et de circulation de la parole et du savoir, le régime d’une énonciation orpheline, d’une parole qui parle toute seule, oublieuse de son origine, insouciante à l’égard de son destinataire” (Jacques Rancière, La parole muette, Paris : Hachette, 1998, p. 82).

[34] Couto, op.cit, p. 9.

[35] Cabaço, op.cit, p. 247-248.

[36] Partha Chatterjee, Colonialismo, Modernidade e política, Salvador: UFBA, 2004, p. 73.

[37] Pour une discussion détaillée de la question voir Maria-Benedita Basto, “Une poétique africaine est-elle nécessaire ? ”, Cahiers d’Etudes Africaines, EHESS, no. 181, pp. 179-198.

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Raharimanana parle écriture et édition avec les écrivains mahorais

Lors de son déplacement à Mayotte à l’invitation de la compagnie Cie Ariart Théâtre Mayotte, l’écrivain et éditeur Jean-Luc Raharimanana est parti à la rencontre des écrivains mahorais. Le rendez-vous a eu lieu sous le manguier dans la cour intérieure de la Bouquinerie de Passamaïnty. Il a beaucoup été question d’écriture, d’édition et du travail à faire autour des langues locales.
Après avoir partagé son expérience d’écrivain, de dramaturge, de comédien, de metteur en scène et de directeur de collection chez Vents d’ailleurs, Jean-Luc Raharimanana a noté qu’il y a beaucoup d’excellents poètes dans la région, mais que les romans étaient souvent de moins bonne qualité, pas toujours aboutis. Ce qu’il regrette beaucoup. Il a néanmoins tempéré ses propos sur la question des genres qui est pour lui un faux problème. Il a même confié rêver de pouvoir un jour inscrire « Tantara » sur la couverture de ses publications à venir.

A noter que le dernier ouvrage de l’écrivain malgache intitulé Empreintes doit paraître aux éditions Vents d’ailleurs courant novembre 2015.

 

Rencontre entre écrivains de Mayotte et Jean-Luc Raharimanana à la Bouquinerie de Passamainty (Nassuf DJAILANI)
Rencontre entre écrivains de Mayotte et Jean-Luc Raharimanana à la Bouquinerie de Passamainty (Nassuf DJAILANI)

L'écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana avec le romancier et dramaturge mahorais Nassur Attoumani (Nassuf DJAILANI)
L’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana avec le romancier et dramaturge mahorais Nassur Attoumani (Nassuf DJAILANI)

A Mayotte, Jean-Luc Raharimanana parle écriture avec une poignée d'écrivains locaux qui ont répondu présent.
A Mayotte, Jean-Luc Raharimanana parle écriture avec une poignée d’écrivains locaux qui ont répondu présent.

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Le poète Kader Mourtadhoi et l’essayiste Soula Saïd (de profil) à la Bouquinerie de Passamaînty.

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Trois romancières pour raconter une histoire de l’île Maurice avec leurs sensibilités

La 2ème édition du salon du livre de Saint-Pierre a été l’occasion pour les trois romancières mauriciennes de répondre aux questions des lecteurs venus en masse les rencontrer.

Parmi les questions qui revenaient souvent, celle de la propension des œuvres des auteures invitées à donner à lire autre chose que l’image carte postale vantant la beauté de l’île. Et la première à répondre c’est Shénaz Patel dont l’ensemble de l’œuvre est publié aux éditions de l’Olivier. Sur ce qui a motivé l’écriture de l’un de ses plus célèbre roman, elle répond par une question qu’elle s’est posée au tout début de l’écriture :

« Quelle réaction avoir, que faire dans une situation où on vous apprend un matin que vous n’avez plus le droit de rentrer chez vous, que toute votre vie que vous avez bâtis à tel endroit n’est plus possible ? Comment réagir face à un tel bouleversement ? », une question de fond qui a déclenché le point de départ du Silence des Chagos. Avec ce livre, « je voulais mettre l’histoire en mot pour la partager, une histoire géopolitique complexe qui est la déportation des chagosiens », sans chercher « à me poser comme porte parole de tel ou tel », confie encore Shenaz Patel face à ses lecteurs venus en masse.

La romancière Shénaz Patel au Salon du livre Athéna 2015

« A chaque livre, j’apprends à la fin ce que je cherchais, c’est l’un de mes grands bonheur d’écrivaine » Nathacha Appanah

A un lecteur qui lui demande ce qui motive son écriture, Nathacha Appanah confie : « A chaque roman j’essaie de répondre à une question très personnelle. Avec Les rochers du poudre d’or, je voulais parler de l’arrivée des engagés à Maurice, comme s’il fallait que je sois en paix avec les questions liées à cette histoire (celle de l’arrivée de 5 indiens à Maurice dans le roman), compte tenu de mes origines indiennes, avant d’écrire sur autre chose ». Le dernier frère, a été  un projet plus long par rapport à mon précédent livre et qui a pour point de départ ma découverte des 126 tombes au cimetière juif à Maurice. Le fait de l’apprendre tardivement m’a beaucoup choqué parce qu’à l’école, on ne m’a jamais parlé des juifs à Maurice. C’est au moment de mes études en France que j’ai mesuré la place de l’Histoire de la seconde guerre mondiale. Du coup, je ne pouvais pas ne pas raconter cette histoire, et je l’ai écrite du point de vue de mon ignorance. Une histoire à la hauteur d’un enfant de 9 ans. Et l’une de mes grandes satisfaction c’est de me rendre compte que les gens peuvent aujourd’hui se rendre à Maurice pour rendre hommage à ces morts ».

La romancière Natacha Appanah au Salon du livre Athena 2015
La romancière Nathacha Appanah au Salon du livre Athena 2015

Est-ce que la voix, c’est la chose la plus importante dans votre écriture ?

La romancière Ananda Devi lors d'une rencontre avec les lecteurs au Salon du livre de Saint-Pierre
La romancière Ananda Devi lors d’une rencontre avec les lecteurs au Salon du livre de Saint-Pierre

« Oui la question de la voix est très importante quand j’écris. Par exemple, la musique de Joséphin le fou m’est venue un jour où j’étais alitée à cause d’une grosse migraine et les phrases me sont venues comme ça après plusieurs versions de mon manuscrit. Et ça a donné ce livre agrammatical, et dans lequel j’ai beaucoup travaillé sur la forme. Oui la forme de mes livres m’importent beaucoup. Avec Eve de ses décombres, je pensais à l’origine écrire un poème, c’est pour cela que ce roman a cette forme là, poétique ».

La place de l’Histoire dans les œuvres de fiction

« Quand on prend nos trois romans respectifs, explique Ananda Devi, j’ai l’impression que les romanciers ont remplacés les historiens », tout simplement parce que « notre histoire n’est pas racontée. Ce sont les écrivains qui viennent combler ce vide, à raison parce qu’il y a un grand silence sur notre Histoire ».

Shénaz Patel tempère un peu cet enthousiasme de sa consœur : « je crois qu’il faut faire attention à ne pas confondre les rôles, pour moi les écrivains ne sont pas comptables de l’Histoire ». C’est vrai que Le silence des Chagos raconte une période pas très glorieuse de l’île Maurice, et ce que j’écris n’est pas toujours très bien perçu à Maurice, mais ce n’est pas mon souci, je pense que j’écris parce que je ne suis pas satisfaite de ce que je vis à Maurice, je ne cherche pas forcément à écrire des choses contre Maurice, mais je ne veux pas non plus faire la promotion de l’île comme le ferait un office de tourisme par exemple ».

La question du style

« Je crois qu’un livre, c’est d’abord une langue, au départ c’est une phrase qui passe dans ma tête. Ce sont ensuite des couches et des couches qui se forment, et à un moment donné, ça prend, ça s’organise. L’histoire que j’ai, fini par s’écrire, grâce à des voix, les histoires me viennent ainsi », explique Shénaz Patel.

Pourquoi cette omniprésence de la violence dans la littérature mauricienne ?

« Là-dessus, je crois qu’il y a un consensus sur le fait de dire que le non-dit est très présent à Maurice et c’est la raison pour laquelle il y a tant de violence chez les gens, et cela se retrouve dans nos productions littéraires, c’est comme ça », rapporte Ananda Devi.

« Cette violence », ajoute Shénaz Patel, « avait atteint un sommet en 1999, avec la mort de Kaya », elle poursuit à ce propos en faisant référence à Jean-Marie Le Clézio qui disait lors de la remise du Prix Fanchette en 1999, que « cette violence était déjà présente dans les textes parus en 1998 », comme si les écrivains avaient prédit ce qui allait se passer.

Sur l’usage du créole, de la nécessité de l’écriture dans cette langue ?

« D’abord on a la liberté d’écrire sur ce qu’on veut, dans la langue que l’on veut », rappelle Nathacha Appanah (qui publie En attendant demain chez Gallimard en 2015).  Et puis il faut dire que « l’écriture en créole est un combat, car le créole est la langue de près de 80% des mauriciens et le paradoxe c’est de recevoir les cours à l’école en Anglais », précise Shénaz Patel. Il faut aussi dire que « le créole n’est pas une langue inférieure, et qu’il y a beaucoup de travail de fait sur le créole mauricien. Il faut citer Dev Virahsawmy qui a traduit tout Shakespeare en créole. Car toute la question est de savoir comment exprimer de l’émotion en créole. Un enfant valorisé dans sa langue maternelle est mieux épanouie. J’ai moi-même traduit En attendant Godot en créole mauricien. ça s’apprend le créole, il y a une graphie créole, il y a des manuels, un dictionnaire unilingue à Maurice, il y a des expériences intéressantes, mais il faut savoir aussi qu’il faut du temps », conclue l’auteure de Sensitive, Shénaz Patel.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

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Mia Couto reçoit PROJECT-ILES qui lui ouvre ses pages

Mia Couto rencontré à Paris (2015) lors de la parution de son dernier roman La confession de la lionne
Mia Couto rencontré à Paris (2015) lors de la parution de son dernier roman La confession de la lionne (Photo Nassuf Djailani)

Mia Couto à la librairie Mille pages à Paris devant son public
Mia Couto à la librairie Mille pages à Paris devant son public (Photo : Nassuf Djailani

Le dernier numéro de la revue PROJECT-ILES consacré à l’écrivain mozambicain Mia Couto vient de paraître. Vous pouvez vous le procurer chez tous les bons libraires à partir de ce 9 octobre 2015.

A l’intérieur vous trouverez un long entretien avec le romancier et poète mozambicain, plusieurs articles d’analyse, des notes de lecture.

Plusieurs articles consacrés à l’actualité théâtrale et cinématographiques sont disponibles également dans ce numéro.

Aussi la revue propose une carte blanche au grand photographe malgache Pierrot Men accompagné de plusieurs textes de l’écrivain malgache Raharimanana.

 

voici le sommaire :

 

Editorial                                                      page 4/5

Portrait d’un écrivain     : MIA COUTO                       Page 6/7

Rencontre avec un auteur : Entretien avec MIA COUTO : « La poésie ne saurait être du seul ressort des poètes » Page 8

Visite à MIA COUTO à MAPUTO, Par Rogério MANJATE Page

INEDIT de MIA COUTO : « Murer la peur » Page 26

Analyse, réflexion, critique : Mia Couto vaguedivague ou comment réenchanter le monde ? par Oriane Barbey Page 30

Analyse, réflexion, critique : Lettres orphelines, identités affliatives, par Maria Benedita Basto Page 50

Quand Mia Couto rencontre le théâtre de Jean-Paul Delore »

Page 62

MIA COUTO vu par les écrivains mozambicains : entretien avec Virgilio de Lemos Page 66

Carte blanche à Raharimanana et Pierrot Men Page 76

Cahier Théâtre (Shenaz Patel, Sergio Grondin, Soeuf Elbadawi, Véronique Sacri, Soumette Ahmed) Page 94

Actualité des écrivains : rencontre avec Ananda Dévi Page 108

Cahier Cinéma (Lova Nantenaina, Mohamed Said Ouma, Ava Duverney) Page 115

Hommage à Salim HATUBOU Page 128

 

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Signes d’affections et de nombreux hommages à Sony Labou Tansi, grand poète du XXè siècle lors de la 32è édition des Francophonies en Limousin

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« L’Histoire fait mal au rire » c’est au rythme de cette phrase que se déroule la 32è édition des Francophonies en Limousin qui touche à sa fin ce 3 octobre 2015. Et l’auteur de ce rire de sauvetage face à l’Histoire qui fait violence, c’est Sony Labou Tansi, à l’honneur à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort (1947-1995).

Et les rendez-vous ont été riches pour entendre, réentendre, faire résonner la parole de ce grand poète du XXè siècle né au Congo (il réunit ou fait le lien entre les deux Congo). Dernier spectacle en date ce vendredi 2 octobre, Le chant des signes au théâtre Expression7 à Limoges. Une invitation au voyage en musique entre Le Congo, Le Brésil, et La France avec un artiste complet, émouvant nommé Marcus Borja. Et la surprise est de taille, Marcus Borja c’est d’abord une voix, il nous accueille avec ce récit, un conte à vrai dire, une fable sur l’homme et les animaux, entremêlé de manuscrits de Sony projeté sur une toile qui compose un beau tableau témoignant d’un écrivain qui écrivait tout le temps des versions et des versions du même livre sur des cahiers d’écoliers jusqu’à la dernière mouture, comme un grand compositeur. Vient ensuite ce chant qui vous prend aux tripes quand le comédien évolue lentement dans le noir depuis le fond de la salle avec une bougie illuminant à peine ses pieds, avec juste ce qu’il faut de lumière flottant dans un seau blanc. S’enchaîne une tricotée de textes poétiques sur ce poète qui caresse le rêve de trouver du travail aux mots. Des mots dont il nous enjoint de nous occuper sinon ils meurent.

« Et il faut que la beauté par son inutilité écrase la laideur de la raison ».

Les signes que Sony fait au monde, Marcus Borja les restitue avec énergie, il est comme possédé. « Tout nommer, nommer jusqu’à ce que la gueule démissionne », et le voilà qui s’effondre comme un homme chargé par toutes les paroles de ceux qui ne peuvent pas dire, « un homme où se sont embourbés tous les autres ». Avec son accordéon; le comédien musicien nous embarque dans un voyage où avec Sony il nous invite à « imposer le cœur à la raison occidentale ». car « il est vrai que le cœur est inutile, mais la raison est laide. Et il faut que la beauté par son inutilité écrase la laideur de la raison ».

Après cette séquence à l’accordéon, Marcus Borja ne tient pas en place, on le voit qui fend la foule de spectateurs, les prend à témoin comme pour imposer une rupture au théâtre. Leur arrachant même des rires parfois avec cette fable sur ces gens de petits rien qui vivent des mésaventures quand ils se rendent au ministère, pour n’y trouver qu’un banc vide.

Le voilà désormais au piano pour faire danser les poèmes de Sony Labou Tansi, ce poète qui parle de l’amour comme personne d’autre, qui parle de l’acte d’amour avec un tel appétit, une telle gourmandise que la langue devient contagieuse.

Le chant des signes est entre autre, l’une des plus belles propositions de cette 32è édition des Francophonies en Limousin autour de Sony Labou Tansi avec une autre lecture des textes de Sony l’avertisseur entêté au théâtre de l’Union par l’émouvant comédien Etienne Minoungou (directeur du festival Les Récréâtrales de Ouagadougou au Burkina Faso).

Nassuf DJAILANI

D’autres rendez-vous rendent hommage au poète disparu il y a 20 ans déjà, une exposition sur le parcours de l’écrivain, conçu par l’éditeur Bernard Magnier, visible à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges jusqu’au 14 novembre.

Le chant des signes (conception, composition musicale et interprétation : Marcus Borja, conseil dramaturgique : Julie Peghini et Nicolas-Martin Granel, Photographie : Diego Bresani, Production : Les Francophonies en Limousin

A signaler de nombreux ouvrages publiés à l’occasion des 20 ans de la disparition de Sony Labou Tansi :

La Chair et l’Idée, Théâtre et poèmes inédits, lettres, témoignages, écrits et regards critiques) un ouvrage nécessaire pour découvrir ce grand poète du XXè siècle du point de vue de ces amis, un ouvrage réalisé sur une idée de Jean-Damien Barbin et sous la direction de Nicolas Martin-Granel et Julie Peghini.)

Ce livre cherche à retracer le parcours singulier de Sony Labou Tansi, en tant qu’écrivain, dramaturge, metteur en scène, meneur de troupe, et penseur du théâtre, marqué par la confrontation et le croisement d’idées et de chairs entre l’Afrique, notamment le Congo, et l’Occident, notamment la France. Il réunit deux textes inédits de Sony Labou Tansi, La Troisième France et La Gueule de rechange, ainsi que des correspondances et des écrits sur le théâtre de l’auteur. Il rassemble également des témoignages et des écrits critiques issus des rencontres organisées au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD) de septembre à novembre 2013 ainsi que des textes d’écrivains sur Sony Labou Tansi.

Ouvrage rare dont il faut absolument se procurer : L’édition des Poèmes de Sony Labou Tansi (édition critique et génétique), plus de 1200 poèmes longtemps restés inédits, une œuvre poétique coordonnée par Nicolas Martin-Granel et Claire Riffard, en collaboration avec Céline Gahungu. CNRS Editions, collection « Planète Libre », 2015.

Sans oublier l’excellent ouvrage intitulé Encre, sueur, salive et sang est un choix de dits et écrits (1973-1995) donnant pour la première fois à entendre une voix méconnue de Sony Labou Tansi, celle du penseur visionnaire et de l’essayiste, coordonné par  Greta Rodriguez-Antoniotti. Homme de théâtre, romancier et poète disparu au Congo-Brazzaville en 1995 à l’âge de quarante-huit ans, Sony Labou Tansi est l’une des figures les plus troublantes de la dénonciation de l’« état honteux » du monde et de la tragédie contemporaine des agenouillés, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

Pour prolonger vous pouvez vous rendre sur ces liens intéressants :

http://www.jeuneafrique.com/mag/272461/culture/litterature-lecrivain-congolais-sony-labou-tansi-mord-encore/

http://www.rfi.fr/afrique/20151002-sony-labou-tansi-enchante-francophonies-limousin

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Francophonies en Limousin : Soeuf Elbadawi ou un musulman de moins au programme de la 32ème édition

Le comédien et metteur en scène Soeuf Elbadawi s’illustre encore une fois cette année à l’occasion de la 32ème édition du festival des Francophonies en Limousin, du 23 au 3 octobre 2015. Au programme une petite forme intitulée Un musulman de moins est une farce qui nous parle de la peur. La pièce propose un jeu de rôle entre réel et fictions. Le nom complet de la pièce c’est Banalités d’usage ou encore Un musulman de moins.

D’abord en arrivant au théâtre John Lennon à Limoges, il faut se diriger vers la réception qui fait parti du spectacle. Les réceptionnistes, un homme et une femme vous proposent de prendre un ticket pour les chambres 1 à 12 au choix. Des numéros qui correspondent aux 12 spectacles proposés durant plus de 3 h. Des petites formes de 30 à 45 minutes que les concepteurs (Sarah Berthiaume, Armel Roussel et Gilles Poulin-Denis) ont baptisé road-trip théâtral (une première en France, réunissant des auteurs venus de la Belgique, du Canada – Québec, des Comores, du Congo ou encore de la Suisse).

On vous invite ensuite à rejoindre des tables numérotées de 1 à 12. Un animateur annonce ensuite au micro qu’il faut rejoindre les lieux des différents spectacles aux différents groupes. Et voilà que les uns et les autres se dirigent docilement vers les lieux de rendez-vous en suivant un guide. Le piège commence ainsi, les gens se laissent prendre, jouent le jeu sans le savoir, comme s’ils faisaient parti du spectacle. Nous nous dirigeons vers ce qui est annoncée comme la chambre 7.

Soeuf Elbadawi donne rendez-vous dans la cuisine du théâtre, la jauge est de 14 places. Quand on passe la porte, surprise, une grande table est dressée, des bougies sont allumées, nappée de blanc la table est mise, avec des toasts dans l’assiette, du vin est servi, tous les convives ont une assiette, plus une assiette vide avec une photo du comédien dans l’assiette vide. Au centre de la table un lecteur MP3 est posé, la guide nous invite à appuyer dessus pour la mettre en marche. Dans la plaquette fournie à la réception, Armel Roussel (metteur en scène) annonce que « l’artiste comorien Soeuf Elbadawi n’a pas été autorisé à entrer sur le territoire français et qu’il a été retenu au poste frontière par les services d’immigration »! On est pris par le récit qui s’enchaîne avec la voix du comédien qui nous explique qu’il veut nous parler de « la peur; tout en parlant du pays d’où il vient ». Il nous parle des tracasseries du voyage quand on est noir et de surcroît musulman et étranger en France. Il nous parle du « principe de la file de droite », celle où atterrissent toujours les gens que les systèmes de contrôle repèrent et retiennent à la frontière le temps de la « fouille au corps ». Des tracasseries qui sont devenues pour le comédien « des banalités » d’où le titre. On est pris d’empathie, on voudrait s’indigner qu’un artiste pourtant attendu, programmé dans ce festival prestigieux soit empêché de séjour faute de papier, ou pour délit de faciès. On est « pris à la gorge ! ». On voudrait crier au scandale.

Coup de théâtre à la fin du récit radiophonique, déboule un homme barbu, des dreadlocks pendouillant jusqu’à l’épaules enroulées d’écharpe jaune. L’homme a le sourire. On reconnait sa voix qui nous dit bonjour. La farce a bien marché. « La mauvaise farce, glissera quelqu’un ». L’histoire de la rétention est une mauvaise blague, et tout le monde est tombé dans le panneau, plusieurs convives se plaignent d’avoir été berné sur une question aussi grave. D’autres admettent ne pas avoir cru une seconde à la note sur le comédien retenu à la frontière », le débat s’engage. Et là à nouveau coup de théâtre, l’un des convives, un blanc, un européen devrait-on dire, tellement l’affaire est sensible à ce stade du spectacle, un homme barbu, se lève et se met derrière un pupitre qui était déjà là et se met à apostropher le comédien de manière très vive, très virulente.

« Qu’est-ce qu’un musulman ? » et le comédien de répondre : « quelqu’un qui cherche l’apaisement »

Une joute s’engage, que tout le monde croit sincère. Et les mots fusent comme ça 5 à 10 minutes et du tac au tac on parle laïcité, identité de La France, des musulmans, du droit des blancs français de se sentir agressés, choqués par l’étalage par exemple de magasins halal en France, avec ce « sentiment de ne plus être chez eux ». La joute semble tellement bien réelle, bien amenée qu’au bout d’un moment, on se surprend à penser que le convive est peut-être un peu complice, mais trop tard le tour est joué. Un très beau spectacle de 35 minutes qui passent trop vite. Mais, il faut déjà filer à la réception pour une autre destination à travers 3 autres spectacles sur les 12 au programme.

 

Nassuf Djailani

« c’est à Douala justement, qu’est née ma fascination pour le Vietnam, l’histoire de ce peuple, sa résistance, sa résilience »

REceptionPrixLouisGuilloux

Diên Biên Phù du poète slameur et romancier Marc-Alexandre Oho Bambe vient d’être couronné par le Prix Louis Guilloux. Un texte original qui mêle poésie et prose sur une histoire d’amour entre le Vietnam et la France. « Vingt ans après Diên Biên Phù, Alexandre, un ancien soldat français, revient au Viêtnam sur les traces de la « fille au visage lune » qu’il a follement aimée. L’horreur et l’absurdité de la guerre étaient vite apparues à l’engagé mal marié et désorienté qui avait cédé à la propagande du ministère. Au cœur de l’enfer, il rencontra les deux êtres qui le révélèrent à lui-même et modelèrent l’homme épris de justice et le journaliste militant pour les indépendances qu’il allait devenir : Maï Lan, qu’il n’oubliera jamais, et Alassane Diop, son camarade de régiment sénégalais, qui lui sauva la vie. »

Né en 1976 à Douala au Cameroun, Marc Alexandre Oho Bambe, adopte Capitaine Alexandre, comme nom de scène. En hommage à René Char sans doute, qu’il affectionne par ailleurs. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie publiés chez La Cheminante (Le chant des possibles, 2014 ; Ci-gît mon cœur, 2018) et de l’essai poétique Résidents de la République (2016).

Créé en 1983 par le département des Côtes-d’Armor, le prix Louis-Guilloux est décerné chaque année à une œuvre de langue française ayant une « dimension humaine d’une pensée généreuse, refusant tout manichéisme, tout sacrifice de l’individu au profit d’abstractions idéologiques » dans l’esprit de Louis Guilloux, né et mort à Saint-Brieuc (1899-1980).

L’écrivain revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce beau roman couronné de succès.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous raconter la naissance de ce très beau roman Diên Biên Phù ? Comment vous est venue cette histoire d’amour entre ce soldat et cette jeune femme ? Une histoire entendue ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Depuis longtemps j’avais envie de raconter une histoire d’amour au long cours, et tenir cette promesse faite à moi-même à l’âge de 16 ans : devenir écrivain et toucher à tous les genres littéraires.

Je rêvais de devenir écrivain. Cinq livres plus tard (trois recueils de poème, un essai et ce premier roman), je rêve toujours de devenir un écrivain, même si je me sens à ma juste place, sur ce chemin d’écriture que je trace depuis Douala où j’ai poussé mon premier cri … de poésie.

Et c’est à Douala justement, qu’est née ma fascination pour le Vietnam, l’histoire de ce peuple, sa résistance, sa résilience et ma fascination aussi pour ces trois syllabes, qui claquent, résonnent fort en moi et forment le titre de mon livre « Diên Biên Phù ».

Questionner le sentiment amoureux dans toute sa complexité, l’amour en temps de guerre, l’amour dont on ne se relève pas et qui nous élève vers nous-mêmes, aborder la colonisation et les luttes de décolonisation, chanter l’amitié qui peut sauver et réparer les êtres, mon roman est né de ces envies mêlées et d’une urgence à écrire et dire ce texte qui me manquait, et me hantait.

PROJECT-ILES : Pourquoi cette construction alternant prose et poésie ? On sait que vous venez du slam, est-ce que c’est riche de ce genre, de cette pratique que vous avez composé ce roman ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : La construction alternant prose et poésie était évidente pour moi, dès le départ. On ne peut dire, ni chanter l’amour sans poésie. Et la poésie qui est rythme, tempo, musique de mots, traverse mon roman, pour donner à ressentir toute la force des sentiments de mon narrateur, Alexandre.

PROJECT-ILES : Aviez-vous besoin de vous rendre sur place pour décrire magnifiquement les lieux de rendez-vous ? Vous vous y êtes-vous rendus d’ailleurs avant, pendant, ou après l’écriture du roman ? Ou est-ce que vous avez laissé parler votre imaginaire ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : J’ai laissé parler mon imaginaire, et me suis souvenu de mes prochains voyages au Vietnam (rires).

J’étais déjà allé au Vietnam. Ceci dit, mon voyage n’avait pas vocation à m’aider à accoucher d’un roman qui se déroulerait dans ce pays, mais naturellement quand j’ai commencé à écrire mon histoire, je me suis servi de ce que j’avais vu, senti, ressenti, entendu, tout ce qui m’avait troublé, touché, interpellé pendant mon séjour sur place.

Étrangement, j’avais le sentiment de devoir quelques chose à cette guerre : l’homme que j’étais devenu et quelques-unes des rencontres les plus déterminantes de ma vie.
Étrangement, j’avais trouvé la clef de mon existence, l’amour grand et l’amitié inconditionnelle.
En temps de guerre.
Au milieu de tant de morts, tant de destins brisés.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui a séduit l’éditrice Sabine Wespieser dans ce projet ? D’ailleurs comment avez-vous travaillé ? Le texte est-il arrivé par La Poste, comme on a coutume de dire ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je ne peux pas répondre à la place de mon éditrice, mais je suis heureux qu’elle ait cru à ce texte, assez pour l’accueillir dans sa maison d’édition. Et non, le texte n’est pas arrivé par la poste, je n’ai jamais envoyé de textes par la poste. Et ce n’est pas une question de confiance envers les services postaux (rires), mais je crois aux rencontres. Humaines. Et chacun de mes éditeurs, Sylvie Darreau (La Cheminante), Rodney Saint Eloi (Mémoire d’encrier), Sabine Wespieser est avant tout une rencontre. Humaine.

PROJECT-ILES : Votre roman vient d’être couronné par le Prix Louis Guilloux, que représente ce prix pour vous ? D’ailleurs, vous attendiez-vous à être distingué par ce prix-là pour ce texte ? Et éprouvez-vous une fierté supplémentaire compte tenu du jury du Prix ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je me reconnais assez dans cette phrase-étincelle de Louis Guilloux, ami proche d’Albert Camus, professeur d’espérance : « Je n’ai d’autre morale que l’amour de la vie… » je suis donc très heureux d’être lauréat du Prix Louis Guilloux 2018, et honoré aussi. Non je ne m’attendais pas à ce prix, d’ailleurs ce serait prétentieux non, de s’attendre à un prix. On peut en espérer parfois mais s’y attendre, me paraîtrait un peu osé, voire déplacé (rires).

PROJECT-ILES : Ce texte va-t-il être traduit au Vietnam ? Avez-vous déjà des contacts sérieux ? Y a-t-il d’autres traductions prévues dans une autre langue ?

Marc-Alexandre Oho Bambe : Je l’espère, oui. J’en serai bouleversé, je pense. J’aurais le bonheur de me rendre au Vietnam au printemps prochain, pour dire ce texte sur scène et le partager là-bas.

Propos recueillis par Nassuf Djailani